CHAPITRE PREMIER
LA VIE ET LES DOCTRIh
ythagore a été l'un des plus grands génies que la nature ait produit. Il vivait cinq ou six cents ans avant J.-C.
Nous ne le connaissons qu'indirectenent, par le témoignage des auteurs qui sont venus bien après lui, témoignage que nous rendent suspect r injustice et la malignité que Ton remarque dans les uns, principalement envers les personnages de l'antiquité qui ont acquis le plus de célébrité, et l'ignorance grossière avec laquelle on voit les autres donner dans toutes sortes d'inepties et d'absurdités. Ajoutons à cela que la plupart de ceux qui oui voulu interpréter la doctrine de.Pythagore ont défiguré ses préceptes pour n'avoir pas su en démêler le véritable sens à travers les expressions obscures et allégoriques dont elle est revêtue.
De là viennent tous les contes puérils qui ont été débités au sujet de ce philosophe; tantôt il est représenté comme un homme d'une bonté et d'une piété singulières, à qui les prodiges ne coûtaient rien, tantôt
Le régime de Pythagore.
comme un imposteur, ou un magicien ridicule, ou tout au moins comme un philosophe fantasque et ténébreux.
Cependant, si Ton veut recueillir avec quelque soin tous les faits, toutes les circonstances qui regardent ce grand homme, en excluant toutefois tout ce qui répugne à la nature des choses, on n'aura pas de peine à se persuader qu'il approchait beaucoup de la perfection de ce caractère si difficile à rencontrer, qui résulte de l'union des qualités du cœur les plus essentielles, et des facultés de l'esprit les plus étendues.
Quoiqu'il ne nous reste aucun ouvrage entier et authentique de Pythagore, on trouve cependant tant de vestiges de sa philosophie dans les écrits de ses disciples, qu'on peut bien juger de son mérite.
Il fut profond mathématicien, et il poussa la géométrie beaucoup au delà des éléments qu'en avaient donnés les Egyptiens. Il se servit de l'arithmétique comme d'un calcul universel et analytique.
Il fut grand physicien et astronome.
Il s'est représenté le soleil comme un globe de feu, comme le centre lumineux de l'univers, et la terre comme une planète; il pensait que la matière est indivisible. Il supposa que les comètes sont des planètes dont les retours périodiques se font dans un espace de temps considérable. Il reconnut qu'il y a dans le mouvement de tous les corps célestes une harmonie déterminée, c'est-à-dire un rapport de leurs masses à leurs distances. Il découvrit le premier les apparences de Vénus. Il comprit que la terre est de figure à peu près sphérique, posée obliquement et
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habitée partout, avec une égale distribution d'ombre et de lumière dans la somme totale *.
Il posséda de plus l'histoire naturelle et la médecine.
Il a été le premier et le seul dans l'antiquité qui ait soutenu que la génération des animaux se fait par le concours d'animaux de même espèce, sans qu'il soit possible de supposer la même faculté dans quelque autre matière que ce soit.
Ces traits-là, et plusieurs autres que l'on trouve encore dans la Physique de Pythagore, sont un préjugé avantageux pour les points de sa doctrine qui sont restés dans l'obscurité.
Suivant tous les auteurs qui ont écrit sa vie, il avait pour maxime de n'endommager aucune plante fruitière et domestique, et de n'offenser aucune sorte d'animaux qui ne fussent veiymeux et pernicieux à l'homme. Il se faisait un plaisir d'acheter des poissons, et, après qu'il en avait examiné soigneusement les différentes formes sur le rivage, il les restituait à leur élément.
Cet esprit de curiosité innocente et délicate, caractère du vrai naturaliste ; ce désir si louable de con-
1. Il n'est pas permis de douter que Pythagore n'ait été particulièrement versé dans les mathématiques et dans la physique. C'est là l'idée que nous ont laissée de ce philosophe ses concitoyens de Samos dans quelques-unes de leurs monnaies. On l'y voit représenté sous la figure d'un vieillard vénérable assis dans l'attitude d'un héros, tenant un sceptre de la main gauche, et dans l'autre une baguette avec laquelle il semble montrer sur un globe, soutenu d'une petite colonne, la forme de la terre, l'obliquité de l'écliptique, ou la sphère et Je système du monde, et la théorie des astres,
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server, autant qu'il lui était possible, les moindres corps organiques, supposent dans ce philosophe un sentiment d'humanité et de générosité éclairées.
De l'aveu de Celse, aucun philosophe n'a eu autant de connaissance de la médecine que Pythagore. Les médecins italiens qui vivaient de son temps, ainsi que ceux qui vinrent après dans les contrées où sa doctrine était le plus répandue, furent toujours plus considérés et plus recherchés que les autres. En effet, les Pythagoriciens ont été les premiers qui se soient avisés de disséquer les animaux et de recueillir les expériences de médecine.
Pour juger combien Pythagore avait su approfondir la nature du corps humain, il faut consulter ses préceptes de médecine.
Il pensait que la santé est le fondement de la félicité humaine, et qu'elle dépend d'une harmonie ou rapport du mouvement et des forces ; qu'elle consiste dans la permanence de la figure, comme la maladie dans le changement qui se fait dans la même figure ; que les événements auxquels le corps humain est sujet résultent de sa conformation originaire, relativement à la combinaison des causes extérieures; que le cerveau et le cœur sont les deux principaux instruments de la vie; que les liqueurs du corps humain se distinguent en trois substances, selon la différence de leur densité : en sang, en eau, ou lymphe, ou sérosité, et en vapeur; qu'il y a trois sortes de vaisseaux, les nerfs, les artères et les veines, et que la matière prolifique, animée par son application au corps de l'embryon, y met en mouvement le sang dont
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se forment ensuite les parties plus dures, charnues et osseuses.
Rien ne prouve mieux que* les médecins pythagoriciens avaient saisi le véritable ou plutôt Tunique but de la médecine, que la préférence qu'ils donnaient à un régime de vie exact sur tous les remèdes. Il suffit , pour sentir l'importance de cette maxime , d'avoir acquis par une longue expérience cette noble incrédulité sur la vertu des drogues, seule propre à faire connaître la différence des bons et des mauvais médecins.
Les Pythagoriciens étaient sur ce point-là d'une exactitude scrupuleuse. Ils avaient principalement égard au choix et à la préparation des aliments, ainsi qu'à la/ mesure du manger, du boire, de l'exercice et du repos.
