QUATORZIÈME LETTRE
Tout le monde est chevalier en Espagne. Cela simplifie la hiérarchie. Le monsieur français, en passant les Pyrénées, devient un caballero.
De l'autre côté des monts, chacun est seuor y et don, et caballero. Vous écrivez à votre boîtier : seiior don Federico Lopez; à votre domestique : senor don Juan Garcia. Les décorations font parlie de la toilette masculine comme une épingle de cravate. Tout Espagnol, étant noble de naissance, est décoré à vingt ans. Quand la femme perd le droit de porter la fleur d'oranger, l'homme gagne,
dans le beau pays où elle s'épanouit, celui de porter une croix. Tout Castillan, Aragonais, Navarrais, Galicien, Asturien, Andalou, Valencien, Catalan, qui est majeur, est pourvu d'un ruban assorti à sa situation.
Mais soyons sérieux, si toutefois il est possible de l'être en traitant la question des décorations espagnoles.
L'Espagne possède en fait d'ordres de chevalerie :
La Toison d'or ;
Les quatre ordres militaires : Calatrava, Alcanlara, Montera, Santiago;
Les cinq maestranzas ; Ronda, Séville, Grenade, Valence et Saragosse ;
L'ordre de Hijosdalgos de la noblesse de Madrid ;
L'ordre d'Isabelle la Catholique ;
L'ordre de Charles III ;
L'ordre militaire de Saint-Ferdinand ;
L'ordre de Sainte-Herménégilde ;
L'ordre du Mérite militaire rouge ;
L'ordre du Mérite militaire blanc ;
L'ordre du Mérite naval rouge ;
L'ordre du Mérite naval blanc ;
L'ordre d'Isabelle II ;
L'ordre de Bienfaisance ;
L'ordre des Épidémies (?) ;
L'ordre de Saint-Jean de Jérusalem.
Je ne compte pas les médailles ; chaque bataille a la sienne.
Tous les magistrats ont une plaque de la Justice.
Tous les juges et tous les procureurs du Rot ont une croix.
Tous les académiciens, une médaille en or émaillé.
Tous les professeurs d'université ou d'institut, une croix.
Ai-je tort de vous dire que tout Espagnol a droit h son insigne d'or ou d'argent?
Le plus ancien de tous ces ordres est Calatrava qui fut institué par le roi Sancho III de Castille en 1158. Les plus récents sont les ordres du Mérite militaire et naval, qui ont seulement quelques années de date.
Jadis, pour appartenir aux quatre ordres nobles de Santiago, Calatrava, Alcantara, Montera, il fallait avoir seize quartiers; aujourd'hui, quoique Tlnstitut des ordres n'ait pas changé, on y triche à l'admission : j'ai connu un certain Santiaguista qui, dans sa première jeunesse, avait exercé l'honnête mais fort vulgaire métier de marchand de boquerones (goujons), à Malaga. Au fait, saint Pierre était bien pêcheur!
Seuls les grands-croix ont un avantage : tout grand-croix est Excellence.
Parmi les innombrables chevaliers de toutes les Espagnes, il y en a un bien curieux : c'est le très honorable fournisseur de poissons de Sa Majesté le Roi, M. Martine/. Ledit négociant a sa boutique, calle Mayory près des Platenas. Il se disait, sous le règne d'Isabelle, fort progressiste, ce qui ne l'empêchait pas de vendre à Leurs Majestés et Altesses royales ses soles, ses langoustes, ses maquereaux et autres produits des deux mers qui baignent les côtes fleuries de la belle Espagne.
Lorsque la révolution triompha et que MM. Ro-
mero Robledo et consorts écrivirent sur la façade du ministère des finances: « La race maudite des Bourbons a cessé de régner », — juste châtiment de sa perversité, — le fils Martinez fît remplacer sur son enseigne le S. M. par des poissons en fer-blanc , parfaitement peints ; il resta encore fournisseur, non du palais, mais de... poissons.
Grand ami de M. Sagasta, le chevalier Martine/ a été, ces temps-ci, premier teniente alcade de la ville de Madrid; depuis 1882, il est grand cordon d'Isabelle. Il a donc le droit absolu de recevoir de ses clients les commandes comme suit :
« Excellence, je prie Votre Excellence de remettre à ma cuisinière trois douzaines de sardines », ou bien : « Excellentissime seigneur, envoyez-moi une barbue bien fraîche, et n'oubliez pas que vous m'avez promis de me choisir vous-même des huîtres, »
J'en passe et des meilleures sur la drôlerie de la chevalerie espagnole. Maintenant, j'ajoute un peu de statistique.
L'ordre de la Toison d'or compte 62 chevaliers. Le doyen était encore, il y a quelques mois, un Fran-
15g LA SOCIÉTÉ DE MADRID.
çais, le duc de Noailles; depuis la mort du noble académicien, c'est le duc d'Aquila qui est le plus ancien de l'Ordre.
L'ordre royal et très distingué de Charles III, institué par le roi de ce nom le 19 septembre 1771 , compte actuellement 205 chevaliers grands cordons espagnols et 263 grands cordons étrangers.
L'ordre de Marie-Louise, pour les dames, institué par le roi Charles IV le 15 mars 1794, compte 241 Espagnoles et 120 étrangères.
L'ordre royal d'Isabelle la Catholique, institué par le roi Ferdinand VII le 24 mars 1815, compte 1,430 chevaliers et grands cordons espagnols, et 430 étrangers.
Ferdinand, roi de Naples, surnommé Bomba, assailli par les émeutiers, se précipita un jour au balcon de son palais, et faisant taire la foule :
— Bastaï bas ta! cria-t-il, siete lutti marchesi U Alphonse XII devait imiter son arrière-grand-père
maternel, et dire à ses sujets du haut d'une fenêtre du palais d'Orient :
— Basta 1 basta l sed todos Excelencias !