‹ La Sobriété, conseils pours vivre long-tempsChapitre 22 sur 42 · TRAITÉ · texte numérisé non relu

TRAITÉ

V*B écrits sur les moyens de se conserver dans

■jVngi, de tan! d'ordonnances, ils exigent tant de IKfci^SSI précautions sur le boire et sur le manger, »ur l'air, le sommeil, les exercices, les saisons; ils prewrivent tant de sortes de remèdes, que, pour observer toutes ces choses, il ne faut pas moins que des loin* continuels. Une telle sujétion est sans doute un véritable esclavage.

D'ailleurs, on ne va presque jamais à la cause principale des maux; comment ces remèdes pourraient-ils avoir quelque effet? Les hommes veulent manger à leur aise de tout ce qui est le plus de leur goût, sans nulle autre mesure que leur appétit, sans nulle autre règle que leur sensualité. Dussent-ils donc suivre ces ordonnances et ces observations, elles ne leur seraient d'aucun usage. La plupart des hommes abandonneni

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tout, et même leur santé, à ce qu'ils nomment le hasard J. Ils se fondent sur ce proverbe trivial : Qui vit médicinalement vit misérablement. Ils regardent comme une misère de ne pouvoir manger avec excès de tout ce que les autres mangent, de n'oser jamais suivre leur appétit entièrement. Ils mangent donc des deux et trois fois le jour de toutes sortes de choses, et souvent même par delà leur appétit. Après de tels repas, ils s'appliquent quelques heures à des occupations où l'esprit a plus de part que le corps 2 ; et ils ne s'avisent jamais de se purger en de certains temps, à moins que quelque incommodité pressante ne les y oblige. Ils se croient dans la meilleure disposition du monde, tant qu'ils ne sentent aucun mal. Ils ne laissent pas de se remplir peu à peu d'humeurs et de crudités dangereuses qui s'accroissent avec le temps, se corrompent ■et en deviennent plus malignes. A la plus légère occasion de chaleur, ou de froid, ou de vent, ou de promenade, ou de quelque autre exercice, ou de quelque sorte d'excès, ou d'incommodité que ce puisse être, ces crudités et ces humeurs s'enflamment et causent des maladies mortelles.

J'ai vu mourir par là plusieurs personnes illustres à la fleur même de leur âge, et qui auraient pu vivre longtemps très utiles au public par leur érudition, ou par

1. Mais ce prétendu hasard n'est pas moins qu'une disposition d'événements réglés de toute éternité par la providence de Dieu, et qui n'arrivent que dans les temps marqués par viette même providence.

2. Rien n'est plus capable d'empêcher la digestion des aliments que le travail de l'esprit. Cette application détourne une partie des esprits qui servent à cette digestion.

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des actions aussi glorieuses pour eux-mêmes qu'avantageuses aux autres, et mériter pour le ciel une bien plus glorieuse couronne, s'ils eussent eu plus de soin de ménager leur santé. Combien y en a-t-il, et dans le cloître et dans le siècle, qui souvent ne sont incapables, par leur mauvaise santé, de s'appliquer à l'étude et aux autres fonctions de l'esprit, comme ils le souhaiteraient eux-mêmes et comme le demanderait l'état où ils sont appelés, que faute de savoir l'utilité d'un bon régime.

C'est ce que j'ai remarqué depuis plusieurs années en divers lieux, et ce qui m'a fait penser que ce serait rendre au public un service qui pourrait n'être pas peu considérable que de proposer aux hommes le moyen de se conserver toujours dans une santé parfaite.

J'en ai fait l'expérience moi-même.

De savants médecins ne jugeaient pas que je pusse encore vivre plus de deux ans. Je me prescrivis un régime qui me guérit de plusieurs maux et qui me rendit la santé. Je me suis encore rendu par là capable de choses qui n'ont point de rapport aux sens.

Quelques autres de notre compagnie et d'ailleurs se conservent, depuis très longtemps, par le même régime, dans une entière vigueur d'esprit et de corps. On en a vu beaucoup d'exemples dans des saints et des philosophes des siècles passés. Ce régime de vie consiste principalement dans une certaine mesure de boire et de manger, qui, loin de surcharger, d'affaiblir et d'altérer notre tempérament, y soit si propre et si proportionnée, qu'elle ne fasse au contraire qu'en réparer les forces et les augmenter.

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Dans le temps que je pensais à faire ce traité, il me tomba entre les mains un écrit sur la vie sobre, composé en italien par un homme de qualité, de Venise, nommé Louis Cornaro. C'était un homme d'une grande réputation, qui avait beaucoup de bien, et encore plus d'esprit, et qui était marié. Il rapporte avec tout l'agrément possible le régime qu'il s'était prescrit : il en fait voir les avantages et les prouve très clairement par une longue expérience. Je lus ce petit écrit avec beaucoup de plaisir et le crus très digne d'être traduit. Je le traduisis donc, et ce fut en latin, pour le rendre intelligible dans toutes sortes de pays; et, comme pour y servir de préface, je crus y devoir mettre à la tête ce petit traité.