Ils n'admettaient guère d'ailleurs que les médicaments extérieurs^ faisant très peu de cas de la pharmacie ; et ils avaient pour maxime dans leurs opérations de chirurgie de n'employer le fer qu'avec ménagement et de rejeter l'usage du feu.
Si des principes aussi exacts, et ignorés des médecins des autres écoles, font tant d'honneur à la sagesse et aux lumières de Pythagore, quelle idée ne doit pas donner de ce philosophe cette découverte admirable, dont nous lui sommes redevables, remède le plus sûr et le plus universel que l'industrie humaine ait produit ? J'entends le régime appelé pythagoricien, qui consiste dans l'usage libre et absolu de tout ce qui est végétal, frais et tendre, qui n'exige que fort peu ou point du tout de préparation, comme feuilles, racines, semences, fleurs et fruits, et à
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s'abstenir de tout ce qui est animal, de quelque espèce qu'il puisse être, volatil, quadrupède et poisson.
Le lait et le miel entraient dans ce régime, mais les œufs en étaient exclus.
La boisson consistait dans l'eau pure. Le vin et toute autre liqueur provenant du vin n'y étaient point admis.
Il n'est pas dit pour cela qu'il fallût entièrement se priver de l'usage de la viande. On pouvait, selon les occasions, manger de la chair d'animaux jeunes , frais et tendres, pourvu qu'on en usât avec modération, et encore devait-ce être des parties musculeuses plutôt que des entrailles.
Pour peu qu'on ait acquis de connaissances sur la nature du corps humain et des aliments, on voit par cet exposé que Pythagore a eu principalement en vue dans ce régime la santé du corps et la tranquillité de l'esprit. Il n'est pas possible, en effet, de s'imaginer que ce n'ait été là la véritable intention de ce philosophe, si l'on considère que cet état de félicité tant désiré, la santé et la tranquillité, résulte de la plus grande facilité à subvenir à ses besoins, du calme le plus uniforme des humeurs, et de l'habitude de réprimer avec le secours de la tempérance ses appétits les plus pernicieux.
Cette considération paraît bien mieux convenir à la sagesse de ce grand homme que de supposer qu'il n'avait adopté un genre de vie de cette nature que parce qu'il croyait à la métempsycose '. S'il a paru
i. La métempsycose a pris naissance en Egypte; elle s'est répandue de là dans les Indes et dans la Chine, où elle subsiste encore.
Ce dpgme, à le considérer dans son origine, n'est rjen moins
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donner dans une idée aussi absurde, ce ne peut être que par la nécessité où il s'est trouvé de s'accommoder à la portée du peuple, rarement capable d'entendre la vérité.
Il avait bien senti que la faculté de penser et le principe du mouvement volontaire, que tout homme reconnaît en soi, ne sauraient s'expliquer par les notions que nous avons sur la matière inanimée, ni par les lois de la mécanique; ainsi il crut devoir adopter l'hypothèse des Egyptiens, en l'ornant de fictions, suivant l'usage de ce temps-là. Il est vrai que cette opinion répugne également à la raison et à la vraisemblance; cependant on ne peut pas s'empêcher de convenir qu'elle a fait naître dans les écoles de philosophie les premiers principes de la doctrine de l'immortalité de l'âme ,.
que le fruit du dérèglement de l'imagination, comme on se l'imagine communément. On ne doit la regarder que comme un moyen dont les législateurs s'étaient servis pour contenir le peuple, et il n'y en avait point de plus capable de faire impression sur l'esprit de la multitude que de leur présenter le châtiment du crime sous des images aussi sensibles, et de proportionner en même temps le châtiment à la nature des vices dont les âmes s'étaient souillées pendant leur vie.
Le peuple abusa de ce dogme, comme il abuse de tout : peut-être le premier objet de la métempsycose fut la transmigration d'homme à homme, en marquant seulement les différents degrés de châtiment par la différence des conditions de la vie. Cette transmigration s'étendit dans la suite aux animaux, et des animaux elle descendit jusqu'aux végétaux : arbres, plantes de toutes les espèces représentèrent des âmes humaines. On poussa enfin la superstition jusqu'à rendre à ces êtres insensibles le même culte que l'on rendait aux dieux.
1 . Il semble cependant que la doctrine de l'âme devrait être plus ancienne que celle de la métempsycose, et que la
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Timée, pythagoricien, maître de Platon, fait assez entendre que Pythagore n'admettait point parmi ses opinions mystérieuses le passage des âmes d'un corps à un autre, en conservant leur identité et leurs idées. « La fiction, le mensonge ou Terreur, dit-il, nous « sert à réprimer les hommes que la vérité saurait « persuader. » De là vient la nécessité de feindre ou publier les châtiments étranges des âmes, en supposant qu'elles passent d'un corps à un autre.
Est-il, en effet, vraisemblable que Pythagore, qui croyait que les plantes mêmes étaient animées, n'ait pas senti que tout ce qui a vie ne pouvant se nourrir de minéraux, les hommes et les animaux se seraient trouvés dans la nécessité de se manger les uns les autres pour subsister, d'où l'on voit combien le but que Ton prête à ce philosophe est absurde et contradictoire.
Il est bien plus naturel de supposer qu'il se servit
métempsycose ne saurait subsister sans une connaissance antérieure de l'immortalité, dont elle est à proprement parler une image absurde.
On a vu quelques philosophes de l'antiquité s'élever à la sublime connaissance de l'immortalité par les lumières seules de la raison. Socrate enseigna que cette vie n'est qu'un état de probation où nous étions envoyés pour un temps, et qu'il y avait après la mort des récompenses et des châtiments proportionnés à nos vertus et à nos vices.
J'alléguerai une autre raison en faveur de ce sentiment. C'est l'usage de déifier les hommes ; cet usage, qui suppose une connaissance de l'immortalité, a dû subsister avant la métempsycose : en effet, le peuple, quel qu'il soit, chez qui ce dogme a pris naissance, aura commencé par reconnaître une divinité avant de régler les punitions des âmes. Et ces divinités n'étaient que des hommes, que leurs vertus et leurs grandes actions avaient élevés à ce glorieux rang.
