AVANTAGES DE LA SOBRIÉTÉ PAR RAPPORT AU CORPS
Art. le. — La vie sobre délivre et préserve àes maladies.
J a vie sobre délivre et préserve l'homme de presque toutes sortes de maladies, de catarrhes, de toux, d'asthmes, de vertiges, de maux de tête et d'estomac, d'apoplexie, a de léthargie, d'épilepsie , de tout autre accident qui peut attaquer le cerveau, de la goutte, de la sciatique, de toute congestion qui cause une infinité de maladies; enfin elle tempère les humeurs et les maintient dans une juste proportion. Il n'y a point de maladie à craindre partout où les organes sont dans une parfaite symétrie, dans un équilibre parfait. C'est dans cette proportion que consiste la santé ; la raison et l'expérience nous l'apprennent.
Ceux qui vivent d'une vie sobre vivent d'ordinaire d'une vie saine, et, dans les maux qu'ils souffrent, ils ont bien moins à souffrir que ceux qui sont remplis de mauvaises humeurs, lesquelles ne viennent que d'in-
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tempérance; il ne leur faut que très peu de temps pour être parfaitement guéris. Je connais quantité de gens naturellement faibles et sans cesse appliqués à des choses spirituelles, et qui ne doivent qu'à leur tempérance leur grand âge et leur santé; les saints Pères et quantité de religieux sont de ce nombre.
Presque toutes les maladies des hommes ne viennent que de ce qu'on prend plus de nourriture que la nature n'en demande et que l'estomac n'en peut parfaitement digérer. La preuve en est que la plupart des maux ne se guérissent que par évacuation.
On ne saigne, on n'applique les ventouses, on ne donne de certains remèdes, que pour dégager la nature; c'est encore pour cette raison qu'on ordonne l'abstinence et qu'on prescrit un régime de vie très frugal. Cette manière de guérir les maladies prouve qu'elles ne viennent que de réplétion. Les maux ne se guérissent ordinairement que par quelque chose de contraire à ce qui les a causés. « Les maladies qui proviennent de plénitude, dit Hippocrate *, sont guéries par évacuation ; celles qui proviennent de vacuité par réplétion, et en général les contraires par les contraires. »
Mais celles-ci sont rares, si ce n'est dans un long siège où l'on manque de vivres, ou dans un long voyage de mer, ou dans de semblables occasions. En ce cas-là, il faut purger les humeurs que la chaleur naturelle a trop recuites faute d'aliments, ensuite
1. Hippocrate, Aphorismes, sect. II, 22, édition Littré. Paris, 1844, t. IV, p. 477.
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nourrir et fortifier le corps, mais insensiblement, et n'augmenter sa nourriture que peu à peu. Il faut faire la même chose dans les grandes maladies, pour réparer les forces épuisées par de trop grandes évacuations.
Si presque toutes les maladies ne viennent que de ce qu'on prend plus de nourriture que la nature n'en demande, il s'ensuit que, si Ton n'en prend que ce qu'elle en demande, on ne sera sujet à presque nulle sorte de dérangement. On le peut inférer de ce même passage d'Hippocrate : « Pour se bien porter, il faut toujours demeurer sur son appétit et faire quelque exercice i. »
Les crudités sont la source la plus ordinaire de toutes les maladies. « On ne peut tomber malade, dit Galien, tant que Ton évite avec soin tout ce qui peut causer des crudités; l'intempérance en tue plus que Tépée. » « Plusieurs, dit la sainte Ecriture, abrègent leurs jours par leur intempérance, au lieu que par l'abstinence ils les prolongeraient. N'ayez d'avidité, dit-elle un peu auparavant, en aucun repas, ni ne vous abandonnez à aucune sorte d'aliment. » L'excès des viandes ne fait qu'affaiblir la nature et causer des crudités qui sont des sources de maladies. On nomme crudité ce qui n'a pu se digérer parfaitement. Lorsque l'estomac ne cuit qu'à demi les aliments, ou parce qu'ils sont indigestes, ou à cause de leur trop grande variété dans un même repas, ou faute d'un temps suffisant pour
i. Si pour bien se porter il faut observer ces deux choses, comment, à plus forte raison, peut-on y parvenir en n'observant ni l'une ni l'autre?
