HUITIÈME LETTRE
M. Canovas n'a pas grande mine. C'est un homme de taille moyenne, laid, peu sympathique; il louche et a la figure commune. Caractère violent, tout le monde le craint et sa mauvaise humeur est devenue célèbre.
Mais, sauf Castelar et Martos ses amis de jeunesse , il n'y a pas d'orateur plus admirable en Espagne : littérateur, historien, critique, son érudition est extraordinaire. M. Canovas est l'une des personnalités les plus remarquables, non seulement d'Espagne, mais d'Europe.
Malheureusement pour lui, ses idées étroites, arriérées, son dédain pour tout le monde, l'ont rendu très impopulaire dans un pays où la fierté et l'indépendance sont les qualités constantes. L'Espagnol se révolte contre toute morgue, contre toute tyrannie; or, pour M. Canovas, les hommes ne sont que des êtres inférieurs et, comme tels, méprisables.
Depuis les ministres ses collègues jusqu'au dernier employé de l'administration, tout conser vateur est traité par M. Canovas en client, en esclave. A force de dominer, il en est arrivé à être regardé par les siens, non comme un chef de parti, mais comme un homme d'une essence supérieure, comme le dieu de la politique.
Très matinal, chose rare à Madrid, et grand travailleur, il est d'une activité extraordinaire. Il commande en Jupiter, de son Olympe de la Présidence ou de son troisième étage de la rue de Fuencarral. Son intérieur est modeste ; sans les cadeaux artistiques qui relèvent l'appartement, il aurait conservé la simplicité du logement d'un
homme de lettres. Sa bibliothèque est très riche, les livres anciens y abondent; M. Canovas est un bibliophile passionné.
Le président du conseil parle très vite, comme un homme toujours pressé. Il ne donne à personne plus de temps qu'il n'en faut pour exposer une affaire; au premier coup d'oeil, au premier mot, il connaît son homme et le domine.
A ses éminentes qualités d'orateur et d'artiste, il joint, ou du moins il joignait, une grande habileté politique ; les derniers événements ont prouvé que M. Canovas et M. de Bismarck font la paire. Malgré la coalition des oppositions pour le renverser, il sait se maintenir au pouvoir, affrontant l'impopularité d'en bas et les plaintes d'en haut, s'il est vrai, comme on le dit, que le Roi le supporte sans l'aimer.
Toujours recherché par la haute société de Madrid, qui le considère comme le seul homme de l'Espagne et qui lui a; donné le sobriquet de « monstre », il consacre sa journée aux affaires de l'État et le soir au grand monde. Ordinairement
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il dîne en ville, et, k partir de 6 heures du soir, ce n'est plus le même homme. Souriant, causeur charmant, il est partout entouré de dames, de diplomates, de savants, qui répètent le lendemain le dernier mot heureux du président, lequel ne fait pas mentir l'axiome de Pascal : « Diseur de bons mots, mauvais caractère. »
A la cour, sauf l'infante Isabelle, on ne l'aime guère. A une certaine époque on prêtait au président du conseil l'ambition d'un mariage princier ; mais on avait certainement tort, car parmi les rares qualités du « monstre » on peut citer sa modestie. Il n'oublie jamais son humble origine, et même il s'en vante. Décoré de tous les ordres du monde, ayant pu se faire donner tous les titres, il est resté faiseur de personnages, comme Warwick était faiseur de rois.
Son rôle politique, quoique funeste à la monarchie, a été bien rempli. Il a fait avec habileté tout ce qu'il pouvait faire pour retourner au temps de Ferdinand VII; mais, dans un pays demi-carlisie et demi-républicain, il était impossible à un mi-
nistre constitutionnel de réaliser le rêve du carlisme, et, en l'évoquant, M. Canovas écartait d'autant plus Alphonse XII des républicains : il donnait à leur programme libéral tout l'avantage que les libéraux dynastiques auraient pu lui retirer.
Implacable, plus énergique que les généraux dont l'Espagne est l'éternelle victime, M. Canovas a gouverné en homme convaincu de l'excellence de l'institution monarchique, se souciant parfois fort peu du monarque. Sa main de fer, qui lui a valu la haine du pays libéral, n'en a pas moins soumis pour un temps les carlistes ; il a divisé très habilement les républicains . 11 a donné à l'Espagne dix ans de paix factice , mais enfin il les a donnés. Aveugle et entêté , il a toujours refusé d'entendre les prudents conseils des conservateurs sincèrement libéraux, comme Francisco Silvela et Toreno. Sous son gouvernement les partis extrêmes ont été poursuivis avec acharnement, la presse tyrannisée.
Vous allez me reprocher de prendre, en Espagne, parti pour l'opposition. Je ne m'en défends pas. Je suis libéral en Espagne, et j'aurais voulu voir
la reine Isabelle le devenir, de même que je regrette de voir le roi Alphonse ne pas l'être.