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de cette circulation des âmes, comme d'un moyen ingénieux pour engager le peuple à suivre le régime le plus convenable à la santé. D'autant qu'il n'est donné qu'aux savants de sentir toute la force des raisonnements physiques.
Ce sentiment est appuyé du témoignage de quelques anciens écrivains, ainsi que nous l'apprend Diogène Laerce. « L'intérêt commun des âmes, dit cet auteur, n'était qu'un prétexte pour empêcher que l'on ne se nourrît de la chair d'animaux; c'était dans la vue de faciliter aux hommes les moyens de subsister qu'il leur conseilla l'usage des aliments les plus communs et les moins susceptibles d'apprêt, et qu'il leur prescrivit l'eau pour boisson; régime que l'on doit regarder comme la source de la santé du corps et de la liberté de l'esprit. »
Plutarque *, après avoir employé tous les raisonnements qu'ont pu lui suggérer la morale, la physique et la médecine, pour démontrer les inconvénients de ce genre d'aliment, déclare qu'il n'entend nullement adopter les motifs qui engagèrent Pythagore à proposer son système, motifs qui lui paraissent remplis de mystères, et qu'il compare aux machines secrètes qui font mouvoir les décorations du théâtre.
Cette manière de juger de l'intention d'un homme, si connu d'ailleurs par ses lumières et par sa sagesse, se rapporte assez à ce que plusieurs écrivains ont écrit de Pythagore, qu'il mangeait quelquefois et conseillait même aux autres de manger, sans scrupule,
i, Plutarque, Traité contre l'usage de la viande.
-ïl-lùl
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des poulets, des chevreuils, des cochons de lait, du veau et du poisson; et qu'il n'avait point, comme se l'imaginait le vulgaire, une aversion décidée pour les fèves et pour les autres légumes. '
Mais ne peut-on pas concilier cette diversité de sentiment en supposant que Pythagore n'entendait exclure que les légumes secs et durs, et nullement ceux qui sont frais et tendres? Il y a plus; si on examine avec attention tout ce qui a été écrit sur ce sujet, on jugera, sans peine, que le but de ce philosophe était d'écarter par la sobriété, par le choix des aliments, et par la privation du vin, les maladies, le trop d'embonpoint , l'abrutissement de l'esprit , le trouble et l'oppression des sens.
Après tout, l'usage de s'abstenir particulièrement de certains aliments ne vient point de Pythagore; on en trouve plusieurs exemples parmi quelques nations, qui existaient bien avant ce philosophe *, et chez les
i. Les Phéniciens, les Assyriens avaient leurs jeûnes sacrés.
Les Hébreux partageaient les animaux en mondes et en immondes, et il était défendu chez eux de manger des derniers.
Les Indous, les adhérents de Confucius, de Bouddha et de Zoroastre étaient végétariens. Les Perses, qui vivaient de pain, de cresson et d'eau, vainquirent sous Cyrus tous les mangeurs de viande de leur temps. Chez ces peuples de l'Asie, l'éléphant, qui se distingue par sa grande force, sa douceur, sa sensibilité et son intelligence, représentait le génie des plantes.
Une des fables les plus anciennes racontée par Hésiode, celle de Prométhée, nous apprend que jadis le genre humain était exempt de maladies et de douleurs. L'homme était heureux par la force de la jeunesse et par le calme de l'innocence ; et dans un âge fort avancé la mort venait lui fermer les yeux comme le sommeil après une journée de travail. Mais Pro-
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Egyptiens surtout, qui lui en auront vraisemblablement donné l'idée.
Car il est constant que, pendant le séjour que Pythagore avait fait en Egypte, il y avait puisé bien des manières et des sentiments particuliers, qu'il se fit gloire de conserver le reste de ses jours. Il était, entre autres, défendu dans toute l'Egypte de manger des fèves '. Hérodote observe que dans la suite, chez les Grecs et chez les Romains, ce légume fut interdit aux prêtres de Jupiter, de Cérès et de quelques-unes de leurs autres divinités.
méthée, emblème de l'humanité dégénérée, abusa du feu céleste pour préparer des mets excitants et malsains de la chair des animaux sacrifiés aux dieux. Pour le punir, un vautour, emblème de la maladie, vint lui dévorer les entrailles.
Horace nous apprend qu'Orphée, en vue d'adoucir l'humeur féroce des premiers Grecs, leur interdit l'usage de la viande.
D'après Homère, Jupiter détourna ses yeux des boucheries des hommes carnivores pour les reposer avec bienveillance sur les hippomologes, qui passaient pour la race la plus vertueuse des hommes et qui se nourrissaient seulement des fruits de la terre et du lait de leurs troupeaux. — Le même poète nous dépeint la vie heureuse des lotophages ou mangeurs de lotus, auprès desquels Ulysse et ses compagnons oublièrent leur patrie.
Lorsqu'Alexandre voulut gagner par des cadeaux le philosophe Xénocrate, ami et disciple de Platon, celui-ci, pour toute réponse, présenta aux courtisans son plat de lentilles, voulant témoigner par là de sa liberté et de son indépendance et de la conscience qu'il avait que, pour conserver sa santé, ses forces et sa bonne humeur, il n'a pas de grands besoins.
1. Les Egyptiens avaient poussé la manie de s'abstenir des fèves jusqu'à la superstition la plus excessive. Il n'était pas permis d'en semer ni même d'y toucher. Leurs prêtres, dit Sextus Empiricus, eussent mangé la chair de leurs pères, plutôt que de se résoudre à manger de ces légumes.
Les Egyptiens croyaient que les dieux chassés de l'Olympe s'étaient changés en plantes : de là leur croyance à la nature divine du règne végétal.
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Mais, quel qu'ait été le motif qui engagea Pythagore à proscrire les fèves, on ne saurait douter que ce point de son système ne fût allégorique *. Il est donc inutile de chercher à en démêler le sens, puisque ceux qui l'ont su l'ont tenu caché avec tant de soin 2.
Nous voyons d'un autre côté que Pythagore ne se faisait pas une peine d'en manger, quoiqu'il eût exclu de son régime les autres légumes, les coqs vieux, les bœufs qui avaient servi au labourage, et autres semblables aliments de consistance dure et glutineuse. Il est donc plus naturel de supposer que la défense symbolique des fèves renfermait quelque mystère important, et que les abstinences réelles avaient été imagi-
1. On est bien embarrassé de donner une interprétation satisfaisante à ce précepte de Pythagore. Quelques auteurs ont prétendu que par les fèves ce philosophe avait voulu désigner les magistratures et les emplois civils, parce qu'on se servait, dans ces temps-là, de fèves noires et blanches pour les élections et pour les jugements.
