CHAPITRE ffl
'OCR TKOUVF.B CETTE JCSTE MESURE
gles suivantes, tirées de l'expérience, ent nous servir pour trouver cette
vrcmîcft' csi de ne prendre ordinai-
'ègles suivantes, tirées de l'expérience,
peuvent nous servir pour
mesure
première est de ne prendre ordinal
•entent qifunc telle quantité de nourriture qu'on puisse ensuite néanmoins s'en appliquer à des fonctions purement spirituelles, à la prière, à la méditation, à l'étude.
II est clair que, dés qu'on ne le peut, on a passé les bornes de cette juste mesure. La nature et la raison demandent que l'on se nourrisse de manière que la faculté animale et la faculté raisonnable n'en soient point offensées. La nourriture doit être utile à ces deux facultés; et, loin d'être un obstacle à leurs fonctions, elle doit les leur faciliter. Lors donc que Ton se surcharge tellement de nourriture, que les sens, l'imagination, la mémoire, l'entendement, en sont moins libres dans leurs opérations, c'est une preuve que l'on a passé cette juste mesure. Cet obstacle vient
174 Moyen de vivre fins de cent ans.
surtout de Tapeurs qui s'élèvent abondamment de Y tomac à la tête, et qui ne s'y élèveraient pas dans une telle abondance, si Ton ne passait point de telles bornes : tout le monde en a l'expérience. Ceux qui mènent une vie sobre sont aussi disposés à s'appliquer après le repas qu'auparavant.
C'est de quoi Cornaro rend souvent témoignage. C'est ce que j'éprouve souvent, et que plusieurs autres de notre compagnie ont reconnu comme moi par leur propre expérience. Ceux des saints Pères qui ne mangaient qu'une fois le jour le faisaient si sobrement, qu'ils n'en étaient pas moins disposés à s'appliquer à des choses purement spirituelles. Combien plus aisément le pourraient faire ceux qui prennent en deux fois la même quantité de nourriture f ?
J'ai dit que ces vapeurs qui offusquent la sérénité du cerveau, après le repas, viennent surtout de l'estomac. Quoique c'en soit la cause principale, ce n'en est pas la seule. Elles naissent non seulement des viandes que l'on vient de prendre et dont la digestion commence à se faire, mais encore d'une abondance de sang et d'humeurs qu'il y a dans le foie, dans la rate, dans les veines; ces humeurs se fermentent ensemble et envoient quantité de vapeurs. La vie sobre corrige peu à peu cette réplétion et cette intempérie, et réduit tout aux termes convenables. Après le repas, il ne monte plus à la tête de ces sortes de vapeurs. Tant que les humeurs sont dans un équilibre parfait, on ne doit
i . Il faut avouer, cependant, que ceux mêmes qui vivent le plu» de régime ne doivent point s'appliquer sitôt après le repas.
Sept règles pour trouver cette juste i
craindre aucune maladie, ni rien qui puisse être un obstacle aux fonctions spirituelles.
L'usage ou sont plusieurs de ceux qui mènent une vie sobre, de se reposer et de dormir un peu après dîner, ne tire point à conséquence; ils ne le font que pour réparer un épuisement d'esprit causé par quelques travaux d'esprit Ou de corps, et pour reprendre une vigueur nouvelle. Le sommeil sert à l'un et à l'autre; de plus, il est de très peu de durée, et, s'ils n'y étaient engagés par l'habitude ou par quelque abattement, ils pourraient aisément s'en passer. Quelquesuns prolongent un peu plus ce sommeil ; mais c'est autant de rabattu sur celui de la nuit : ils partagent en deux reprises leur repos de chaque jour.
Il est cependant plus sain d'éviter le sommeil après diner : c'est l'avis le plus commun des médecins.
La seconde règle est de ne prendre qu'une telle quantité de nourriture qu'ensuite on ne ressente nul engourdissement, nulle pesanteur, nulle lassitude corporelle.
Si l'on ne se sent alors dans une disposition aussi libre et aussi vive qu'auparavant, c'est une preuve que l'on a passé cette mesure convenable, à moins que ce ne soit l'effet ou le reste de quelques maladies. Bien loin que le boire et le manger doivent surcharger et affaiblir la nature, ils ne doivent au contraire que la rendre plus libre, plus gaie, plus animée. Ceux donc qui sont d'un tempérament à ressentir cette pesanteur, doivent examiner avec soin si cette incommodité vient d'excès de manger ou de boire, ou de tous les deux ensemble, et, après l'avoir découvert, en retran-
176 Moyen de vivre plus de cent ans.
cher peu à peu, jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à une telle mesure qu'ils n'en soient plus incommodés.
Plusieurs s'y trompent; ils mangent et boivent beaucoup; ils prennent même des choses très nourrissantes, et ils ne s'en plaignent pas moins de faiblesse. Ils s'imaginent que c'est faute de nourriture et d'esprits; ils demandent donc des viandes encore plus nourrissantes. Dès le matin, ils se hâtent de déjeuner, de peur, disent-ils, que, manque d'aliments, la nature ne tombe en défaillance. Ils se trompent encore une fois, et bien misérablement : ils ne font que surcharger d'humeurs leur estomac, qui n'en est déjà que trop chargé.
