TREIZIEME LETTRE
Vous dire, mon jeune ami, que l'armée espagnole est brave, serait une banalité indigne d'un vieux diplomate. L'étendard de Castille s'est promené victorieux sur toute la surface du globe. Sagonte et Numance firent de l'Ibère le premier guerrier du monde ; il imposa sa bravoure i Carthage, à Rome. Les batailles des Ibères, celles de l'Espagnol, sont toujours des épopées. Chaque fois que l'étranger a voulu conquérir le sol sacre de la patrie espagnole, il a fait lever des héros sur son passage. Rodrigue, vaincu h Guadalete, os[
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vengé par Pelage à Covadonga. Le Castillan reprend les Asturies aux Maures, et il achève la conquête de son pays huit siècles plus tard, à Grenade, avec Isabelle. Christophe Colomb, bafoué partout, arrive à Santa-Fé. Isabelle l'écoute, croit en ses calculs, vend ses bijoux pour armer une Caravelle. Le hardi navigateur génois part, découvre, et revient de Palos à Barcelone, rapportant un monde à sa protectrice. Quels capitaines que Fernand Cortez, que les Pizarres ! Quelle superbe folie que la conquête du nouveau continent par les troupes espagnoles !
Pendant que Cortez brûle ses vaisseaux et fait de Montezuma un vassal, François I er avoue à Pavie que tout est perdu, fors l'honneur, et le roi-chevalier, vaincu, habite en prisonnier la tour de los Lujanes de Madrid ! Cisneros entre à Oran, à Tunis ; Gonzalve de Cordoue prend Naples ; plus tard, les tercios écrasent les Français h Saint- Quentin et à Gravelines; enfin don Juan d'Autriche, à Lépante, remporte la plus belle victoire navale dont l'histoire fasse mention.
Vaincus, les Espagnols ne sont jamais écrasés. Si les tercios sont battus à Rocroy et jonchent le champ de bataille, Spinola reprend Bréda. Les Espagnols luttent sur terre en Hollande, lutteat sur mer avec l'invincible Armada, et, contre toute l'Europe, contre les éléments, assurent le triomphe d'une idée dont ils sont les premières victimes : l'intolérance religieuse, qui engendra l'Inquisition.
La race néfaste d'Autriche s'éteint avec Charles II. Philippe d'Anjou monte sur le trône le plus élevé du monde. La guerre de succession réveille tous les héroïsmes. Les Espagnols se battent connue des lions, les uns pour l'archiduc, les autres pour Bourbon. Les victoires d'Almanza et de Villa* iciosa donnent enfin gain de cause au petit-fils de Louis XIV. Les malheurs qui commencent alors pour l'Espagne sont grands. La nouvelle dynastie s'installe, mais, tout comme celle d'Autriche, elle reste étrangère au pays qu'elle gouverne et lui fait perdre, par le traité d'Utrecht, les Flandres, Naples, la Sicile. L'Espagne, sans le Milanais,
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sans le Roussillon, sans la Franche-Comté, sans ce qui constitue aujourd'hui la Belgique, est réduite à ses frontières naturelles, et si elle conserve l'Amérique, elle perd jusqu'à Gibraltar. Les deux dynasties venues du dehors ont valu au pays l'épuisement de ses forces nationales. De 1500 à 1800, l'Espagne a immolé ses fils pour servir des causes qui lui étaient étrangères, pour sauvegarder les intérêts de souverains n'ayant rien de commun avec Léon, Castille, Aragon, pour rendre puissants les Habsbourg et les Bourbons.
Charles IV de Bourbon vaut Charles II d'Autriche.
Bonaparte, qui dépose les rois comme on destitue un sous-préfet, daigne trouver cette couronne digne de son frère, gendre d un boutiquier de Marseille. Il nomme Joseph roi des Espagnes et des Indes, et ordonne à M 116 Clary de couvrir avec les plis de sa traîne de parvenue provinciale le trône d'Isabelle la Catholique. Bonaparte croyait la Péninsule abêtie par le fanatisme; il savait le trésor vide, la cour n la merci d'un officier
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L'AHMÉE ET LA MARINE. ill
de fortune créé prince pour avoir été de moitié dans l'adultère de la Reine. Lucien, Cabarrus, Beurhonville, avaient même écrit à Paris que l'Espagne n'avait plus d armée, plus de - alarme, plus d'hommes, et Napoléon crut que la conquête de « ce pays qui fut pourpre et n'était plus que haillons » serait quelque chose comme une promenade militaire.
