‹ La Sobriété, conseils pours vivre long-tempsChapitre 37 sur 42 · A L ESPRIT · texte numérisé non relu

A L ESPRIT

ous avons rapporté cinq sortes d'avantages de Ja sobriété par rapport au corps; voyons présentement ceux qui se rapportent à l'esprit. Ils peuvent de même se réduire à cinq sortes.

Art. 1. — La vie sobre donne de la vigueur aux sens.

La vie sobre donne de la vigueur à l'esprit, dès qu'elle en donne aux sens extérieurs.

La vue s'affaiblit avec l'âge ; des humeurs superflues et des vapeurs s'emparent des nerrs optiques et ne permettent pas aux esprits d'y avoir un cours entièrement libre. La vie sobre prévient un tel inconvénient; on y remédie beaucoup par l'abstinence des choses trop grasses, de vins trop forts et trop fumeux, de cidre trop épais ', de boissons composées d'herbes aromatiques.

fait avec plus d'eau

pas que le cidre soit plus sain quand il est qu'il en faut pour le faire; l'expé-

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La surdité ne vient non plus que d'une abondance de mauvaises humeurs. On y peut remédier par le moyen de certains remèdes, à moins que le mal ne soit invétéré et trop enraciné; mais la vie sobre en est le préservatif.

Le goût ne se gâte que lorsque son organe est abreuvé d'humeurs ou bilieuses, ou acides, ou salées et qui font que tout ce qu'on prend paraît ou amer, ou acide, ou salé.

La diète fait trouver plus de goût et même plus de plaisir aux aliments communs et au pain sec, que les intempérants n'en trouvent aux mets les plus délicats et les mieux assaisonnés. Dès que l'on est purgé de ces mauvaises humeurs qui causaient du dégoût, l'appétit revient et fait que l'on trouve dans les aliments le vrai goût et le vrai plaisir que l'on doit y trouver.

C'est par le même moyen que l'on conserve les autres sens.

Ce n'est pas qu'un grand âge ne soit à lui seul capable d'affaiblir la vigueur des sens, principalement de la vue et de l'ouïe; peu s'en faut même qu'il ne les détruise entièrement. La bonne constitution des organes, aussi bien que des autres parties, se détruit peu à peu, à mesure que l'humide radical et la chaleur naturelle se consument; les sensations ne sont plus si vives, les conduits et les pores sont remplis d'une pituite froide, qui est un fort grand obstacle aux opérations de l'âme. Un grand âge rend sujet à quantité de crudités. La

rience prouve le contraire. Cette épaisseur dépend de la qualité du fruit. D'ailleurs, si on le trouve trop fort, on y peut mettre de l'eau, mais seulement quand on en veut boire.

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vieillesse n'est que froideur et sécheresse de tempérament causées par l'épuisement de l'humide radical et de la chaleur naturelle, et nécessairement suivies d'une abondance de pituite froide répandue par tout le corps.

Art. II. — La vie sobre adoucit les passions.

Le second avantage de la vie sobre, par rapport à l'âme, est de réprimer et d'affaiblir ses inclinations ou ses passions. Cela seul ne rendrait-il pas cette manière de vie estimable ? Est-il rien de plus honteux que d'être l'esclave et le jouet de sa colère, de son intempérance, de toutes les saillies, de tous les emportements de son imagination ? que de se répandre d'une impétuosité aveugle dans une infâme crapule et dans d'autres excès encore bien plus infâmes? Est-il rien de plus indigne que ces excès si contraires à la vertu, si nuisibles à la santé, et même si incompatibles avec l'honneur du monde ? La vie sobre remédie aisément à ces maux ; elle ôte une partie des humeurs qui les causent et elle corrige l'autre. Les médecins, les philosophes et l'expérience nous apprennent que les humeurs sont en partie la cause de telles passions.

Ceux qui sont trop chargés ou de bile ou d'humeurs bilieuses, sont ordinairement emportés et impétueux; ceux qui sont chargés d'humeurs mélancoliques sont, à la première occasion, accablés de tristesse ou saisis de crainte. Si ces humeurs s'enflamment dans le cerveau, elles causent la frénésie et la folie. S'il s'attache quelque humeur acide aux membranes de l'estomac,, elle cause une faim continuelle et fait que l'on dévore

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plutôt que Ton ne mange. Si le sang est trop abondant ou trop bouillant, on en ressent, d'une manière plus vive, les pointes de la concupiscence, principalement à l'occasion des objets qui sont capables de l'irriter.

La raison en est que l'esprit est souvent la dupe de l'imagination, et les images qu'elle se forme sont presque toujours conformes à la disposition du corps et aux humeurs qui y dominent. Les songes des bilieux sont de feux, d'incendies, de guerres, de meurtres; ceux des mélancoliques, de ténèbres, d'enterrements, de sépulcres, de spectres, de toutes choses tristes ; ceux des pituiteux, de lacs, de fleuves, d'inondations, de naufrages; ceux des sanguins, de vols d'oiseaux, de courses, de festins, de concerts, de choses même que l'on n'ose nommer. Les songes ne sont que des impressions de l'imagination, quand les autres sens sont assoupis. L'imagination représente d'ordinaire, même pendant que l'on veille, des images qui ont rapport aux humeurs qui dominent principalement à l'occasion du premier objet qui se présente, avant que la raison règle l'impression qu'il est capable de faire sur l'âme. C'est donc l'excès de ces humeurs qui cause tant de désordres.

