‹ La Sobriété, conseils pours vivre long-tempsChapitre 21 sur 42 · SEIGNEUR BARB · texte numérisé non relu

SEIGNEUR BARB

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| 'intelligence de l'homme, il faut l'avouer, a quelque chose de divin. Ne fut-il pas divinement inspiré quand il trouva, grâce à l'écriture, le moyen de converser avec I une personne éloignée de lui? Et la nature aussi ne se montra-t-elle pas divinement généreuse, quand elle permit qu'on pût voir un absent avec les yeux de la pensée, comme je vous vois, Monseigneur? Je profiterai de cet avantage pour vous entretenir d'une matière agréable et très utile. C'est, j'en conviens, un sujet que naguère j'ai traité moi-même, mais je n'avais pas comme aujourd'hui 91 ans. Je ne laisserai pas échapper cette occasion de proclamer que, plus grandit le nombre de mes années, plus s'améliore ma sanié, ce qui surprend tout le monde. Je sais la cause de ce bonheur, je veux la faire connaître et démontrer qu'après moi, posséder le paradis sur

!o ans, on peut, comme terre, à la seule con-

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dition d'observer la tempérance, cette vertu si chère à Dieu.

Je vous dirai donc, Monseigneur, qu'un de ces jours derniers, je reçus la visite de plusieurs docteurs distingués de ce pays, médecins ou philosophes, qui venaient se renseigner sur mon âge, ma façon de vivre et mes habitudes. Ils savaient que plein de santé et de vivacité, je possède encore toute la perfection de mes sens, une mémoire entière, une intelligence nette, enfin une voix pleine et des dents intactes.

Ils savaient encore, que, huit heures par jour, j'écris des traités utiles à mes semblables, et que le reste du temps je chante ou je me promène.

Oh! Monseigneur, que ma voix est devenue belle! si vous m'entendiez chanter mes oraisons, avec accompagnement de lyre, comme faisait David, vous y trouveriez un grand plaisir, j'en suis certain, tant ma voix a pris d'éclat!

Ces docteurs, dans le cours d'un long entretien, s'émerveillaient de ma facilité à écrire, principalement sur des matières qui réclament tant d'intelligence et de force d'esprit. Et à vrai dire, Monseigneur, j'éprouve à écrire un plaisir incroyable qui s'accroît encore quand je songe à l'utilité de mes écrits. On ne pouvait, disaient-ils, voir en moi un vieillard, puisque mes facultés étaient celles d'un jeune homme, tandis que les vieillards de quatre-vingts ans souffrent de goutte, de catarrhe ou de quelque autre infirmité, et pour s'en délivrer sont réduits à s'embarrasser continuellement de pilules, cautères purgatifs et autres

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remèdes excessivement désagréables. Que si l'un d'eux est exempt d'infirmité, il a quelqu'un des sens affaibli ou bien il ne peut plus marcher et ressent un tremblement de mains; il ne possède plus l'intégrité de sa mémoire et de son intelligence, ou enfin ne jouit pas, comme moi, d'une vie heureuse, enjouée et satisfaite. Une particularité singulière de mon organisation excitait surtout leur étonnement, c'est que depuis cinquante ans j'eusse réussi à conserver la vie malgré une incommodité extrêmement grave et pour moi inévitable. La nature en effet m'a doué d'une propriété tellement bizarre que, pendant les deux mois de juillet et d'août, je ne peux boire d'aucune espèce de vin, de n'importe quel cru. A cette époque, le vin devient absolument nuisible et désagréable à mon palais et me fait mal à l'estomac, en sorte que, privé de vin, ce lait du vieillard, je ne sais que boire, car l'eau altérée par quelque préparation et dénuée de la vertu du vin m'est défavorable. Alors, manquant de boisson et l'estomac dérangé, je mange extrêmement peu.

Ce défaut de nourriture et la privation de vin me réduisent, vers la fin d'août, à un état de faiblesse déplorable que ni le bouillon de poulet, ni aucun remède ne peut combattre, et cette faiblesse devient telle que je touche presque au tombeau. Ces docteurs concluaient donc que si le vin nouveau dont j'ai toujours provision au commencement de septembre venait à tarder ce serait pour moi une cause de mort. Ce qui les surprenait davantage, c'est que ce vin nouveau eût la vertu de me rendre en deux ou trois jours la vigueur que m'avait enlevée l'usage du vin vieux, et

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ils furent, ces jours-ci, témoins du fait même auquel on ne pourrait ajouter foi sans l'avoir vu. Nous autres médecins, continuaient-ils, nous vous connaissons depuis bien des années, et nous avions jugé que vous ne pourriez, avec le progrès de l'âge, et atteint d'une incommodité aussi grave, vivre plus d'un an ou deux, et cependant cette année vous avez moins souffert qu'habituellement.