Loin que la faiblesse de ces sortes de personnes vienne d'inanition, elle ne vient que de réplétion. On peut le remarquer par l'enflure qu'elle leur cause et par le fonds même de leur tempérament. Cette abondance d'humeurs relâche par excès les muscles et les nerfs, qui sont les canaux des esprits ; ces esprits sont comme les instruments de l'âme les plus universels et les plus immédiats dans les mouvements qu'elle communique au corps, et dans les sensations dont elle n'est capable à son tour que par l'entremise des organes corporels. Ils ne peuvent donc plus ni couler avec la même liberté, ni faire sur ces organes la même impression. Cette faiblesse, cette pesanteur du corps, cet engourdissement des sens, sont donc alors l'effet d'une espèce d'interception de ces mêmes esprits.
L'expérience l'apprend tous les jours dans la plupart de ceux qui sont ou replets, ou remplis de mauvais sucs. Souvent, pour avoir trop soupe, ils se trou-
Sept règles pour trouver cette juste mesure. 177
vent le lendemain matin surchargés de quantité d'humeurs que le sommeil de la nuit n'a fait qu'entretenir; mais après s'être soulagés de beaucoup de pituite et d'autres superfl uités , ou les avoir consumées par la diète, ils deviennent peu à peu plus libres, plus capables de toutes leurs fonctions; et cette vigueur croît jusqu'au soir, quoiqu'ils mangent très peu à midi et que même ils ne mangent rien. Si, dans le temps qu'ils sentent cet excès d'humeurs et qu'ils sont dans rabattement qui en est une suite nécessaire, ils ne laissent pas de manger encore, principalement des choses de beaucoup de suc et en grande quantité, non-seulement ils demeurent dans leur incommodité, mais ils l'augmentent encore considérablement. Qui voudra donc avoir un libre usage de ses sens et de ses autres organes dans toutes ses opérations, même corporelles, doit faire assez de diète pour consumer toute humeur superflue.
Les esprits en couleront plus aisément dans toutes les parties du corps, et l'âme les en trouvera plus disposés à produire à son gré, dans les organes corporels, les mouvements divers qui conviennent à leurs différentes fonctions.
La troisième règle est de ne point passer immédiatement (Tune vie déréglée à une vie trop exacte, mais le faire insensiblement, et ne diminuer que peu à peu du boire et du manger, jusqu'à ce que Von soit parvenu à une mesure incapable d'offusquer l'esprit et d'appesantir le corps.
C'est ce que tous les médecins enseignent. Les changements trop subits, pour peu qu'ils soient considé-
178 Moyen de vivre plus de cent ans.
râbles, causent toujours quelques préjudices. C'est comme une seconde nature, que l'habitude; on ne s'en défait qu'avec violence pour en suivre une toute contraire. Nous ressentons vivement et par conséquent avec peine et comme quelque chose d'opposé à la nature tout ce qui Test à la coutume, tant qu'elle est encore dans sa vigueur. Il ne faut donc s'en défaire que comme par degrés. La mauvaise habitude s'affaiblit et se déracine peu à peu, comme elle s'était enracinée et fortifiée, et un tel changement fait si peu de peine dans la suite, qu'on ne s'en aperçoit presque pas.
La quatrième règle est fondée sur ce qu'on ne peut déterminer une même quantité de nourriture proportionnée à chaque tempérament, à cause de la différence des âges, des forces et des aliments.
Il semble donc que pour ceux qui ne sont plus jeunes, ou qui sont infirmes, c'est l'ordinaire assez de douze, treize ou quatorze onces de solide, comme de grain, de viande, d'oeufs ou d'autres mets, selon ce qui convient à chacun, et autant ou un peu plus de liquide.
C'est l'avis de plusieurs médecins, fondé sur la raison et l'expérience, et ce n'est que pour ceux qui font moins d'exercice de corps que d'esprit.
Cornaro approuvait tellement cette mesure qu'il se la prescrivit dès l'âge de trente-six ans, et qu'il s'y tint jusqu'à la fin de sa vie, qui en fut et plus longue et plus saine *.
1. On peut objecter à cela que ceux qui sont sous un climat plus froid, tel que le nôtre, ne pourraient se contenter d'une
Sept règles pour trouver cette juste mesure. 179
Plusieurs saints Pères des déserts, qui ne vivaient que de pain et d'eau, ne passaient point cette mesure, et la prescrivaient même dans presque tous leurs monastères comme une espèce de loi, selon ce qu'en écrit Cassien.
Quelqu'un demandait à l'abbé Moïse quelle devait être, selon les règles les plus exactes de la tempérance, la mesure ordinaire du manger. Nous savons, lui répondit-il, que nos anciens Pères ont souvent traité cette matière. Après avoir examiné les différentes sortes de tempérances que chacun observait en ne vivant presque jamais que de légumes, ou d'herbe, ou de simples fruits, ils y substituèrent du pain; mais en même temps ils en déterminèrent la mesure à deux petits, qui ne pesaient en tout qu'une livre. Cette quantité de pain, qu'ils déterminaient à chacun et qui, selon eux, devait suffire par jour, n'était donc que de douze onces. La livre chez les anciens était de douze onces précisément, et non pas de seize, comme parmi nous !.
Quelques-uns croient que ces petits pains dont parle l'abbé Moïse étaient d'une livre chacun. Pour peu d'attention que Ton y fasse, on verra clairement que les deux ensemble n'étaient que d'une livre ; il voulait marquer combien pesaient les deux ensemble et non pas séparément. D'ailleurs cette quantité de pain passait pour une mesure un peu trop juste; le même abbé Moïse le dit 2. Mais si ces deux pains eussent été d'une livre chacun, c'eût été deux livres par jour; cette quan-
nourriture si frugale; c'est de quoi l'on ne peut disconvenir. Il ne prétend pas non plus, comme il le dit lui-même, en faire une règle générale. Cela ne va que du plus au moins.