Mais le Lazare espagnol, en voyant l'étranger sur son sol, ressuscita; les bataillons sortirent de terre. Les patriotes de Madrid, de Saragosse, de Gefone, de Baylen, prouvèrent au monde que l'Espagne de 1808 était bien l'Ibérie de Sagonlc et de Numance. Napoléon fut vaincu»
Alors l'Espagne eut le malheur de se voir gouvernée par le plus monstrueux des hommes, par le plus vil des souverains, par l'infâme, par lo lâche Ferdinand VII. Nous savons tous ce que fut ce règne et les conséquences qu'amena la mort de ce misérable couronné. La guerre civile dura sept ans; crislinos et carlistes firent des prodiges de valeur. L accolade de Vergara termina la cam-
pagne ; mais Espartero ne réussit pas à rendre la tranquillité à son pays. Depuis 1840, les pronunciamientos ont suivi les révolutions et tout fait politique de quelque importance a eu pour base un soulèvement militaire. Le prétorianisme est le plus grand malheur de ce beau pays.
Quand l'armée espagnole s'est battue, partout elle s'est montrée digne d'elle-même. La campagne du Maroc a été un chef-d'œuvre en tant qu'expédition militaire. O'Donnel, Priai, ont été sacrés par l'Europe entière hommes afe guerre de premier ordre. En extrême Orient, le corps expéditionnaire espagnol a puissamment aidé la France à la conquête de la Cochinchine.
Dans la dernière guerre civile entre libéraux et carlistes, les correspondants étrangers ont appris aux 4 deux mondes que l'infanterie espagnole reste incomparable, que le soldat espagnol est toujours prêt au combat, toujours gai devant l'ennemi, et aussi brave que le zouave français avant le Mexique.
Mes pérégrinations à travers l'histoire me font
oublier que je dois surtout vous entretenir des actualités. Eh bien, sachez qu'en comptant le nombre d'officiers généraux que les Espagnes possèdent, on se croit transporté dans le grandduché de Gérolstein. Jugez-en vous-même.
L'armée espagnole a le bonheur d'être commandée par dix maréchaux, dont trois honoraires (le roi Alphonse, don Francisco de Àsis !!! et le duc de Montpensier) ; par cinquante-cinq lieutenants généraux, soixante-seize maréchaux de camp, cent quatre-vingt-dix-sept brigadiers ; il y a en outre, dûment appointés, dix-huit lieutenants généraux dans les cadres de réserve, trentesept maréchaux de camp, cent huit généraux de brigade et encore neuf brigadiers retirados ou hors de service. Les armes spéciales ont à leur tour : l'artillerie, un maréchal de camp, un brigadier; l'état-major, six brigadiers; le génie, un maréchal de camp, un brigadier. Total : cinq cent vingt généraux ; assez pour commander toutes les armées réunies de l'Europe.
Le nombre des autres grades n'est pas moindre
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que celui des officiers généraux : on trouve — en comptant bien entendu toutes les armes, — 472 colonels, 894 lieutenants-colonels, 2,113 commandants, 5,041 capitaines, 5,880 lieutenants, 4,833 sous-lieutenants. Avec des cadres aussi remplis, l'avancement devient impossible, et la porte est ouverte à toutes les conspirations, à tous les soulèvements.
Le doyen des maréchaux était don Francisco Serrano, duc de La Torre. ^
La biographie de don Francisco Serrano est l'histoire môme de l'Espagne contemporaine.
Fils d'un général, il naquit à Cadix le 17 octobre 1810; ce n'est donc pas un officier de fortune ; il peut montrer avec fierté ses huit quartiers de noblesse ; s'il l'avait voulu, il aurait pu être chevalier de Calatrava. En 1840, à trente ans, il avait dépassé le généralat et portait déjà l'uniforme de maréchal de camp. De 1835 à 1840, il avait pris part aux batailles de Caserras, de Turbatel, de Calaf, de Orihuelo, de Linares, de Tremedal, au siège de Morella, à vingt autres actions, sous les
ordres dé son père ou des généraux Espoz y Mina, Cordova, Espartero, Van Halen, Borso di Carminali et Castafieda, battant partout l'absolutisme, représenté par don Carlos.