Quoique je fasse profession de théologie et non de médecine, ce traité ne doit point paraître étranger à mon ministère. D'ailleurs, j'avais autrefois quelque teinture de la théorie de la médecine ; et cet art n'est point éloigné de l'emploi d'un théologien. Il ne s'agit pas ici de moins que de la tempérance, cette vertu si belle ; que de faire voir en quoi elle consiste, quel en est le juste milieu, quelle est la mesure précise de son objet, comment on peut la trouver, quels sont enfin les avantages de cette vertu. Toutes ces vues ne sont donc point tellement du ressort de la médecine, qu'elles n'appartiennent encore en quelque manière à la théologie et à la philosophie morale. La fin que j'y ai principalement en vue est très digne d'un théologien. C'est de donner lieu à quantité de personnes de piété, soit dans le cloître ou dans le monde, de servir longtemps le Seigneur avec plus de facilité, de joie, de

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ferveur et même de plaisir, mais cTun genre tout spirituel, et de mériter par là, pour toute l'éternité, une bien plus grande gloire. Il est incroyable avec combien de liberté et de consolation intérieure ceux qui mènent une vie sobre sont appliqués à la prière, à la célébration du saint sacrifice de nos autels, à la lecture et à la méditation de l'Ecriture sainte, quelque peu éclairés qu'ils puissent être d'ailleurs sur ces sortes de choses *.

Tel est mon principal motif dans ce traité et ce que j'y recherche le plus.

De quelle conséquence encore ne peut-il point être à d'autres pour le progrès de leurs études et pour le succès de leurs autres affaires, à quoi l'esprit et le génie ont le plus de part !

Nous essayerons,dans la suite de cet écrit, de mettre en un plus grand jour toutes ces choses et leurs avantages. De quelque manière donc que Ton considère ce traité, on n'y trouvera rien qui ne convienne avec l'emploi d'un théologien. Telles sont encore une fois les vues que je me suis proposées dans ce petit ouvrage.

1. La raison en est naturelle : c'est que l'excès de nourriture envoie à la tête quantité de fumées qui offusquent le cerveau, qui est comme le siège de l'âme, et par conséquent sont un obstacle à ses opérations.

CE QUE C EST QUE LA VIE SOBRE, ET QUELLE EST LA MESURE CONVENABLE DU BOIRE ET SU MANGER.

l our entrer en matière, nous dirons ce que

l'on entend ici par vie sobre, comment on

peut déterminer la juste mesure de son

objet, quels sont les fruits qu'on peut en

I recueillir.

Nous entendons ici, par les termes de vie sobre, un usage modéré du boire et du manger, selon le tempérament du corps et sa disposition actuelle, par rapport même aux fonctions de l'esprit. Nous nommons encore ■vie sobre, une vie d'ordre, de régie et de tempérance, et nous ne prétendons par ces différents termes faire entendre que la même chose.

Mais il ne faut pas laisser d'éviter avec soin toute autre sorte d'excès, comme de chaleur, de froid, de travail, etc., qui altèrent la santé et qui sont un obstacle aux fonctions spirituelles.

Cette mesure doit être différente selon la différence de l'âge, de la complexion, de l'humeur qui domine,

Mesure convenable du boire et du manger. 169

et selon que Ton est d'une bonne ou d'une mauvaise santé. Comme les estomacs n'ont pas tous la même capacité, on doit y proportionner les aliments. Cette proportion consiste dans une telle mesure qu'elle suffise pour nourrir le corps, et que la digestion ne s'en fasse pas moins parfaitement, dans les occupations du corps ou de l'esprit à quoi chacun peut être destiné.

Je dis : dans. les occupations de l'esprit et du corps, les unes demandant bien moins de nourriture que les autres. Les premières sont un obstacle à la prompte digestion ; dans le temps qu'elles détournent les puissances de l'âme, elles suspendent en quelque manière les puissances inférieures. Nous l'éprouvons toutes les fois qu'une forte attention à l'étude ou à la prière nous empêche d'entendre l'horloge ou de voir ce qui est devant nos yeux. Souvent donc, il faut la moitié moins de nourriture dans les exercices de l'esprit qu'en ceux du corps, de quelque âge et de quelque tempérament que l'on puisse être.

Toute la difficulté consiste à trouver cette mesure précise. C'est aussi ce que marque saint Augustin !.

« Quand, dit-il, nous venons à goûter cette espèce de plaisir, nécessairement attaché à l'usage des viandes qui servent à réparer les forces de notre corps et à le nourrir, qui pourrait exprimer comment ce plaisir que nous y trouvons, principalement lorsqu'on nous sert des mets capables de l'exciter, ne nous permet pas de sentir jusqu'où va le simple besoin, et nous en cache tellement les salutaires bornes, qu'il ne manque presque

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