Cicéron l'attribue à l'idée superstitieuse où l'on était anciennement que les fèves empêchent les songes divinatoires. Cette raison s'accorde assez avec la défense qui fut faite de ce légume aux prêtres de Jupiter, etc.
D'autres enfin ont attaché à ce symbole une idée peu convenable à la dignité de la philosophie.
Ce qu'on peut dire là-dessus de plus vraisemblable, c'est que les fèves, par la propriété qu'elles ont de gonfler et d'engendrer des crudités dans l'estomac, ne conviennent point aux personnes qui se sont vouées à l'étude.
2. Les Pythagoriciens ont gardé le secret sur ce point-là avec tant d'obstination, qu'un certain Millias, de Crotone, aima mieux se laisser mener au supplice que de le révéler à Denis de Syracuse. Et la femme de ce Pythagoricien, mandée par le tyran pour le même sujet, se coupa la langue avant de sortir de chez elle, dans la crainte que la rigueur des tourments nç la forçât à découvrir ce mystère,
nées par d'autres avant lui, pour quelque autre motif qui n'avait rien de commun avec ce philosophe, qu'il n'avait fait que les adopter et les proposer le premier, au peuple, comme un précepte de médecine et de morale; il n'importe, après cela, de quel prétexte il ait jugé à propos de revêtir ce précepte, pour lui donner plus d'autorité. Ce qui rend cette opinion plus vraisemblable, c'est qu'il est à remarquer qu'entre tous les animaux il a exclu plus particulièrement les carnassiers, par conséquent tout le gibier, la plupart des poissons, ainsi que les parties les plus tendres et les plus délicates de tous les animaux, telles que sont les glandes, les entrailles et les œufs.
Il ne faisait que deux repas par jour : l'un, le matin, qui équivalait à notre déjeuner, et qui n'était le plus souvent que du pain; et l'autre fort tard, qui lui servait de dîner, ou si l'on veut de souper, où il mangeait raisonnablement.
Il avait coutume de ne boire du vin qu'avec beaucoup de modération, et seulement lorsqu'il était à table avec ses amis.
Il avait soin de ne se servir que de robes toujours blanches et des plus propres, dont il changeait même tous les jours, sous prétexte de la religion, préférant les étoffes qui proviennent des matières végétales à celles qui sont faites du poil des animaux, parce qu'elles sont moins propres a attirer l'humidité et les mauvaises influences de l'air.
Il prenait des bains fréquents pour conserver sa peau, non en public, pour se donner en spectacle, mais chez lui dans son particulier.
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Il avait du goût pour la musique *, sans s'y livrer; il aimait les doctes et agréables entretiens avec ses amis.
Un génie profond et sublime, les lumières les plus sûres, les plus étendues, ne furent pas le seul apanage de Pythagore. Il réunissait en même temps les vertus et les qualités les plus essentielles dont l'humanité puisse s'honorer.
Il était sain, bien fait 2 et propre de sa personne, suffisamment riche, de condition médiocre, et né de parents honnêtes.
Il avait acquis dans les divers voyages qu'il avait faits loin de sa patrie, et chez les nations les plus policées 3, une parfaite connaissance des vertus et des vices des hommes.
i. Pythagore faisait grand cas de la musique; il la regardait comme un puissant remède contre les maladies du corps et de l'esprit.
2. Pythagore devait être d'une beauté peu commune, s'il est vrai, comme l'assure Diogène Laerce, que quelques-uns de ses disciples l'ont pris pour Apollon Hyperboréen. Il avait l'air si majestueux et le regard si imposant, qu'il portait le trouble et la terreur dans l'àme de ceux qu'il reprenait. Un jeune Pythagoricien qu'il avait réprimandé en présence de ses condisciples sortit tellement saisi, qu'il alla se pendre chez lui de désespoir. Depuis ce temps-là, ajoute le même historien, ce philosophe avait l'attention de ne corriger ses disciples qu'avec beaucoup de douceur et en particulier.
3. Pythagore avait. étudié jusqu'à l'âge de dix-huit ans, sous un certain Hermodamas et sous les prêtres de Samos. Mais les instructions qu'il» en recevait ne satisfaisant point encore sa curiosité, il résolut d'aller chercher dans les pays étrangers les secours qu'il ne trouvait point dans sa patrie. Il se rendit d'abord à Syros, où il prit des leçons de Pherecides, philosophe très renommé. Il passa de là à Millet, où il se lia avec Thaïes. De Millet, Pythagore alla en Egypte, où les prêtres,
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Il était père de famille, fort chéri des siens , ayant une femme et des enfants, et par là plus continent, comme il le disait lui-même.
On le vit toujours empressé à entretenir l'union et la bienveillance parmi ses concitoyens.
Doux et complaisant dans la conversation, point railleur, point médisant, se piquant de la justice la plus exacte dans toutes les actions de sa vie J, ainsi qu'on peut en juger par cette célèbre sentence que nous avons de lui, que l'homme doit toujours se ranger du parti des lois et veiller sans cesse à leur conservation. Il était libéral, au point qu'il pensait ne posséder rien qui n'appartînt à ses amis autant qu'à lui-même.
La connaissance qu'il avait des lois et de la médecine le mettait souvent dans le cas de les assister de ses conseils dans leurs différends, et de ses soins lorsqu'ils
qui étaient alors comme les dépositaires du savoir des autres nations, l'initièrent à leurs mystères. De l'Egypte, où il avait séjourné vingt-cinq ans, il pénétra dans la Chaldée, et il y conféra avec les mages les plus célèbres de Babylone. Enfin, après avoir parcouru différentes contrées des plus renommées et les plus cultivées, il revint à Samos, dans le dessein d'y ouvrir une école de philosophie; mais, ne pouvant s'accommoder du séjour de cette ville, qui était tombée sous la domination de Polycrate, il s'en bannit de lui-même et vint s'établir en Italie, où il finit ses jours.
