CHAPITRE IU
EXHORTATION AMICALE j
r homme ici-bas est tenu de rendre | service à ses semblables : pour ne pas faillir à cette dette sacrée, et pour goûter le plaisir d'être utile, je veux leur ap- ' prendre quelques particularités de ma vie qui ne manqueront pas d'intérêt pour eux, s'ils savent en profiter, quoique certains détails paraissent difficiles on même impossibles à croire.
Je déclare donc que, parvenu à l'âge de quatrevingt-quinze ans, je suis encore plein de santé, heureux, vif, content et remerciant le Dieu puissant de la grande faveur que j'en reçois. D'ordinaire, les vieillards, à peine arrivés à soixante ans, sont incommodés, infirmes, tristes, moroses, poursuivis continuellement de la crainte de la mort, qui ne me tourmente aucunement et n'arrête pas même un instant mon esprit. D'oU vient cette différence de santé, d'opinion entre eux et moi ? Je vais l'expliquer en remontant à la naissance de l'homme et en continuant son histoire jusqu'à sa mon.
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Certains enfants naissent si mal conformés qu'ils meurent au bout de quelques jours, de quelques mois ou de quelques années. On ne peut clairement définir si la brièveté de leur vie résulte d'un vice de génération chez le père ou la mère, ou de la révolution des cieux, ou d'un défaut de la nature subjuguée par l'influence des cieux. Jamais, pour moi, je ne croirai que, mère de tous les êtres, la nature se montre partiale chez ses enfants, et, comme la cause de leur fin précoce reste inconnue, il faut se résigner à ce qu'en fait on voit chaque jour arriver.
D'autres naissent bien vivants, il est vrai, mais avec une complexion chétive et délicate. Ces derniers atteignent dix ans, vingt ans, trente ans, ou quarante ans, mais ils n'arrivent pas à la vieillesse.
D'autres naissent parfaitement constitués, et ceux-ci parviennent à la vieillesse, mais généralement ce sont des vieillards malingres, maladifs. Cette disposition fâcheuse vient de ce que, se fiant trop à leur excellente constitution, ils ne veulent, à aucun prix, modifier en vieillissant le régime de leur jeunesse, comme s'ils possédaient encore leur vigueur d'autrefois ; que dis-je? dans leur dépravation, ils mettent leur honneur, devenus vieux, à vivre comme ils ont vécu tout le temps de leur jeunesse, sans réfléchir que leur tempérament a perdu de sa force native.
Ils ne songent pas non plus que, la chaleur naturelle de leur estomac se dissipant tous les jours, ils doivent surveiller davantage la qualité des mets et des vins qu'ils consomment et s'attacher à en diminuer la quantité. Loin de là, ils s'efforcent de l'accroître,
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prétendant que si l'homme en vieillissant perd de sa vigueur, il doit la renouveler par une addition de nourriture; mais ils se trompent profondément. N'estil pas vrai que peu suffit à la nature pour conserver le vieillard? donc avec la diminution graduelle de sa chaleur, il devrait se restreindre sur le manger et sur le boire. La plupart des vieillards, rejetant cette pensée que suggère la raison, continuent leur vie habituelle de désordre. Pourtant s'ils avaient la prudence de l'abandonner à temps pour se ranger 3 la sobriété, ils arriveraient avec tous les avantages de la santé à l'âge où je suis parvenu. Que dis-je? doués, comme ils le sont, d'une parfaite constitution, ils atteindraient le terme de cent ans, et l'histoire nous offre maints exemples de cette longévité. Pour mon compte, j'ai l'assurance de parvenir à ce terme éloigné ; mais venu au monde avec une faible constitution, je n'espère pas le dépasser. Si les personnes nées comme moi avec une complexion débile avaient, comme moi, embrassé la vie sobre, elles seraient heureusement parvenues à ce bel âge de cent ans et peutêtre auraient-elles franchi la centaine. La certitude de vivre longtemps n'est-elle pas une chose désirable? Or, à l'exception des gens sobres, nul n'est assuré de vivre une heure seulement. Cette agréable certitude est fondée sur d'excellentes raisons naturelles, car un homme dont la vie est réglée et sobre ne peut tomber malade ni par conséquent mourir avant le temps d'une mort qui ne soit pas naturelle, et pourquoi ? La sobriété écarte toutes les causes de maladie, or la maladie ne se déclare pas sans cause; si donc la Cornaro. 9
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cause est écartée, la maladie ne saurait survenir, et la mort prématurée ou non naturelle n'est pas possible.