Comme la bile est une humeur très acre et très contraire à la nature, elle représente à l'imagination comme quelque chose de préjudiciable, quoi que ce soit qui puisse déplaire dans les discours ou dans les actions des autres. Et comme cette humeur est ardente et impétueuse, l'impression qu'elle fait est vive et forte : on veut repousser promptement ce qui fait de la peine et s'en venger au plus tôt.

Cornaro. 13

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L'humeur mélancolique est pesante, froide, sèche, assoupissante, acide, noire, de nature à resserrer le cœur : elle est cause que l'on se forme de tout des idées fâcheuses, tristes, sombres; et comme elle est froide, pesante, d'une nature contraire à la bile, elle n'inspire que la crainte et la lenteur.

La pituite est humide et froide : c'est ce qui rend l'imagination tardive, languissante, sans vigueur, sans vivacité, sans gaîté.

La bile rend donc un homme téméraire, audacieux, de mauvaise humeur, sujet à se fâcher de tout, querelleur, impétueux, toujours prêt à jurer, à faire des imprécations, à crier, à tempêter. C'est l'origine de tant de querelles, de batteries, de meurtres parmi les hommes. Ceux mêmes de ces désordres que l'on attribue à l'ivresse ne viennent d'ordinaire que d'une bile dont le vin ne fait qu'augmenter et enflammer la fureur1.

La mélancolie rend les hommes tristes, pusillanimes, craintifs, ennemis de la société, rêveurs, sujets même au désespoir.

Et comme la bile, tant soit peu échauffée, empêche l'esprit de juger sainement, la mélancolie envoie presque toujours des vapeurs noires au cœur et à la tête.

La pituite rend les hommes lents, languissants, assoupis, craintifs, sujets à l'oubli, enfin peu propres aux grandes choses. Quoique cette humeur ne soit pas un si grand obstacle aux fonctions corporelles que la bile et la mélancolie, c'en est un des plus grands aux

i. Voy. Bergeret, De l'abus des boissons alcooliques. Paris, 1870.

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fonctions de l'âme. La froideur de cette humeur affaiblit la vigueur des esprits, et humecte par excès le cerveau et les conduits de ces mêmes esprits.

La vie sobre remédie à la plupart de ces maux, elle diminue peu à peu les mauvaises humeurs. Ce n'est pas que la nature, principalement aidée de certains remèdes, ne puisse beaucoup y contribuer. Enfin le tempérament du corps ne se rétablit que lorsque le sang est pur et tempéré. La vie sobre rend les hommes affables, doux, complaisants, de belle humeur, de bon commerce, modérés en toutes choses. Un suc naturellement doux rend les inclinations et les humeurs aussi douces; et un mauvais suc, tel que la bile et la mélancolie, principalement si elle est trop abondante, rend les mœurs et les inclinations insupportables.

Et ce qui mérite d'être remarqué, c'est que, si les mauvaises humeurs irritent les passions et même les font naître, les passions à leur tour, par une certaine convenance, enflamment et fortifient ces mauvaises humeurs, qui, enflammées et fortifiées, augmentent encore de nouveau et fortifient ces mêmes passions. C'est ce qui paraît dans ceux eh qui la bile domine. Dès que la moindre chose qui les choque se présente à leur imagination remplie de vapeurs bilieuses, ils s'emportent. Ce tempérament irrite les esprits et la bile ; cette bile irritée représente à leur imagination d'une manière plus vive et plus forte l'injure qu'ils croient avoir reçue; elle leur paraît alors bien plus grande qu'auparavant, et par là cet emportement même s'augmente et se fortifie. Aussi passe-t-on quelquefois de la colère à la fureur, pour peu que l'on

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s'entretienne de l'idée de cette injure. Il ne faudrait donc point faire d'attention aux injures qu'on a reçues : ce serait un bien pour le corps aussi bien que pour l'âme. L'humeur mélancolique ne serait toute seule que trop capable de faire imaginer des choses tristes; la tristesse resserre le cœur, souvent même elle pousse au désepoir et à de terribles extrémités.

Art. III. — La vie sobre conserve la mémoire.

Le troisième avantage de la vie sobre, par rapport à l'âme, est de conserver la mémoire. L'humeur froide qui s'empare du cerveau, surtout lorsque l'on vit d'une vie intempérante ou que l'on est avancé en âge, fait d'ordinaire beaucoup de tort à la mémoire. Cette humeur cause des obstructions dans les conduits les plus serrés des esprits; elle assoupit ces esprits eux-mêmes; les idées en sont plus lentes, plus languissantes, plus sujettes à s'évanouir; souvent au milieu du discours elles s'évanouissent tellement, que l'on ne sait plus ce que Ton vient de dire, ou de quoi l'on vient de parler : on demande à la compagnie sur quoi l'on en était.