1. Il regardait la justice comme le principal lien de la société. Il voulait qu'on ne la perdît pas un moment de vue ; et, pour rendre ce précepte encore plus sensible à ses disciples, il les obligeait à ne point prendre le repas, que le sel, qui est regardé comme le symbole de cette vertu, ne fût servi sur la table. De même que le sel, leur disait-il, empêche toutes choses de se corrompre, la justice met le prix à toutes les actions dç la vie, Elle seule peut les sauver dç la corruption.
Le régime de Pytbagore.
étaient malades. Et, quoiqu'il n'eût pas de plus grand plaisir que de raisonner avec eux de matières philosophiques, il ne savait pas moins laisser les sublimes pensées de l'éther, selon son expression, pour : rendre utile à sa patrie, soit par sa sagesse dans les délibérations publiques, soit par sa valeur dans les guerres qu'elle avait à soutenir.
Il joignait à toutes ces qualités le don de se rendre agréable aux grands et de plaire au beau sexe. Mais ce qui prouve encore mieux l'excellence de sa morale, c'est ce noble et unique précepte qui lui était familier, que le comble des vertus humaines se réduit à dire toujours la vérité et à faire du bien aux autres.
Ces traits de sa vie et d'autres semblables, confirmés par des auteurs dignes de foi, donnent de ce philosophe une idée bien différente de ce caractère dur, austère et ridiculement superstitieux qu'on lui attribue communément, sur l'autorité de Lucien, de Lactance et du chancelier Bacon.
Lucien ' affectait de tourner Pyihagore en ridicule, Lactance le traitait de radoteur et d'impudent, d'oser d'un air grave et sérieux débiter les plus grandes absurdités. Et le chancelier Bacon, en parlant de ce philosophe, disait : « 11 y a deux sortes d'abus dans la philosophie qui en ont jusqu'ici retardé les progrès, et que l'on doit regarder comme les entraves de l'esprit humain. Le premier, ce sont les disputes et les sophismes ; l'autre, c'est la manie de revêtir ses dogmes
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d'expressions figurées, fantasques et poétiques. De ce genre est la philosophie de Pythagore, infectée pardessus cela d'une superstition dangereuse. »
Il se bannit volontairement de sa patrie, dont la constitution lui déplaisait et où, à l'exemple de la plupart des petites villes de la Grèce de ces temps-là, la noblesse seule tenait lieu du mérite le plus éminent.
Il choisit pour sa demeure l'Italie, et c'est là que Pythagore, universellement aimé et respecté, jouit de toute sa gloire; et soit, comme l'ont prétendu quelques historiens, qu'il ait été réduit par de malheureuses circonstances à se laisser mourir de faim dans une extrême vieillesse, ou que, selon d'autres, il ait fini ses jours dans une émeute populaire, sa mémoire y fut toujours en grande vénération.
Quelques auteurs prétendent que Pythagore mourut paisiblement à Metapont, ville de la grande Grèce, à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Selon d'autres, le peuple de Crotone, animé par un jeune Crotoniate qu'il n'avait point voulu admettre dans son école, vint mettre le feu à la maison de ce philosophe, un jour qu'il y était renfermé avec ses disciples. Pythagore, échappé heureusement à ce danger, après avoir* erré de ville en ville, vint se réfugier à Metapont. Mais la haine contre les Pythagoriciens s'étant répandue dans toute la Grèce, la persécution contre Pythagore se ralluma avec tant de fureur dans ce nouvel asile, qu'il se vit réduit à se sauver dans un temple consacré aux Muses, où il se laissa mourir de faim.
De quelque façon dont Pythagore ait fini ses jours, il est constant que les peuples de la Grèce eurent une
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si grande vénération pour sa mémoire, qu'ils convertirent sa maison en un temple et qu'ils l'honorèrent comme un dieu.
Par un décret du Sénat de Rome, publié deux cents ans après la mort de Pythagore, ce philosophe fut déclaré le plus sage de tous les Grecs; ce fut même en vertu de ce titre qu'on lui érigea une statue sur la place publique.
>e dt PyOïagore dam i'Uat de santé.
TL-DioNS la structure et les fonctions de l'homme, et la nature des aliments qui composent sa nourriture, et cherchons, à l'aide des lumières de la science moderne, à décider si les aliments végétaux sont plus propres que les aliments animaux à se convenir en substance humaine et si le régime de Pythagorc est utile pour conserver et rétablir la santé.
L'homme au point de vue anatomique a été créé frugivore.
Plutarque ■ disait déjà que le régime végétal était naturel à l'homme, c'est-à-dire proportionné à la conformation de son corps.
Quand on commença â distinguer les animaux ;■ l'usage de ta viande.
22 Le régime de Pythagore
e*i carnivores et en frugivores, d'après la structure de leurs organes, quelques savants, qui avaient remarqué que l'homme n'avait de commun avec les animaux carnivores que les quatre dents canines, tandis que les autres dents incisives et molaires étaient semblables à celles des animaux qui paissent, en avaient conclu que la viande n'est pas un aliment naturel à l'homme.
Wallis et Tyson démontrèrent qu'il y a une plus grande analogie dans la structure du conduit des aliments du corps humain avec celle des animaux qui paissent, parce qu'ils sont la plupart pourvus, comme l'homme, de l'intestin côlon, dont sont privés les carnassiers.
Le canal intestinal de l'homme est court chez les carnivores : il est seulement triple de la longueur totale du corps, chez le lion; chez l'homme, il dépasse sept à huit fois, et, chez les herbivores, vingthuit fois la longueur totale du corps.
Non seulement nos dents, nos mâchoires et nos organes digestifs, mais nos mains et nos pieds même démontrent notre nature frugivore.
Cette opinion a été celle de Gassendi, de Daubënton et de tous les grands naturalistes du xvme siècle.
« L'homme, dit Cuvier *, paraît fait pour se nourrir principalement de fruits, de racines et d'autres parties succulerites des végétaux. Les mains lui donnent la faculté de les cueillir; ses mâchoires courtes et de force médiocre d'un côté, de l'autre ses canines
it Olivier, Règne animal, tome I, p. 86.