M. Canovas a donc appliqué le système conservateur dans toute sa beauté, avec la puissance colossale dont il dispose.
C'est un homme politique loyal, incapable de dissimulation, mais incapable aussi de transactions. Avec son talent, sa valeur exceptionnelle, M. Canovas, moins réactionnaire, aurait pu galvaniser plus longtemps son parti, que son manque de souplesse a désorganisé. Les militaires fusillés après la première conspiration découverte, le massacre des étudiants, la guerre sans merci aux journaux, lui ont beaucoup nui dans l'opinion des siens eux-mêmes, et l'on commence à dire que sa puissance intellectuelle décline. Il vit, en somme, trop isolé; malgré l'apparence de ses goûts mondains, il n'a pas d'intimes, pas d'entourage, pas de groupe; il fait le vide autour de lui, agissant toujours par lui seul, sans consulter personne, sans échanger une pensée sérieuse avec qui que ce soit, méprisant toujours les hommes et n'ad-
mettant pas qu'on lui dispute une part de sa personnalité. Il ne lui restera bientôt que les flatteurs et les parasites, qui ont de tout temps afflué autour de ceux qui gouvernent.
L'ancien ministre de l'intérieur, M. Romero Robledo, s'était chargé, dès les premiers jours de la Restauration, d'enguirlander le parti conservateur; il a été de moitié avec l'homme dont il a pu être l'ami, — le seul je crois, — avec M. Canovas, dans les efforts qu'a faits celui-ci pour créer une situation conservatrice, un vrai trompe-l'œil politique très adroitement préparé. Nul n'est plus fin, plus souple, plus habile, plus malin, que M. Romero Robledo; né pour être ministre, c'est lui qui a fait vivre le parti conservateur, malgré les difficultés créées par le caractère infernal de M. Canovas. Ancien révolutionnaire, politicien comme d'autres sont médecins, épiciers ou balayeurs, il a fait de la politique une profession menant à la fortune. Éclectique, il a pris dans tous les partis les jeunes hommes ambitieux et les a réunis sous le drapeau commun de l'ambition. Sa coterie est une force
imposante ; on appelle ceux qui la composent « les hussards ». M. Romero a bien toutes les qualités d'un chef en campagne, et ceux qui lui obéissent le font en soldats disciplinés. Sans lui, le ministère de la Restauration n'aurait pas eu de vrai parti. Qu'était le parti personnel de M. Canovas trois mois avant le pronunciamiento de Sagunto ? Rien. Qu'a-t-il été par les manœuvres de M. Romero? Tout.
M. Romero Robledo avait fait brillamment, comme révolutionnaire, ses premières armes en 1868. Plus tard il fut ministre d'Amédée. Enfin il s'affilia au parti alphonsiste la veille du succès et décida de l'avenir gouvernemental du règne d'Alphonse XII.
Incomparable comme faiseur de Parlements T il apporta à M. Canovas une majorité imposante.
C'est lui qui a soutenu le poids de la politique durant les six dernières années de la Restauration. C'est son activité, son adresse, qui ont suppléé au manque d'entregent de M. Canovas; c'est à lui qu'est due la gloire du président du conseil, car
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il a été l'âme de la situation canoviste. Entièrement sympathique, malgré son système funeste d'acheter les hommes comme on achète des moutons et son manque de courage devant les épidémies, il n'en a pas moins étayé, consolidé, un état de choses que l'orgueil satanique de M. Canovas eût cent fois fait crouler. On dit de lui qu'il est le serviteur de toutes les causes, pourvu qu'il en ait la gestion. Dans la politique, surtout dans la politique conservatrice, il faut des hommes comme M. Romero, trouvant aisément que la fin justifie les moyens, énergiques, ambitieux, toujours sur la brèche, opposant leurs qualités à l'action envahissante des partis extrêmes.
S'il est vrai, comme on le dit, qu'il soit brouillé, après tant d'autres, avec le « Dieu » de la rue d'Alcala, le parti canoviste appréciera bientôt les conséquences de cette brouille, car M. Romero Robledo est bien une nature espagnole : inappréciable dans l'amitié, redoutable dans la guerre.
Vivant toujours au milieu des innombrables relations que la munificence officielle lui a values,
marié à la fille du richissime Cub ain M. Zuluel a, M. Romero est de ceux qui ont le double avantage d'aider à la destinée et de voir le bien leur venir en dormant. Il n'y a pas un homme au monde qui compte plus d amis personnels, et c'est grâce à eux qu'il s'impose toujours avec une habileté merveilleuse. S'il a l'intention de rentrer dans les bonnes grâces de la Révolution sa mère, il saura s'y prendre de façon à n'être pas repoussé.