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une digestion parfaite, le chyle qui se forme des parties les plus succulentes des aliments est formé de crudités qui causent quantité de maux; elles remplissent les entrailles et le cerveau de pituite et de bile ; elles causent beaucoup d'obstructions jusque dans les plus petits vaisseaux; elles gâtent le tempérament et remplissent enfin tout le corps d'humeurs corrompues, d'où naissent de très fâcheuses affections.
Tant que le chyle est encore trop cru dans l'estomac, et c'est ce qu'Aristote appelle corruption et non pas digestion, il n'est pas possible que le sang puisse se purifier parfaitement dans le foie ; la seconde digestion ne peut rectifier la première; et, loin que d'un mauvais sang il puisse se faire une bonne nourriture, il faut nécessairement que le tempérament se ressente d'une telle corruption et qu'on devienne sujet à quelques maladies. Cette crudité de chyle est encore cause que les vaisseaux répandus par tout le corps se remplissent d'un sang impur et mêlé de quantité de mauvaises humeurs, qui se corrompent de plus en plus, s'enflamment à la première occasion de fatigue, de chaleur, etc., et causent de dangereuses fièvres, dont une infinité de personnes meurent à la fleur même de leur âge; un bon régime préserve de tous ces inconvénients.
Tant que l'on ne prend de nourriture qu'autant que Ton peut aisément en faire la digestion, on n'a point de crudités à craindre, il se fait un chyle convenable à la nature; de cette sorte de chyle il se fait un sang pur, et c'est le bon sang qui fait le bon tempérament; les humeurs en sont moins sujettes à se
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corrompre dans les vaisseaux; il ne se trouve dans les entrailles ni obstructions, ni superfluités, qui, le plus souvent, causent des maux de tête et d'estomac. Ce régime nous maintient dans un bon tempérament et dans une santé parfaite. L'un et l'autre dépendent d'une juste proportion et d'un parfait équilibre d'humeur ; il ne doit y avoir dans aucune partie du corps, aucune obstruction capable d'empêcher les esprits et le sang d'y avoir un cours entièrement libre.
Non-seulement la sobriété empêche les crudités et tout ce qui en est une suite, elle consume encore les humeurs superflues, et même bien plus sûrement que les excès du corps. Virinque le fait voir savamment *. Le travail exerce toujours quelque partie du corps plus que les autres : c'est ce qui souvent trouble les humeurs, échauffe considérablement, et cause des fièvres, des pleurésies, des fluxions très douloureuses. L'abstinence fait son effet jusque dans les parties les plus intimes, jusque dans les moindres jointures, et ne fait d'évacuations que d'une manière aussi douce qu'uniforme. Elle subtilise les humeurs les plus grossières, elle dégage les pores, elle consume les superfluités, elle ouvre les conduits des esprits, elle rend ces esprits plus purs, sans troubler les humeurs, sans causer des fluxions fâcheuses, sans échauffer le corpsr sans mettre en danger de maladies, et l'esprit même n'en est que pluslibre dans ses opérations.
On ne peut néanmoins disconvenir que les exercices du corps qui ne passent point de justes bornes et
i. Virinque, De la diète, ch. III, IV et V.
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qui se font à propos ne soient utiles et même nécessaires.