Qui doute que la sobriété n'ait la puissance de prévenir les causes de maladies ; c'est par elle en effet que les humeurs, source de santé et de maladie, de vie et de mort pour l'homme, sont bénignes et même deviennent excellentes de pernicieuses qu'elles étaient. La sobriété opère entre elles l'union, l'équilibre qui s'opposent à ce que désormais elles se mettent en mouvement ou s'altèrent, et ce sont de semblables altérations qui amènent des fièvres cruelles et finalement la mort. Toutes clémentes que soient ces humeurs, je le sais, le temps, qui détruit tout, finira par les consumer et les détruire, et l'homme alors devra mourir d'une mort naturelle, exempte de maladie et de souffrance. Tel est le sort qui m'est réservé, j'en ai la conviction. Bien portant, vif, joyeux, je mange avec appétit et dors tranquillement; mon intelligence est plus nette et plus éveillée que jamais, mon jugement intact, ma mémoire solide, mon cœur plein d'affection, et ma voix, basse jadis, est devenue plus haute et plus sonore : aussi au lieu de dire comme autrefois mes oraisons à voix basse, je les chante aujourd'hui matin et soir à voix haute. Oh ! quelle vie glorieuse sera la mienne ! comblée de toutes les félicités terrestres et affranchie des vains plaisirs de la sensualité, elle obéit à la raison. Là en effet où la raison règne, disparaissent la sensualité et ses fruits amers qui sont les passions, les troubles de l'âme et les tristesses. La pensée de la mort non plus n'a pas
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prise sur moi, car je rejette toute idée sensuelle. Ainsi, la mort de mes petits-enfants, de mes autres parents ou amis, m'afflige pour un temps, mais ne saurait troubler l'égalité de mon humeur. Les pertes d'argent me chagrinent encore moins, comme beaucoup de gens l'ont vu à leur grande surprise. Cette tranquillité d'âme est particulière à l'homme dont la vieillesse est le fruit de la sobriété et non d'une vigoureuse constitution. De plus ces vieillards jouissent avec bonheur de la vie en la charmant par des distractions et des plaisirs continuels. Leur vieillesse fortunée n'est-elle pas exempte de toutes les incommodités qui accablent les divers âges de la jeunesse ? Un des plus grands plaisirs que puisse goûter un vieillard, c'est d'être utile à une patrie bien-aimée. Oh ! quel glorieux plaisir ! et que j'en jouis pleinement, quand je décris les procédés qui conserveront à Venise sa lagune et son port et le garantiront des atterrissements pendant des milliers d'années. C'est l'œuvre qui maintiendra à Venise son merveilleux et illustre titre de cité vierge, de cité unique au monde et qui de plus agrandira sa belle et fameuse renommée de Reine de la mer. Une autre jouissance encore pour moi, c'est de démontrer à ma patrie, qu'elle peut se créer d'abondantes ressources en utilisant pour la culture des plaines marécageuses et stériles et que les dépenses seront remboursées avec usure. J'éprouve en outre une satisfaction bien innocente à prouver que Venise déjà si forte, si inexpugnable, si opulente, peut le devenir davantage, et aussi mieux aérée, quoiqu'on y respire un air très pur. Tous ces plaisirs reposent sur
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le désir d'être utile, et qui pourrait y trouver à redire r JTai cfautres sujets de contentement : la mauvaise fortune avait enlevé à mes petits-fils une partie considérable de mes revenus. Sans me tourmenter l'esprit ni me fatiguer le corpsT je demandai à l'agriculture les moyens de réparer mes pertes, et cette heureuse inspiration accrut du double mon bien. Je songe encore avec une vive satisfaction à Futilité réelle qu'on retire de mon Traité sur la sobriété. En puis-je douter, quand on me l'atteste de toute part, quand je reçois maintes lettres portant qu'après Dieu, c'est à moi que Ton doit la vie. J'écris beaucoup sur l'architecture et l'agriculture, pour être utile à mes semblables, et j'ai l'avantage d'écrire de ma propre main. Je suis heureux aussi de converser avec des hommes d'une belle et haute intelligence dont la société m'instruit, quelque âgé que je sois. Mon existence est double, pour ainsi dire, terrestre quand j'agis, céleste quand je pense. Je jouis de Tune, grâce à ma sobriété, et de l'autre, grâce à une pensée qui me captive uniquement, et qui est pour moi une source de bonheur, puisqu'elle envisage un but sublime, la vie future. A cette hauteur, mon esprit ne peut plus s'abaisser aux viles choses de ce monde comme est la mort de notre corps ; il est tout entier absorbé par la contemplation de la vie céleste.