Dans la santé et dans la mal ad U. * 2}
égales aux autres dents, ne lui permettraient guère ni de paître de l'herbe, ni de dévorer de la chair, s'il ne préparait ses aliments par la cuisson. »
Flourens, Huxley \ Darwin, Hœckel partagent cet avis. C'est ce dernier qui a écrit * :
« Si Ton examine l'un après l'autre tous les organes du corps humain, on trouvera toujours que l'homme se rapproche plus des singes supérieurs ou anthropoïdes que ceux-ci ne se rapprochent des singes inférieurs. Les singes supérieurs sont frugivores ; donc Thomme doit l'être aussi, au moins par nature. »
En résumé, Thomme n'est ni mangeur d'herbes (herbivore), comme on appelle quelquefois les végétariens par dérision, ni Carnivore; il n'a ni les dents des carnassiers, ni l'estomac des ruminants : il est mangeur de fruits, il est frugivore.
g 2. — Preuves physiologiques a.
Les physiologistes ne disent plus qu'il faut à l'organisme humain beaucoup de substances azotées ou albuminates, surtout sous forme de viandes, œufs, etc., car ils ont démontré que le producteur de la force du corps, surtout de celle des muscles, n'est
i. Huxley, La place de Vhomme dans la nature. Paris, 1868.
2. Hseckel, A nthropogénie ou histoire de l'évolution humaine, trad. par Letourneau. Paris, 1876.
3. Nous résumons ce que dit excellemment à ce sujet le docteur F. W. Dock : Du végétarisme ou de la manière de vivre selon les lois de la nature. Saint-Gall, 1878, p. 10.
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pas l'albumine, ni telle autre substance contenant de l'azote, comme la viande* par exemple, mais bien de l'acide carbonique.
La nourriture la plus rationnelle, celle favorisant le plus le travail "normal de nos muscles, comme aussi celui de notre système nerveux et de notre cerveau, est donc une nourriture renfermant peu d'azote et par contre plus d'hydrates de carbone et de graisse.
Les meilleures proportions sont celles de i partie d'azote sur 3 à 4 d'hydrates de carbone et de graisse, comme l'indique la nature elle-même dans les deux aliments par excellence : le lait et les céréales.
Aujourd'hui, on renverse l'ordre de ces facteurs, on fait une consommation d'aliments azotés ou protéiques énorme, au grand détriment de notre santé et de notre bourse.
Cet excédant d'albuminates ou substances protéiques (viande et œufs) que nous donnons à notre corps y figure comme matières inutiles et même dangereuses, car elles ont une grande tendance à la décomposition et se décomposent en effet, en ronjpant l'équilibre dans notre organisme et en y produisant le désordre, la maladie.
i° On mange trop.
20 On mange trop de viande.
3° L homme peut vivre de ce qu'il veut.
Le professeur Voit, de Munich, un des détenseurs de l'alimentation animale, convient lui-même qu'il est parfaitement possible de vivre uniquement de végétaux, et nous ajoutons, avec le Dr Thompson, « qu'on s'en trouve bien mieux que du régime des viandes. »
Dans la santé et dans la maladie. 25
Au reste, des nations entières, comme bon nombre d'individus, ont prouvé ce fait longtemps avant que les physiologistes l'aient reconnu.
Les Indous sont grands mangeurs de riz, dit le professeur Hermann ; l'albumine dont ils se nourrissent suffirait à peine au travail de leur cœur et de leurs poumons, et pourtant ils ne sont pas tous de saints contemplatifs, c'est-à-dire qu'ils sont capapables de fournir un grand travail musculaire *.
On a remarqué au contraire que, quoiqu'il soit à la rigueur possible de se nourrir entièrement de substances animales, puisque les Lapons ne vivent neuf mois de Tannée que de la chair de renne et les Groenlandais de poissons 2, il était néanmoins difficile de soutenir longtemps un régime animal. Un homme qui aimait beaucoup les perdreaux paria d'en manger un matin et soir, pendant un mois; mais il fut obligé d'y renoncer au bout de huit jours.
C'est surtout chez les enfants qu'on peut observer les effets salutaires de la nourriture sans viande et sans stimulants : ils n'ont jamais mangé de viande, et ils sont exceptionnellement frais et roses, bien portants, sans vice scrofuleux, sans désordres nerveux.
N'y a-t-il pas aussi des végétariens par nécessité, c'est-à-dire pour cause de maladie, et cette classe-là est la plus nombreuse. Ce sont des malades qui font les cures hydrothérapiques et végétariennes combinées, et qui vivent encore grâce à ce régime.
1. Voir Bibliothèque universelle et Revue suisse,8o* année, t. L.
2. Voy. A.-E. Brehm, Les merveilles de la nature, l'homme et les animaux, tome I.
26 Le régime de Pyîbagore
Nous concluons de ces arguments physiologiques 0M£ l'usage de la viande est pour le moins inutile, que très souvent il devient dangereux, et qu'il est plus rationnel de vivre du régime végétal ou lactovégétal.
| 3. — Preuves religieuses *.
Beaucoup de végétariens puisent leurs motifs dans la Bible.
Dans r Ancien Testament, on trouve que depuis le déluge il était permis de manger de la viande, mais plutôt comme concession et avec plusieurs exceptions concernant les animaux impurs.
Dans le Nouveau Testament et parmi les premiers chrétiens et les moines, la préférence est donnée incontestablement à la nourriture végétale; le pain et le vin remplacent les sacrifices sanglants.
De nos jours encore, l'Eglise catholique attribue une espèce de sainteté à l'abstinence de viande, et ses ordres religieux les plus sévères, les Trappistes, les Chartreux, les Camaldules, sont de fait des végétariens. Les moines de ces ordres se distinguent par leur force et leur santé jusque dans un âge très avancé. Lorsqu'on demanda à Napoléon 1er de dissoudre Tordre des Trappistes, ce législateur pratique alla luimême visiter la Grande Chartreuse pour voir de ses propres yeux ce que c'était que les Trappistes et com-
i . Nous empruntons une partie de ces documents à un intéressant travail de Meta Wellmer, Les végétariens et le végétarianisme, traduit de l'allemand, Lausanne, 18775 p* 10.
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ment ils vivaient. Il y trouva les vieillards les plus âgés travaillant avec assiduité dans les champs et les jardins, afin de se procurer les fruits et les céréales pour leurs repas frugaux, a Que voulez- vous, dit-il à ceux qui lui avaient conseillé la dissolution de Tordre, ce sont des hommes qui mangent peu et qui travaillent beaucoup. » (Tétaient là des gens comme l'Empereur les aimait; leur exemple lui paraissait plutôt salutaire que dangereux.
§ 4. — Preuves morales.
