Pline, Liv. II, ch. XLII
5. Il y a bien de l'apparence que c'était du fromage tout frais; rien n'est plus malsain que tout autre.
En voici quatre raisons :
La première, c'est que la nature n'a donné à l'homme, et mdme aux auires animaux, l'appétit des aliments que pour la conservation de chaque animal particulier et pour la propagation de son espèce. Ceux donc qui veulent vivre chastement et n'être point accablés d'humeurs, lesquelles ne peuvent que causer des maladies, ne doivent point suivre entièrement leur appétit et doivent retrancher tout superflu.
La seconde raison , c'est qu'il y a souvent dan: l'estomac quelque humeur maligne qui fait désirer beaucoup plus qu'il ne convient à la santé, comme dans la faim canine, et lorsque quelque suc acide ou mélancolique s'est attaché aux membranes de l'estomac. En pareil cas, il ne faut point suivre son appétit. Si ce sont de telles causes qui excitent une fuim violente et une soif, on doit avoir recours aux remèdes de la médecine; mais, si cette soif et cette faim sont modérées, elles ne méritent pas qu'on y fasse attention.
La troisième raison, c'est que la diversité des viandes réveille toujours l'appétit par des goûts nouveaux et de nouveaux assaisonnements. Ceux qui ont soin de leur santé doivent donc éviter une telle variété de mets et ces assaisonnements trop recherchés; tous les médecins l'enseignent ainsi. Comment toutes ces viandes de nature si différente, chaude, froide, sèche, humide, bilieuse, flegmatique, facile ou difficile à digérer, etc., pourraient-elles former un chyle pur et uniforme '?
sang formé Je chyls: composé de parties si hétérogènes pourrait-il être dans ce parfait équilibre s lequel on ne peut être dans une parfaite santé.'
Sept règles pour trouver cette juste mesure. 189
La quatrième et dernière raison est que, comme Fidée que Ton se forme des viandes est toujours agréable , dès qu'elle est tant soit peu forte , elle excite l'appétit, comme l'idée de choses que l'on n'ose nommer en excite le désir. Quoique l'imagination ait plus de force dans ces choses-ci que dans les autres, cependant elle n'en a que trop encore dans ces autres, comme l'expérience l'apprend , principalement à la vue et à l'odeur de certaines viandes. Il faut donc faire en sorte de corriger une telle imagination, pour pouvoir modérer ensuite plus facilement le désir qui n'en est qu'une suite, puisqu'il a pour objet ce que cette imagination représente comme agréable.
Entre autres moyens d'y parvenir, en voici deux qui peuvent beaucoup y contribuer :
Le premier est d'éviter la vue de ces sortes de viandes, de peur que leur vue et leur odeur ne réveillent l'imagination et ne donnent envie d'en goûter. La présence d'un tel objet fait impression sur la puissance qui y a rapport. Il est plus difficile de contenir son appétit en présence des viandes, que de ne point les désirer quand elles ne sont pas présentes. Il en est de même de tous les autres objets qui peuvent faire plaisir à l'âme par l'entremise des sens.
Le second moyen est de se représenter ces choses qui excitent l'appétit, non comme capables de flatter le goût et l'odorat, telles qu'elles paraissent actuellement, mais comme sales, dégoûtantes, d'une odeur détestable, telles qu'elles vont devenir.
Rien ne paraît ce qu'il est véritablement que lorsqu'il est revenu à l'état où il était à son origine : ce
190 Moyen de vivre plus de cent ans.
n'est qu'alors que Ton y découvre ce qui y était caché sous une fausse apparence. Qu'y a-t-il de plus dégoûtant et d'une plus mauvaise odeur que les mets les plus délicieux, quelque peu d'altération qu'ils aient soufferte dans l'estomac? Plus la nourriture est exquise, plus elle est sujette à se corrompre, et plus l'odeur en est ensuite insupportable.
Si ceux qui mènent une vie délicieuse n'ont pas soin de porter sur eux quelque espèce de parfum, on s'aperçoit dès cette vie de l'état de corruption où leurs corps seront après leur mort. C'est ce qui est encore plus sensible dans de certaines fonctions aussi indispensables que naturelles, quoique très humiliantes, et dans l'haleine de ceux qui vivent d'une vie trop sensuelle.
Il n'en est pas de même des paysans et des gens de métier qui ne vivent que de pain, de fromage et d'autres aliments vulgaires, quand ils en usent modérément ' .
Dieu l'a voulu ainsi, afin de nous apprendre à mépriser les délices et à nous contenter de vivres simples. Il faut donc ne penser à ces choses-là que de cette manière, afin d'y accoutumer son imagination.
1. On a remarqué dans de certains hôpitaux que, tant que Ton n'y donnait aux pauvres que des nourritures de laitage, on ne s'apercevait point de cette corruption, et qu'on ne commença de s'en apercevoir que lorsque l'on eut commencé à leur donner de la viande.