J'attends donc sans chagrin la fin du bonheur dont je jouis sur cette terre, puisque alors commencera pour moi une autre vie glorieuse et immortelle. Mon exemple n'est-il pas bien fait pour séduire ? La même faveur, la même espérance est réservée à ceux qui
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mèneront la vie que j'ai menée et qui est accessible à tous, car je ne suis qu'un homme, je ne suis pas un saint. Bien des gens embrassent la vie de recueillement et de prière ; ôh ! s'ils embrassaient aussi pleinement la vie réglée et sobre, comme ils se rendraient encore plus agréables à Dieu ! Vénérés ici-bas à l'égal des anciens Pères de l'Eglise, ils prolongeraient jusqu'à 120 ans leur vie ^honorée ; on les verrait toujours bien portants, gais, satisfaits, tandis que pour la plupart ils ont une mauvaise santé et sont tristes, mécontents. Quelques-uns s'imaginent que ces incommodités leur sont envoyées par la volonté divine, afin que dans cette vie ils expient leurs péchés. Selon moi,* ils se trompent, je ne puis supposer que Dieu regarde comme un bien que l'homme, objet de sa prédilection, vive malade, triste, affligé; il le veut au contraire bien portant, gai, satisfait : si les religieux adoptaient cette vie sobre, le monde serait plus beau qu'il ne l'était, même au temps des Pères de l'Eglise, car les couvents sont beaucoup plus répandus aujourd'hui qu'ils ne l'étaient naguère, et on y verrait (admirable spectacle) quantité de vieillards vénérables. Manqueraient-ils, pour cela, au régime prescrit par leur religion ? Non, ils ne feraient que le rendre plus sévère. Passé trente ans, ils devraient vivre simplement de pain trempé dans du vin, de panades et d'œufs : c'est le véritable régime pour conserver bien portant l'homme de complexion délicate, d'ailleurs plus large que le régime suivi par les saints Pères de l'antiquité dans les déserts où ils mangeaient seulement des fruits sauvages et des ra-
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cines d'herbes, et buvaient de l'eau pure. Et cependant ils prolongeaient leur existence, bien portants, enjoués et satisfaits. Ainsi feraient les Pères de nos temps, et par là ils trouveraient plus aisée la voie qui mène au ciel toujours ouvert à tout fidèle chrétien.
Je termine tout ce raisonnement par cette conclusion : La vieillesse est un âge béni et comblé de grâces et de faveurs. J'ai ma part de ces faveurs, et dans un sentiment charitable, j'exprime hautement la satisfaction que j'éprouve à écrire cet opuscule. Plein d'admiration pour les précieux dons attachés à la vieillesse, je veux persuader à chacun d'embrasser la vie réglée et sobre, si belle, si digne d'éloges qui conduit à cet âge heureux. Et c'est pour elle que je m'écrie avec enthousiasme : Vivez, vivez longtemps pour devenir meilleurs serviteurs de Dieu.