D'autres sont végétariens par les dispositions bienveillantes et humanitaires de leur cœur et par amour pour les animaux. Ils trouvent qu'on n'a pas le droit et qu'il est cruel de tuer des animaux pour sa nourriture. Ils be sauraient croire à une paix universelle avant que Ton en ait fini avec la boucherie. Ce motif est peut-être celui qui trouve le moins de contradictions, même parmi les mangeurs de viande. Ils l'acceptent en théorie. Le bon vivant le plus superficiel ne mangerait plus de viande s'il devait luimême lier, tuer, égorger, écorcher et dépecer les bœufs, les brebis et les animaux qui lui servent de nourriture. Chacun fuit le voisinage de l'abattoir et ses spectacles douloureux et sanglants.
En Angleterre, les bouchers ne sont pas éligibles comme jurés quand il s'agit de prononcer dans un cas d'homicide.
Les empoisonneuses et les meutrières se recrutent, pour une partie relativement très considérable, parmi
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les cuisinières, les seules femmes qui soient obligées, par leur vocation, de tuer des animaux. L'aversion morale contre cette tuerie se trouve exister encore chez les enfants; elle vit dans tout cœur non corrompu. Mais, comme Ta dit Voltaire, « du moment que nous donnons la parole à nos convoitises et à nos passions, nous jugeons injustement, nous agissons criminellement, et au bout du compte notre conscience ne nous reproche plus des actions auxquelles nous sommes habitués. »
Les membres des sociétés de tempérance et des sociétés pour la protection des animaux se sentent gênés par la logique des végétariens; même il arrive que ces sociétés ne veulent plus admettre parmi leurs membres ces obstinés mangeurs de fruits et de plantes. Et, en effet, que répondre aux végétariens, s'ils leur disent : « Comment, vous aimez tant les animaux que vous les mangez? »
§ 5. — • Preuves esthétiques.
Il y a des végétariens esthétiques.
Ils ont choisi dans les œuvres des poètes et des auteurs anciens et modernes des passages qui font la louange du régime pur et poétique des céréales et des fruits, depuis Cicéron, qui attribue à Cérès tout ce qu'il y a de grand et de bon au monde et parmi les hommes, jusqu'à Byron, Shelley, J.-J. Rousseau, Jean Paul, Schiller, Schopenhaiier, etcf
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§ 6. — Preuves économiques.
Il y a aussi des végétariens économes.
Alexandre de Humboldt a dit qu'un morceau de terre dont le produit en blé pourvoit au besoin de dix hommes ne saurait en nourrir qu'un seul, si l'herbe qu'il porte est employée à engraisser le bétail. Au Mexique, le même terrain pourrait nourrir deux cent cinquante hommes par son produit en bananes. Donc, un mangeur de viande enlève les moyens de subsistance, en Europe, à neuf végétariens, et, au Mexique, à deux cent quarante-neuf. Quel gaspillage du côté des carnivores, quelle économie du côté des végétariens !
Liebig dit sur le même sujet : « L'homme qui mange de la viande a besoin, pour sa nourriture, d'un terrain immense, plus vaste que le domaine du lion et du tigre. Une nation de chasseurs habitant un terrain restreint ne saurait augmenter en nombre. »
Cette vérité fait aussi le sujet du discours d'un chef indien, que le Français Crèvecœur a communiqué à Meta Wellmer. « Ne voyez-vous pas, dit-il aux hommes de sa tribu, que les blancs vivent de grains et nous de viande; qu'il faut à la viande trente lunes pour croître, et que souvent elle est rare, mais que chacun de ces grains merveilleux qu'ils sèment dans la terre se reproduit au centuple? La viande a quatre jambes pour s'enfuir, et nous n'en avons que deux pour la poursuivre; mais les grains restent et croissent là où les hommes blancs les sèment. L'hiver, pour nous le temps des chasses fatigantes et périlleuses, est pour
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eux le temps du repos. C'est à cause de cela qu'ils ont tant d'enfants et qu'ils vivent plus longtemps que nous. Donc je dis à chacun qui sait encore entendre : Avant que les platanes de nos vallées aient dépéri, la race des semeurs de grains aura exterminé celle des mangeurs de viande, à moins que les chasseurs ne se décident à semer. »
Chez nous aussi, ce n'est qu'en se recrutant parmi les semeurs de grains que la population Carnivore des grandes villes peut s'augmenter. Hufeland remarque * que la plus grande longévité s'est trouvée toujours et partout parmi ceux qui ne mangeaient pas de viande ou qui n'en mangeaient que rarement.
Nos agriculteurs ne se doutent pas des pertes énormes que leur cause la manière traditionnelle de changer l'herbe, les grains, les pommes de terre, etc., en chair animale, dont ils font leur nourriture. Une dixième partie de travail et de frais suffirait pour leur procurer une nourriture équivalente et bien plus saine. Le système mauvais et funeste que suit l'agriculture actuelle est causé par la nourriture animale. L'agriculture serait la première et la plus noble vocation si l'on remplaçait par des jardins potagers, des vergers et des champs de blé, les pâturages, les établissements d'engraissement, les boucheries et les distilleries.
i 7. — Preuves tirées de la nature des aliments.
L'expérience nous apprend que la viande des animaux engraissés est malade et doit causer des mala-
1. Hufeland, Vart^ de prolonger la vie ou la macrobiotique, Nouvelle çdition, Paris, 1871,
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dies chez ceux qui en mangent. Plus ces animaux sont scrofuleux et tuberculeux à force d'être privés d'air, de lumière et de mouvement, plus les gourmands trouvent leur viande douce et succulente.
L'engraissement est en réalité un état maladif. Quand les animaux engraissent, ce n'est pas qu'il se forme chez eux plus de chair, de muscles, d'organes, mais que des matières superflues, dont le sang doit se débarrasser, sont déposées en forme de graisse dans les cellules et dans les cavités du corps. Plus les animaux et les hommes sont gras, plus ils sont faibles, pauvres de chair et de sang, et sujets aux maladies.
Dans les grandes laiteries de Londres, les propriétaires veillent avec attention sur les symptômes de tuberculose chez leurs vaches et ont soin de les vendre au boucher avant que commence l'amaigrissement. Ce sont ces vaches malades, ainsi que celles qui sont nourries du résidu des distilleries, dont la viande obtient le plus haut prix à cause de son goût particulier. Il est facile de s'expliquer la cause de ces maladies.