Cette particularité et tant d'autres privilèges de santé dont je jouis, les avaient induits à conclure que toutes ces faveurs réunies étaient une faveur spéciale que la nature m'avait accordée en naissant, et pour prouver la justesse de leur conclusion (fausse puisqu'elle n'est pas fondée sur des raisons ni des bases solides, mais sur des opinions personnelles), ils s'élevaient à des considérations très belles et de la plus haute importance.

Certes, Monseigneur, l'éloquence a une grande force sur un esprit distingué, elle a une telle force qu'elle fait croire à la réalité de ce qui n'est pas et ne peut être. J'avais un vif plaisir et j'éprouvais un charme singulier à entendre une semblable thèse dans la bouche de semblables personnes. Je n'en pénétrai pas moins la fausseté de leur conclusion et j'observai avec plaisir en cette occasion que l'âge et l'expérience ont la vertu d'instruire même un ignorant. Ainsi vous voyez, Monseigneur, comme les hommes se trompent dans leurs opinions, quand elles ne sont pas appuyées sur des bases réelles. Et moi, pour les ramener au sentiment de la vérité, je leur dis que la grâce dont je jouis n'est pas une grâce spéciale, mais

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accessible à tout individu, attendu que je ne suis qu'un homme comme les autres , composé des quatre éléments, possédant avec la vie l'intelligence et la raison que Dieu a données à l'homme, sa créature favorite, afin qu'il se conservât longtemps en santé.

Dans sa jeunesse, continuai-je, il obéit moins à sa raison qu'il ne se laisse entraîner par les sens ; mais vers l'âge de quarante ou cinquante ans, il doit savoir que s'il est arrivé à la moitié de la vie, grâce à la jeunesse et à un estomac vigoureux, ces dons naturels qui l'ont aidé à gravir ce versant de l'âge, il lui faut descendre l'autre versant qui aboutit à la mort, avec la défaveur de la vieillesse. De là, nécessité de changer de régime pour le manger et le boire, d'où dépendent la santé et la durée de la vie; et comme la première moitié de la vie a été toute sensuelle et désordonnée, la seconde moitié doit être soumise à la raison et à la règle, parce que, sans règle, rien ne peut se conserver, et la vie de l'homme moins que toute autre chose. C'est ainsi que parvenu à l'âge mûr, pour éviter tout excès dangereux, je m'adonnai à la sobriété. J'eus de la peine, il est vrai, à renoncer à la vie déréglée que je menais. Je commençai par prier Dieu de m'accorder la vertu de tempérance; en outre, sachant que la volonté ferme rend plus aisé l'accomplissement d'une entreprise belle mais~ difficile, je pris la résolution énergique de ne pas reculer dans l'exé» cution de mon projet. Alors, en même temps que je m'écartais du désordre, je cultivais de jour en jour avec plus de zèle la vie réglée. Grâce à cette méthode rigoureusement suivie, l'exercice de la sobriété ne m'a

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pas été pénible, bien que j'aie dû adopter le régime le plus sévère quant à la qualité et à la quantité des aliments et des vins.

Mais pour les gens doués d'une bonne constitution, ils pourront user de beaucoup d'autres sortes d'aliments, manger davantage et aussi boire d'autres vins. Par là, tout en menant une vie sobre, ils auront un régime plus varié que le mien.

Mes raisons entendues et les preuves examinées, les docteurs conclurent unanimement que toutes mes paroles étaient l'expression de la vérité. Un des plus jeunes dit qu'il convenait que la grâce fût universelle, mais que du moins j'avais eu la grâce spéciale de pouvoir aisément renoncer à un genre de vie accoutumé et en adopter un autre, changement que, par expérience, il trouve praticable, mais aussi difficile pour lui qu'il semblait avoir été facile pour moi. Je lui répondis qu'étant homme comme lui, je n'avais pas trouvé la conversion si aisée, mais qu'il n'est pas honorable à un esprit généreux d'abandonner une belle entreprise à cause des obstacles, que plus il y rencontre de difficultés, plus il acquiert de gloire et fait une chose agréable à Dieu.