Faites, le plus tôt que vous pourrez, la connaissance de M. Manuel Silvela. M. Manuel Silvela, quoiqu'il n'ait pas la supériorité de son frère, est un des leaders du parti conservateur; on ne le compte dans l'opposition que lorsqu'il n'est pas ministre. Ambitieux plus qu'habile, il a éLc ministre radical avec Prim, ministre conservateur avec Canovas et déjà, pensant à l'avenir, il a fait enrôler son fils aîné dans le parti Sagasta. Quiconque ne le flatte pas est son ennemi ; quiconque ne l'admire pas, son adversaire. Il est avare, égoïste, et hélas! fort peu soigné de sa personne. Sa mère était et est encore appelée la mère des
Gracques. Manuel est un Gracque gros, Francisco un Gracque grand. Parisien de naissance, Espagnol de race, il est l'un des premiers avocats de Madrid; à la fois sénateur, académicien, ambassadeur, grand'croix de la plupart des ordres étrangers, c'est une grande, très grande personnalité et le plus éclectique des conservateurs. Littérateur éminent, il avait son siège désigné à l'Académie.
M me Manuel Silvela est une épouse parfaite. Mère de six enfants, elle entoure son mari des soins les plus touchants et lui a voué une admiration sans limites. Chef d'une famille où la vertu est héréditaire, M. Manuel Silvela est un homme heureux.
Le comte Toreno a rendu un grand service au Roi en désagrégeant l'ancien parti modéré, dont le comte de Cheste était le représentant comique, se mettant à genoux devant le Roi lors du retour d'Alphonse XII en Espagne. Toreno, qui a ses petites entrées au palais, — sa sœur, la comtesse de Superunda, est grande maîtresse de la maison de l'infante Isabelle, — ne s'est jamais prévalu de cet avantage pour élargir sa carrière. Son esprit
libéral l'a éloigné de la coterie des flatteurs de M. Canovas. 11 pourrait être, à l'occasion, un successeur du président actuel, et viendrait pour adoucir la situation créée par ses anciens amis. Ex-président des Cortès, ex-ministre des travaux publics, appartenant à une famille noble où l'illustration est un héritage, cet homme politique avait sa place marquée, Tune des premières, dans un parti jadis solide et maintenant vermoulu.
M. de Cardenas, actuellement ambassadeur d'Espagne à Paris, ancien tuteur de l'infante Isabelle, ancien ambassadeur à Rome, est aussi l'une des sommités du parti conservateur. Comme ministre de la justice, et en relations très intimes avec le Saint-Père, il serait mieux placé dans sa situation précédente que dans celle d'aujourd'hui : son rôle nouveau ne peut lui plaire. Clérical détestant la République, on comprend difficilement comment il a pu accepter un poste qui eût convenu davantage à quelque conservateur plus modéré. M. de Cardenas était ministre de la justice dans le ministèrerégence qui, par un simple décret, supprima et
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déclara nuls les mariages contractés civilement en Espagne. Paris n'est pas Madrid, et M. de Cardenas ne doit pas se trouver à Taise dans une ville tapageuse et mondaine, lui l'homme des traditions vieillies. Très gourmet, il avait à Rome une table célèbre ; à Paris, on se demande s'il y a une ambassade d'Espagne. M. de Cardenas, qui doit quelque jour reprendre possession de son portefeuille, a certainement la nostalgie de Madrid. En tous cas, il a la nostalgie de Rome, la ville sacrée. L'ambassadeur d'Espagne à Paris est un homme éminent, sérieux, fort respecté parmi les siens; mais ce n'est point un ambassadeur; c'est un loir : il digère en dormant et ronfle au lieu de causer.
Encore un ambassadeur, doublé d'un académicien, dont l'influence dans son parti est considérable. Je veux parler du marquis de Molins, un modéré de la vieille garde. Représentant de la noblesse conservatrice, président de l'Académie espagnole jusqu'à son départ pour la France et l'Italie, c'est un littérateur classique, et son salon à Madrid est le rendez-vous des sommités litté-
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raires. Absolument dévoué à M. Canovas, il ne lui créera jamais une difficulté et se sacrifierait au besoin pour prouver rattachement de l'aristocratie aux principes que soutient le président du conseil.
Quand je vous ai parlé du ministère, je vous ai montré l'importance de MM. Pidal et Silvela cadet. Je n'ai rien à reprendre à mon jugement; j'ai, au contraire, à y ajouter en vous faisant remarquer, une fois de plus, l'influence exercée par ces deux « jeunes » de la politique dans les combinaisons ministérielles.
J'aurais grand peine à vous nommer les soutiens et les adeptes du président qui ont plus nu moins figuré, dans ces derniers temps, à côté du « monstre ». Ils sont plus nombreux que choisis , el l'on ne peut dire, en vérité, qu'ils forment un parti : ce ne sont que les créatures d'un chef absolu- Les vraies sommités dont je viens de vous entretenir sont presque toutes séparées de leur ancien ami , car M. Canovas a l'art d'éloigner de lui quiconque a une valeur réelle. Quelques hommes de vrai mérite lui restent par scrupule, mais ils s'écartent
un à un. M. Canovas s'en moque et ne s'en inquiète nullement : lui seul et c'est assez! A chaque crise partielle, il improvise un ministre et vit satisfait, entouré de ces écoliers de la politique, se disant que « faute de bœufs on laboure avec des ânes ».