Les tubercules proviennent de ce qu'on enferme les animaux dans des étables où Y air est mauvais et où ils ne peuvent se mouvoir, de ce qu'on les fait trop manger et que leur nourriture n'est pas ce qu'il leur faut.
En outre, presque tous les animaux domestiques ont le foie malade, et dans plusieurs de leurs organes intérieurs se trouvent des insectes, des vers, des parasites ou des trichines.
Si la viande doit être délaissée comme nourriture, il rçstç à l'homme la ressource des végétaux*
32 Le régime de Pythagore.
La plupart des animaux qui servent de nourriture à l'homme, si Ton en excepte quelques oiseaux et les poissons, ne vivent que de végétaux, d'où il paraît que la matière élémentaire des deux genres d'aliments est à peu près la même dans sa première composition, c'est-à-dire toujours végétale et venue originairement de la terre.
Les parties fraîches des plantes sont d'un tissu beaucoup plus tendre que celle des animaux, et par conséquent plus faciles à être divisées, à raison de la force de leur adhérence, et de la moindre ténacité du suc qui forme leur substance, de manière qu'elles cèdent plus facilement aux forces dividentes de nos organes.
J'ai dit les végétaux frais, parce que ceux qui sont secs ont tous les inconvénients des matières animales. On doit, par cette raison, exclure les aromates et leur substituer les pointes vertes des herbes odoriférantes.
On devra également rejeter les légumes vieux et les autres semences farineuses et huileuses, à moins qu'elles ne soient bien broyées et mêlées avec d'autres matières salubres.
Il en est de même des fruits secs et de tout ce qui se conserve par le moyen de diverses préparations, qui composaient les aliments secs des anciens, mets qui peuvent être propres à certains usages, mais qui ne conviennent nullement à la conservation de la santé.
Les principales céréales sont le bléy Vorge, le seigle, V avoine, le ri% et le maïs (fig. i).
Les Grecs et les Romains ne connaissaient que les
Riz.
Blé.
Orge.
Avoine.
MaIs.
Seigle.
36 Le régime de Pythagore
pains azymes, le gruau d1orge ou de blé, grillé ou moulu. Ils se nourrissaient de galettes, de pâtes non fermentées, comme aujourd'hui les Italiens usent de macaronis, de vermicelles, etc. Car, selon Pline, le bon pain ne fut connu qu'en l'an 5 80 de la fondation de Rome.
Les céréales forment un aliment complet, c'est-àdire qu'elles renferment tous les éléments nécessaires à notre organisme : albuminates (gluten), hydrates de carbone, graisse, etc. ; aussi a-t-on raison de les appeler « du lait végétal à l'état solide, tant elles ont d'analogie avec cet aliment par excellence. On y trouve les mêmes sels que dans le lait, la même abondance de phosphates de chaux.» (Ch. Vogt).
Les céréales, dit Liebig, contiennent autant de fer que la viande de bœuf ou en général que la viande rouge. Sur 1,000 unités de poids, la viande musculaire en contient i3 de sels nutritifs, tandis que le seigle et le froment en contiennent 21. La viande fraîche contient 80 pour cent d'eau; le seigle et le froment n'en ont que 12 à i5.
Les végétariens mangent de préférence ou même exclusivement le pain Graham, lequel se fait de froment grossièrement moulu, simplement égrugé, c'està-dire renfermant encore le son et préparé sans sel ni levain.
« Eliminer le son esta la fois un luxe et une perte, » dit Liebig, car les couches extérieures du blé, qu'on jette d'ordinaire, contiennent encore une certaine quantité de gluten, et surtout des phosphates et des calcaires, si nécessaires à nos os. Le pain naturel,
Dans la santé et dans la maladie. 37
qu'on peut même préparer sans sel ni levain, est un aliment fort agréable au goût, tout à fait en harmonie avec nos organes de digestion, de sécrétion et d'excrétion, et capable même de restaurer ces fonctions si souvent dérangées.
On devrait accorder aux céréales bien plus d'importance qu'on ne le fait, et surtout ne pas oublier l'avoine, le maïs, le ri\.
La bouillie d'avoine, tant aimée par nos ancêtres, devrait être remise en honneur; c'est une nourriture des plus saines, surtout si on la mange avec du lait doux ou du beurre ou des fruits, ^t qui peut, dit Fonssagrives !, suffire comme aliment même avec une vie assez active.
Le maïs ou blé de Turquie, renfermant surtout beaucoup de matières grasses (9 0/0), forme aussi un aliment très utile.
Il en est de même pour le riz.
Les légumes, tels que les fèves, les lentilles, les haricots, les pois (fig. 2), sont pour la plupart des aliments nourrissants et très hygiéniques; les substances élémentaires qui les constituent sont les suivantes : fécule, dextrine, sucre, matière azotée.
Les légumes secs renferment surtout beaucoup d'azote (à peu près 25 0/0, et la viande de bœuf gras seulement i5,8) et sont par. conséquent très nutritifs, même plus que la viande, sur laquelle ils ont encore l'avantage d'être meilleur marché. C'est que la viande renferme j5 0/0 environ d'eau, et les légumes secs
1. Fonssagrives, Dict. de la santé, p. 99, et Hygiène alimentaire. 2e édition. Paris, 1867, p. 169.
CORNÀRO. 3
38 Le régime de Pvtkagme
seulement de i3 à 14 0/0; en outre ces derniers fcimeiu prés de 3o 0/0 d'hydrates de carbone, tnefis
manque complètement à la viande.
On voit que l'avantage physiologique et fniqoe des l^g""^^ secs sur la viande est très considérable: c'est ce qu'on devrait comprendre à notre époque de grande chêreté des vïvresy 00 il s agit de uuma on aliment à la fois très nourrissant et très bon marché.
M. le I> F. Schneider f est du même arts que nous.
« I/azote, dîr^iU oâre des qualîiés très Tariables an point de vue de ses enets physiologiques; il présente des différences bien plus sensibles sous le rapport économique. En admettant que 25 grammes cf azote assimilable sont nécessaires pour sustenter journellement un homme adulte, cette quantité d'azote se trouve dans les aliments suivants :
fci- *.
Mande de bœof désossée. iroSo 2,70
Pain 2,000 0,86
Pommes de terre......... 6,230 oy52