C'est ce qui peut arriver de trois manières :

Premièrement, lorsqu'une humeur pituiteuse intercepte tout à coup ce qu'elle trouve en son chemin d'esprits, dont l'imagination se sert pour toutes ses opérations ; cette interception fait cesser l'idée de la chose conçue et par conséquent en fait cesser le souvenir.

Secondement, lorsque les idées ont été languissantes et que l'on n'y a point réfléchi; l'idée de quoi que ce

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soit, qui n'est point suivie de réflexion, ne peut laisser de vestige capable d'en conserver le souvenir.

Troisièmement, le défaut de mémoire peut venir de la part des esprits. Quoique le vestige soit en quelque manière suffisant, il arrive souvent que parce que les esprits sont ou épuisés, ou impurs, ou assoupis, ou trop vifs, nous ne pouvons nous servir suffisamment de ce vestige pour rappeler nos idées.

Il arrive même quelquefois que Ton perd entièrement la mémoire, lorsqu'une trop grande quantité de pituite froide cause des obstructions dans les conduits du cerveau les plus étroits, en assoupit les esprits, humecte et refroidit par excès toute la substance du cerveau.

On peut aisément se préserver ou se guérir de tous ces maux par un genre de vie sobre et convenable; mais il faut surtout s'abstenir de toute boisson trop forte et trop fumeuse, ou n'en prendre que très peu. Quoique le vin soit naturellement chaud, cependant, si Ton en boit souvent avec excès, il engendre des maladies froides, des fluxions, des toux, des rhumes, l'apoplexie, la paralysie. La tête se remplit de vapeurs; ces vapeurs s'y condensent en une pituite froide qui cause tous ces maux. Il faut s'abstenir même de tout aliment trop humide et vivre le plus qu'il se peut de choses sèches de leur nature !, tant pour prévenir ou dissiper les humeurs superflues et les obstructions qui en naissent que pour dégager les conduits des esprits et rendre

1. Ceci ne regarde que ceux qui sont d'un tempérament trop humide.

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ces esprits plus subtils et plus propres aux opérations de l'âme. Le cerveau reprend par là son tempérament naturel, et en devient plus propre lui-même aux opérations de la mémoire et de l'imagination.

Art. IV. — La sobriété donne de la vigueur à l'esprit.

Le quatrième avantage de la vie sobre est de donner de la vigueur à l'esprit pour ses opérations naturelles ou surnaturelles.

Ceux qui vivent dans l'abstinence sont vigilants, circonspects, prévoyants, de bon conseil, d'un jugement droit. S'agit-il de sciences, même les plus abstraites, ils n'ont pas de peine à y exceller; s'agit-il de méditation, de contemplation, ils s'en acquittent avec beaucoup de facilité, de plaisir et de goût. Quelque abstinents que fussent les anciens Pères , ils n'en étaient pas moins dans une continuelle vigueur d'esprit; ils n'en passaient pas moins les nuits entières dans la méditation des choses divines ; et leur âme y trouvait une si grande consolation, que ce leur était comme l'avant-goût des célestes délices. Ils ne s'apercevaient point de la durée du temps. C'est principalement par la frugalité de leur vie qu'ils sont parvenus à une si parfaite santé. Quelques-uns même avaient le don de prophétie, quelques autres celui de faire des miracles, et ils faisaient tous l'admiration de tout l'univers.

Comme ils tenaient sans cesse leur âme élevée vers les choses d'en haut, et qu'ils ne perdaient jamais Dieu de vue, ils méritèrent que Dieu s'abaissât vers eux,

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pour les éclairer d'une manière si admirable. Aussi Dieu nous dit-il : Approchez- vous de moi, vous serez éclairés. Dieu leur faisait encore part de ses secrets et du don de faire des miracles, afin que les hommes comprissent par là combien une telle vie lui est agréable et qu'ils fussent animés à suivre un tel exemple.

La vie sobre est la plus sûre voie pour parvenir au comble de la sagesse et des vertus. On ne peut même, sans le secours de la sobriété, faire de grands progrès dans les sciences, ni, à plus forte raison, des découvertes dont on puisse faire part aux autres. La tempérance est donc avantageuse, et par rapport aux choses humaines, et par rapport aux choses divines. La sobriété, dit Cassien, est comme la base et le fondement de toutes ces choses *. Tous les saints qui ont voulu bâtir la tour sublime de la perfection évangélique ont commencé par cette vertu, comme par ce qui en est le fondement.

C'est ce qui ne laisse pas d'être vrai, quoique la foi soit le fondement de toutes les autres vertus,, et par conséquent de tout édifice spirituel. La foi est bien le fondement intérieur, et le premier sur quoi toutes les autres vertus sont immédiatement appuyées ; mais l'abstinence est le fondement extérieur et qui sert à seconder l'autre. Elle éloigne les obstacles à l'usage de la foi et aux opérations de l'entendement ; et, comme l'abstinence écarte ce qui les rend difficiles, désagréables, pénibles, elle leur donne lieu en même temps d'être nettes, faciles, agréables. Tout progrès spirituel dépend

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