En 1840, Serrano est envoyé aux Cortès par Jaen et Malaga, et vote la régence cT Espartero.
En 1843, il est nommé, par le vote unanime de la garnison de Barcelone, ministre universel. En 1854, il prend part au mouvement de Vicalvaro, se proclame partisan de la pureté du régime constitutionnel , s'allie au maréchal O'Donnell, et fonde avec lui l'Union libérale.
Nommé gouverneur général de l'Ile de Cuba, le maréchal Serrano mène à bonne fin l'annexion de l'île de Saint-Domingue et étouffe les velléités séparatistes de la perle des Antilles. Pour récompenser ses services, Isabelle II lui accorde le titre de duc de La Torre, avec la grandesse de première classe. Le 22 juin 1866, le duc sauve la dynastie à Madrid; il soumet par son seul prestige les troupes révoltées de la caserne de la M on tafia. Ce fait extraordinaire valut au maréchal la Toison
d'or. En 1867, devenu président du Sénat, Serrano et le président des Cor tes, l'illustre don Antonio de los Rios y Rusos, portèrent au pied du trône leur protestation contre le despotisme inqualifiable du ministère Narvaez ; le cabinet répondit à cette protestation en exilant les présidents des deux Chambres. Cet exil fut le premier signal de l'épopée de 1868. Un an plus tard, Serrano gagna la bataille d'Alcolea, et la reine Isabelle ayant quitté l'Espagne, le duc-maréchal devint chef du pouvoir exécutif de la Péninsule. Je crois inutile de vous indiquer le rôle du duc pendant la période révolutionnaire. 11 fut régent du royaume jusqu'à l'arrivée à Madrid du duc d'Aoste. Une fois le roi Amédée assis sur le trône de saint Ferdinand, il devint président du conseil, et plus tard général en chef de l'armée du Nord, battant les carlistes à Oroquieta, les soumettant par la convention d'Amoravieta. Après le coup d'État du 3 janvier, le maréchal accepta de nouveau la présidence du pouvoir exécutif; c'est à ce titre, et se trouvant à la tête de l'armée libérale, qu'il put entrer à Bilbao, avec le ma-
réchal don Manuel de la Concha, après avoir battu les carlistes.
Le maréchal résigna ses pouvoirs le 31 octobre 1874 et se rallia immédiatement à la monarchie de don Alphonse XII. Sous ce règne, il a été président du Sénat, ambassadeur d'Espagne à Paris, et a fondé le parti le plus libéral de la monarchie, la gauche dynastique. Tel est l'homme qui se trouvait, jusqu'à ces derniers jours, le doyen des maréchaux de l'Europe.
Ma lettre deviendrait un précis d'histoire militaire de la Péninsule, si je devais vous faire la biographie de chacun des maréchaux espagnols. Sachez que tous sont braves comme le maréchal Serrano, c'est-à-dire comme leur ancêtre le « Cid Campeador », mais qu'aucun d'eux n'a pu surpasser ni la gloire ni la chance inouïe du beau duc de La Torre, véritable enfant gâté de la Victoire.
Parmi les lieutenants généraux je vous parlerai des deux plus célèbres. Inutile de recommencer sur Salamanca, que je vous ai déjà présenté; parlons de Lopez Dominguez d'abord.
Le général don Jos é Lop ez Dominguez est le neveu du duc de La Torre mort récemment. Il passe ajuste titre pour être le plus instruit, le plus réfléchi des généraux et le plus populaire dans l'armée. Lopez Dominguez est un Michel Skobeleff doublé d'un Chanzy. Il a assisté, comme acteur ou comme spectateur, à toutes les grandes luttes européennes. Il fît partie de la mission espagnole en Orient, sous les ordres de don Juan Prim. 11 fut attaché à l 'état-major des alliés en Crimée et assista au siège de Sébastopol ; il se trouva à Solférino, à Magenta, se battit comme un brave en Afrique, commandant, en qualité de capitaine d'artillerie, une batterie' de montagne.