Mais la plupart de ceux qui vivent sobrement et qui ne s'appliquent qu'aux choses de l'esprit n'ont pas besoin d'exercices de longue haleine, qui d'ailleurs consumeraient trop de temps : ils peuvent se contenter d'un quart d'heure ou d une demi-heure d'une sorte d'exercice qu'on peut prendre avant le repas sans sortir de sa chambre, qui est en usage chez les personnes les plus graves et surtout de professions sédentaires, et qui n'a rien d'indigne d'eux. Il se fait de deux manières : l'une, à prendre dans chaque main des poids d'une livre ou d'une livre et demie chacun, et de se secouer lés bras en tous sens, comme si Ton combattait en l'air; l'autre manière consiste à prendre des deux mains un grand bâton qui ait à chaque bout une livre ou une livre et demie de plomb, et, en laissant entre les deux mains un intervalle de quatre pieds, à se secouer les bras comme on vient de le dire, ou seulement autour de soi; rien n'exerce mieux les muscles de la poitrine et des épaules, et ne dissipe mieux les humeurs qui embarrassent les jointures *.
On peut voir ce que dit Mercurialis 2 de ces deux sortes d'exercices et de quelques autres.
1. Rien n'est donc plus propre à délasser. La lassitude ne vient que d'humeurs qui embarrassent les jointures et les muscles, et qui les empêchent de se mouvoir dans une entière
iberté.
2. Mercurialis, De arte gymnastica, libri sex. Paris, 1577. — Voyez aussi Leblond et Bouvier, Manuel de gymnastique hygié. nique et médicale, Paris, 1877.
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Art. II. — La vie sobre éloigne les causes extérieures des maladies.
La vie sobre préserve des maladies qui viennent de crudité et de corruption, et précautionne même contre leurs causes extérieures.
Ceux dont le corps est pur et les humeurs tempérées ne sont pas si sujets à se trouver incommodés de chaleur, de froid, de fatigue ni de rien de semblable, que ceux qui sont chargés de mauvaises humeurs, et, s'ils en ressentent quelque incommodité, ils en sont plus aisément et plus tôt guéris.
Il en est de même quand on se fait quelque contusion, quand on se démet, quand on se rompt quelque os : il ne se jette point d'humeurs sur la même partie offensée, ou il ne s'y en jette que très peu, et rien n'est plus capable d'en empêcher la guérison et de causer même de vives douleurs et de grandes inflammations que lorsqu'il s'y fait quelque dépôt ; Cornaro * le prouve bien clairement par sa propre expérience.
La vie sobre préserve de la peste. Tant que le corps est pur, on résiste plus aisément à un tel venin. C'est cette frugalité qui préserva Socrate de la peste dont Athènes fut ravagée 2.
Art. III. — La vie sobre adoucit les maux qu'elle ne peut guérir.
La vie sobre guérit tous les maux qui peuvent se guérir et adoucit les autres.
i. Cornaro, De la sobriété, chap. II, p. 134. 2. Laerce, Vie des philos., liv. II.
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On éprouve même tous les jours que l'esprit n'en» est que plus en état d'agir.
Les ulcères du poumon, les squirres * du foie ou de la rate, la pierre qui se trouve quelquefois dans les reins ou dans d'autres parties, l'intempérie d'entrailles, quelque invétérée qu'elle puisse être, et l'eûton de naissance, les descentes et les autres accidents de cette nature , n'empêchent point de vivre longtemps, d'être toujours dans une parfaite sérénité d'esprit et en état de s'appliquer à des choses qui n'ont point de rapport aux sens.
Rien n'est plus capable d'irriter ces maux et de faire mourir en peu de temps que l'intempérance ; mais les incommodités sont très rares et très aisées à supporter dans le cours d'une vie de régime.
Art. IV. — La sobriété fait vivre longtemps.
Quand on a vécu sobrement, on meurt presque sans peine et de pure défaillance de nature. Les anciens Pères, qui se retiraient, les uns dans les déserts, les autres dans les monastères, ont vécu très longtemps, quoiqu'ils vécussent très durement. Leur extrême sobriété leur faisait même trouver des délices dans une vie qui d'ailleurs n'était rien moins que délicieuse. Saint Paul, premier ermite, saint Antoine, saint Paphnuce, Hilarion, saint Jacques l'Ermite, originaire de Perse, saint Macaire, saint Arsène, précepteur de l'empereur Arcadius, saint Siméon Stylite, dont l'abs-