SEPTIÈME LETTRE
À moins de changement, chose brusque en Espagne et que souvent rien ne donne à prévoir, vous allez trouver à la tête de la nation le gouvernement de M. Canovas, qui semble éternel aux Espagnols, et pour cause. Je n'aurais qu'à vous répéter ce que je vous ai dit dans mes lettres sur la société de Berlin, pour vous donner une idée très nette du ministère ultra-conservateur. M. Canovas est un Bismarck « à la petite main » ; son ministère est une agglomération de fonctionnaires qui, pour le public, possèdent des portefeuilles,
mais qui ne sont, pour M. Canovas del Castiilo, que des employés supérieurs ayant un peu plus de responsabilité que leurs sous-ordres.
Du chef du ministère, je vous parlerai dans ma prochaine lettre : « M. Canovas et son parti. » Passons en revue ses collègues ; ce ne sera pas long.
M. Villayerde était, avant de succéder à M. Romero Robledo, le préfet à noîgne de Madrid. Il avait commandé les sergents de ville qui massacraient les étudiants et mettaient à la raison sans douceur les femmes révoltées à la fabrique de tabac ; il avait courageusement soutenu le feu des cailloux et des pommes de terre qui pleuvaient sur lui. M. Villaverde, qui est un homme jeune, n'a pas eu l'éclipsé de vaillance qui s'est déclarée comme un accès de folie chez M. Romero Robledo, lequel, par peur du choléra, a quitté la place et abandonné son poste. L'ancien préfet de Madrid est allé dans les contrées les plus éprouvées par le lléau, affrontant avec héroïsme les dangers de l'épidémie. 11 serait impossible de ne pas rendre hommage à un tel caractère. Ancien démocrate de
KWV
l'école de Z orrHl a, ambitieux s'il en fut, il a saisi la balle au bond et profilé de sa popularité parmi les siens pour devenir ministre de l'intérieur.
Du temps de M. Romero,ce ministère était le foyer lumineux de la politique conservatrice. M. Villaverde n'y apporte qu'une politique personnelle se traduisant ainsi : battre le fer pendant qu'il est chaud; c'est peut-être insuffisant pour exercer une influence aux Cortès.
Le portefeuille des afFaires étrangères, devenu important depuis l'incident des Caroline* , n pour titulaire M. Elduayen, créé par le roi Alphonse marquis del Pazo de la Merced. M. Elduayen était un fort mauvais ingénieur; il entra dans la politique, fut tour à tour moderado, anionista, dhidente avec M. Rios Rosas. Lors de la révolution, il passait à la Chambre pour conservateur, mais il quitta son parti, reçut en vrai renégat un portefeuille comme prix de sa volte-face, et fut ministre des finances du' roi Amédée. M. Elduayen et M. Manuel Silvela sont les deux hommes qui ont le plus souvent renié leurs opinions en
Espagne; ils ont usé de tous les partis, sans jamais s attacher à aucune cause. Le ministre des affaires étrangères est universellement détesté, mal vu du corps diplomatique à cause de son caractère violent ; archi-millionnaire et enrichi par des intrigues de chemins de fer qui ont été ruineuses pour tout le monde; égoïste et mauvaise tète, ayant une très jolie femme qu'il né* glige et une charmante belle-sœur dont il subit exagérément l'influence. La négociation du conflit hispano-allemand a été bien vite reprise par M. Canovas, qui la voyait en danger dans les mains de son collègue. L'impopularité de M. Elduayen l'amuse au lieu de l'avertir, et comme c'est un homme important du parti conservateur, il est à supposer qu'il gardera son poste, quelles que soient ses fautes. Son beau-frère Manuel del Palacio, dont les Sonnets satiriques contre la reine Isabelle furent un événement à Madrid et un grand scandale à la cour, s'est vu, il y a un an, de par l'intérêt que son beau-frère porte à sa femme, nommé ministre du Roi à Montevideo. Par suite
MF—èPlrtr' f^'
du même intérêt, le poète est rappelé h Madrid, à la secretaria de Estado, pour assister au baptême de son futur nouveau-né. Le népotisme de M. Elduayen restera légendaire. Il a lésé les droits de tous ses subordonnés au profit de freluquets flatteurs qui le comblent de cadeaux.
Le ministre des finances est un ancien rédacteur de la Epoca, M. Cos-Gayon ; sa gestion n'a pas été heureuse. Les finances d'ailleurs sont toujours les mêmes en Espagne : pas d argent , déficit sur déficit, emprunts aux banques, qui se chargent de percevoir les impôts avec l'aide de la gendarmerie, projets sur projets pour l'unification de la dette, futur équilibre du budget que la presse ministérielle et surtout la Epoca annoncent chaque soir: voilà le bilan de M. Cos-Gayon.