Il était à Ceuta, au Serrallo, à Tetuan, prenant part aux batailles de Castillejos et de Vad-Ras. Lopez Dominguez, parti pour le Maroc capitaine, revint à Madrid avec le grade de colonel. De 1860 à 1868, il fit presque toujours partie des Cortès, où il se montra excellent orateur. Le 23 septembre 1868, on le trouve chef d'état-major de son oncle. Le plan de bataille d'Alcolea fut, dit-on, son
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œuvre. La révolution maîtresse de l'Espagne, îl est nommé général de brigade et secrétaire général de la présidence du gouvernement provisoire, puis sous-secrétaire de la régence et maréchal de camp. Lopez Dominguez n'est point un radical, non plus qu'un doctrinaire; c'est un libéral, un démocrate gouvernemental. Sans être républicain, il a servi la République, battu les cantonalistes et pris Carthagène, dernier refuge des insurgés communards.
Quand le soulèvement de Martinez Campos à Murviedo rendit à Alphonse ÎTiéritag^PSS 1 mère, Lopez Dominguez, qui appartenait au parti constitutionnel, laissa faire ses chefs et se trouva, sous leurs ordres, rallié à la Restauration. Aujourd'hui, le Roi n'a pas de partisan plus loyal. Le général s'est séparé, en 1882, de M. Sagasta. Le maréchal Serrano ayant pris sa retraite, Lopez Dominguez est devenu le chef du parti dynastique monarchique.
11 a rempli avec une grande distinction toutes les hautes charges militaires. Tour à tour chef
d'état-major général de l'armée du Nord, général en chef de Tannée du centre et de l'armée de Catalogne, ministre de la guerre dans le cabinet Posada Herrera, il est décoré du grand cordon de Saint- Ferdinand, qui vaut la croix de Saint- André de Russie. Lopez Dominguez est l'homme de demain ; il jouera dans son pays un rôle au moins aussi important que ceux joués par son oncle Serrano, Espartero, O'Donnel, Narvaëz etPrim.
Don Manuel Pavfa y B findrifrn p7 de Albuquerque est aussi un artilleur. Bien né, homme du monde et homme charmant, il se passionna pour Prim, le suivit partout, même en exil, et partagea avec lui une condamnation à mort.
En septembre 1868, il rentrait à Madrid comme aide de camp du comte de Reus (Prim), et bientôt après fut nommé colonel du régiment immémorial del Rey n° 1 . Pavia prit part à tous les combats contre les républicains et les earlistes durant le gouvernement provisoire, la régence de Serrano et le règne d'Amédée. La République le trouva lieutenant général et lui offrit le commandement
de la Nouvelle-Castille. Singeant Bonaparte, il mena à bonne fin son 18 brumaire et, le 3 janvier 1874, balaya la Chambre républicaine à coups de crosse. N'osant pas toutefois exploiter la situation qu'il avait faite, il remit le pouvoir entre les mains du duc de La Torre, du maréchal Zavala et de M. Sagasta.
Aujourd'hui, ô dérision de la destinée! Pavia le libéral, Pavia le condamné à mort, Pavia l'âme damnée de Prim, le chien fidèle de la Révolution, Pavia est conservateur, sénateur, canoviste et capitaine général de la Nouvelle-Castille, tout comme sous la présidence de Castelar. Fera-t-il avec la monarchie de don Alphonse ce qu'il fit avec la République présidée par le Démosthène moderne? Non. Pavia est un désillusionné de la politique, son ambition aujourd'hui est restreinte. 11 se contente de tirer, d'un tic nerveux, son binocle; de se croire un don Juan ; de lorgner, de sa stalle du Théâtre- Royal, toutes les professional beauties de la cour d'Espagne. Pavia, malgré ses transformations, qui rappellent le caméléon, n'a pas un ennemi; quoi-
qu'il s'imagine porter une longue lame de Tolède^ le bon Manolo Pavia est parfaitement inoffensif.
Vous parlerai-je des 518 autres généraux de différents grades? A quoi bon? Us se suivent et se ressemblent. Tous feraient des colonels de premier ordre.
La marine? Que puis-je en dire? L'Espagne a des marins, une flotte; mais une marine, eh bien... elle n'en a plus! Pas un des amiraux, — même le vieux Topete qui vient de mourir et faillit être un grand homme en 1868, — ne mérite les honneurs d'une biographie. Dieu sait pourtant si amiraux, officiers et matelots sont braves et bons marins; mais comment faire une marine sans finances, sans administration, sans un vrai grand amiral? Je me tais. Lépante, San Vicente, Trafalgar et Callao forcent ma plume au silence.