Il sait, ce Dieu, que, passé l'âge de quatre-vingts ans, l'homme entièrement délivré des fruits amers de la sensualité, est comblé en revanche des fruits de la raison, en sorte qu'il délaisse nécessairement vices et péchés. Aussi Dieu désire-t-il qu'on vive longtemps, et il a décidé que celui qui vivrait jusqu'au terme naturel de cent ans , achèverait son existence sans maladie et par dissolution. Pour moi, je n'en doute

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pas, je mourrai en chantant mes oraisons. Du reste je ne suis pas tourmenté par l'horrible pensée de la mort, je sais pourtant que mon âge m'en rapproche chaque jour ; mais je songe que je suis né pour mourir et que bien des gens sont morts moins âgés que moi.

Je ne suis pas troublé non plus par une autre pensée, compagne de la précédente, la crainte des châtiments qu'on subit après la mort pour expier ses fautes, parce que je suis bon chrétien et que j'ose croire que j'en serai affranchi par le sang très sacré du Christ. Oh ! que ma vie est belle et que ma fin sera heureuse!

A ces paroles, le jeune docteur ne répliqua rien, sinon qu'il était résolu à embrasser la vie sobre pour faire dans le bien autant de progrès que moi. Il ajouta que, s'il avait eu un grand désir de vieillir, maintenant il désirait arriver promptement à la vieillesse, afin de jouir plus vite d'un âge aussi agréable.

Je termine, très respectable seigneur, par quelques autres considérations. Beaucoup de gens sensuels prétendent qu'en composant le Traité de la vie sobre, j'ai perdu mon temps et qu'on ne le mettra pas plus en pratique que celui de la République de Platon. Cette conclusion m'étonne beaucoup de la part de gens qui ont lu précisément dans ce traité que je me suis exercé à la vie sobre bien des années avant de l'écrire, et ne l'ai composé qu'après avoir reconnu par expérience combien sa pratique est facile, avantageuse à la santé et favorable à la vertu. Pour faire apprécier tout le mérite de ce régime auquel j'étais si redevable, j'écrivis par reconnaissance un traité dont la lecture

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a inspiré à beaucoup de personnes le goût sincère de la sobriété. Les gens sensuels soutiennent encore que quand un homme meurt jeune, c'est parce qu'il est arrivé au terme de sa Vie marqué par Dieu, et ils allèguent en faveur de leur opinion ce passage de FÉcriture sainte : « Dieu a déterminé le terme de la vie de l'homme et l'homme ne peut le dépasser. » Cette expression ne s'applique pas à la mort de l'individu en particulier, mais doit s'entendre du terme commun à tous les hommes, et fixé par Dieu à l'âge de cent ans environ; c'est là le terme qu'on ne peut dépasser, même à la faveur de la tempérance '. Comprendre, comme ils le font, que ce terme s'applique à l'homme qui meurt avant le temps, c'est supposer Dieu partial, injuste, ne laissant pas l'homme jouir de l'âge le plus

1. Des hommes laborieux et patients ont recueilli, à des époques diverses, dans divers pays, la statistique des centenaires, pour transmettre à la postérité les noms de ceux qui ont dépassé l'âge de cent ans. Nous citerons les ouvrages suivants :

Histoire des personnes qui ont vécu plusieurs siècles et qui ont rajeuni, avec le secret du rajeunissement, tiré d'Arnauld de Villeneuve, par De Longeville Harcouet. Paris, 171 5. In-12 de 343 pages.

Almanach de la vieillesse et des centenaires, ou durée de la vie humaine jusqu'à cent ans et au delà, démontrée par des exemples sans nombre tant anciens que modernes, par Augustin- Marie Lottin. Paris, 1761 à 1773, 12 vol. in- 16.

Human Longevity : recording the name, âge, place of résidence and year of the decease of 171 2 persons who attained a century and upwards, comprising a pertod of 17ZZ year s, with anecdotes of the mort remarquable, by James Easton. Salisbury, 1799, in-8* de xciv et 292 pages.

Galerie des centenaires anciens et modernes, par Ch. Lejoncourt. Paris t 1842, in-8« de 25o pages.

(Note des éditeurs.)

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parfait qui commence après quatre-vingts ans, parce que cet âge plein de raison, d'expérience, de sagesse, de bonté et de charité est affranchi du péché et par cela même si cher à Dieu.

On doit croire que Dieu désire que tout homme jouisse d'un âge si agréable et lui donne dans ce but la raison nécessaire pour y arriver. Mais l'homme ne veut pas renoncer aux plaisirs des sens, à la gourmandise, et c'est pour cela qu'il meurt prématuré-

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