Le maréchal Quesada, ministre de la guerre, est une grande figure décorative. Les généraux Martinez Campos, Lopez Dominguez, Jovellar, ont laissé des traces de leur passage au département de la guerre ; celui-ci n'en laissera pas, on peut en être certain. Je me trompe : en dix-huit mois
il a changé trois fois l'uniforme de l'armée. Après avoir commandé en chef l'armée du Nord, il s'est établi dans l'ancien palais de Godoy, uniquement pour y être, en vertu d'un ordre de M. Canovas. L'armée ne l'aime pas, c'est tout ce qu'il y a à dire du maréchal Quesada.
M. Francisc o Silve la, frère de M. Manuel Silvela naguère ambassadeur d'Espagne à Paris, est beaucoup plus sérieux, beaucoup plus loyal, beaucoup plus digne, beaucoup moins poseur que son aîné. C'est l'homme qui a le plus de valeur après M. Canovas, et avec M. Pidal, dans le ministère. Talent hors ligne, d'une intégrité universellement reconnue, écrivain de mérite, le parti conservateur n'a pas de membre plus distingué parmi les jeunes. Son influence est d'un grand poids dans les conseils du gouvernement, et plus d'une fois ses dissidences avec le ministre de Fomenta, notamment dans la grande question de l'instruction publique, ont mis le ministère en danger. Du jour où M. Silvela cadet suivra son frère dans l'opposition, où sa place est de plus en plus marquée, la crise sera
inévitable. M. Francisco Silvela est Tune des grandes puissances du parti conservateur. Le clergé et la magistrature n'ont pas à se plaindre d'un chef dont l'honnêteté et l'austérité sont devenues proverbiales. Il a épousé la fille du marquis de Loring, grand financier, très attaché au parti actuellement au pouvoir, et la fortune est venue, avec les honneurs, chercher un homme qui mérite les deux. Les Loring sont une famille de négociants de Malaga, patrie de M. Canovas.
Si le Pape est le représentant de Dieu sur la terre, M. Pidal, ministre de Fomento, est le représentant du Pape en Espagne. Jeune, fougueux, sa valeur est incontestable ; orateur brillant, d'une famille d'hommes politiques, M. Pidal a, dès l'adolescence, fait partie de la jeunesse catholique, fourmilière de carlistes et de réactionnaires élégants.
Dès qu'il eut l'âge exigé, il fut député, et Caste-
lar prenait plaisir à discuter avec cet adversaire
aussi éloquent que sympathique, malgré ses idées
d'un autre temps. Son avènement au ministère a
été considéré comme une transaction avec le car-
lisme et une nouvelle évolution du gouvernement dans le sens clérical.
M. Pidal a eu le tort de légiférer sur l'instruction publique. Ses lois remontent à l'Inquisition ; mais l'opinion publique a conscience qu'on ne revient pas impunément en arrière et que le retour sera de courte durée. On rit de l'application de cette législation, on raille le jeune Torquemada, et les caricatures pleuvent de toutes parts; il ne s'en émeut guère, poursuit son chemin, favorise ouvertement les carlistes ralliés (appelés mestizos) et les cléricaux, les met hardiment à la tête des plus hauts emplois de l'État. M. Canovas a trouvé un aide formidable, mais qui souffle de plus en plus la haine entre les deux grands partis de l'Espagne, libéraux et cléricaux.
Reste le ministre des colonies, — de Ultramar, pour l'appeler de son vrai nom, — M. le comte de Tejada de Valdoseras. Au temps de la République, on nomma ministre des finances un M. Pedregal, inconnu au peuple. Le lendemain apparurent, sur tous les murs de Madrid, de grandes affiches avec
ces mots : « Qui est Pedregal? » Pendant deux mois ce fut la scie à la mode. Il me semble qu'une reproduction de cette plaisanterie pourrait se faire à propos de M. Tejada de Valdoseras. C'est un de ces ministres que l'omnipotence de M. Canovas a créés de toutes pièces, un soir, dans la tertulia de la vénérable duchesse douairière de Rivas, et sur sa recommandation.
— Prenez donc Tejada, lui dit la duchesse, la veille de la constitution du ministère.
— Pourquoi Tejada? dit Canovas.
— Pourquoi pas? répliqua la duchesse.
— Au fait, je l'aime autant qu'un autre, et vous pouvez dire à votre recommandé qu'il sera ministre demain.
Voilà comment Yex-joven aprovechado change ou choisit ses collègues. On s'attend toujours à voir M. Canovas nommer un matin Ramon, son valet de chambre, lequel mérite bien la célébrité qu'il a à Madrid, puisqu'il sert son maître depuis vingt ans, — ce qui paraît incroyable.