‹ La société de MadridChapitre 20 sur 38 · QUINZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUINZIÈME LETTRE

Il n'y a pas de pays au monde qui se passionne plus que l'Espagne à la lecture des journaux. En dépit des lois les plus sévères en matière de presse, vous entendrez crier jour et nuit à Madrid cent feuilles politiques. Le kiosque n'existe pas; ce sont les gamins et les vieilles femmes qui vendent les journaux dans les rues. Comme chez tous les peuples qui subissent les rigueurs d'un gouvernement réactionnaire, les journaux de l'opposition sont nombreux. Malgré les dénonciations, les saisies, les procès, les emprisonnements

de journalistes, on déploie à Madrid des trésors d'esprit pour dire, sans en avoir l'air, à la grande masse des lecteurs, ce qui peut lui plaire. Allégories, mots à double sens, contes et romans cachant sous des noms imaginaires les personnages du gouvernement, voilà ce qu'on est forcé de faire, et l'on met plus de malice en dix lignes qu'il n'en faudrait pour écrire une pièce de théâtre ou un volume de franches satires.

Bien entendu, je vous parle des feuilles de l'opposition, èl Progreso, el Libéral, el Motin, qui ont la réputation d'adversaires du régime actuel. El Progreso surtout a fait, dans ces derniers temps, une campagne brillante. Presque tous ses rédacteurs sont en prison; son directeur, M. Solis, est parvenu à s'évader; après s'être entendu à Londres avec M. Zorrilla, qui a déclaré que el Progreso était son organe, il s'est établi à Saint-Jean-de- Luz pour y attendre les événements.

El Libéral est l'œuvre des anciens rédacteurs de el Impartial, séparés, en un jour célèbre, de leur directeur, M. Gasset. Celui-ci était parvenu à

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faire de el Imparcial le journal le plus populaire d'Espagne, tirant à quarante mille exemplaires, chose énorme à Madrid. Le succès était dû au mérite de ses rédacteurs; M. Gasset avait choisi les meiUeurs journalistes : Araus, Fernandez Flores, Beraza, Castro y Blanco, Vargas, etc. Mais ces Messieurs sentaient l'infériorité du directeur et voyaient le journal s'enrichir grâce à leur talent. Un beau matin, tous, rédacteurs, reporters, administration, protes, ouvriers, mécaniciens, correspondants à l'étranger, quittaient le journal. Une semaine après, el Libéral parut. L'Impartial se tira d'affaire comme il put. Sa clientèle ne diminua point, car le public des journaux se ressemble dans tous les pays et n'aime pas à changer; il s'attache au papier et au titre. Mais el Libéral, au bout de deux ou trois mois, eut dix à douze mille abonnements; il en a aujourd'hui vingt-cinq mille.

Très bien faits l'un et l'autre, ces deux journaux peuvent être considérés comme les représentants de l'Espagne libérale, quoiqu'ils ne soient ni l'un

ni l'autre l'organe de personne.

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J'aurais dû commencer par vous parler des doyens de la presse. Le premier est la Epoca, dont vous entendrez constamment prononcer le titre à l'étranger, à cause de ses démêlés avec tous les organes libéraux du monde. Il y a trente-sept ans que la feuille ultra-conservatrice défend avec courage le trône et l'autel, la religion et la monarchie. Inutile de vous dire qu'elle est la tête de Turc de toute la presse, — des journaux carlistes, parce que la Epoca est alphonsiste et fait une guerre acharnée à don Carlos; des journaux libéraux, parce qu'elle combat démocratie, république, et tout ce qui n'est pas le souverain ou M. Canovas.

C'est néanmoins un grand journal, admirablement fait, qui soutient vaillamment ses idées; le plus connu des journaux espagnols à l'étranger. Quoique le chiffre de ses abonnés ne soit pas considérable, il a une clientèle sûre, invariable, composée des classes riches et nobles. Son directeur, M. Escobar, créé par Alphonse XII marquis de Valdeiglesias, est très respecté à Madrid, où l'on admire sa constance au travail et l'invariabilité de sa po-

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litique. Député, appartenant aux grandes Compagnies de crédit, il s'occupe de son journal du matin au soir avec une énergie rare à son âge. Il a été indiqué plus d'une fois comme futur ministre dans les combinaisons conservatrices. Très liée avec M. Canovas, la Epoca ne voit que par les yeux du président.

Tout le monde rend justice au doyen des journalistes madrilènes; son œuvre, polémique à part, est très appréciée, car il est rare en ce siècle de voir un homme de bien se vouer corps et âme à la défense d'une œuvre politique et se faire une situation respectable et aisée à force de travail et de volonté.

Son fils, M. Alfredo Escobar, rédacteur en chef du journal, député aux Cortès, a modernisé la Epoca en lui donnant l'aspect des grands journaux étrangers; plus tolérant que son père, il s'efforce d'adoucir les haines des journaux libéraux contre la Epoca; écrivain aimable d'ailleurs et chroniqueur de salon, c'est un agréable mondain doublé d'un journaliste amateur.

La Correspondencia de Espafla est le désespoir et la joie des Madrilènes, qui ne cessent de la critiquer et de Tacheter. On sait que le journal de M. Santa Ana appartient à tous les gouvernements. Il défend aujourd'hui les actes de M. Canovas, demain il défendra ceux de M. Zorrilla. Au temps de la monarchie, c'est la feuille officieuse de la Royauté; au temps de là République, c'est l'organe du gouvernement républicain. Journal sans rédacteurs, il n'a que des reporters ; pas un article, pas une chronique; des petites nouvelles de deux lignes remplissant quatre pages et rendant compte de tout, absolument tout ce qui se passe en Europe et en Espagne. On l'appelle à Madrid le bonnet de nuit, car on ne peut se coucher sans la" Correspondeneia. M. de Santa Ana a devancé de vingt ans le reportage américain. La Correspondencia, qui tire à cinquante ou soixante mille, est indispensable à la curiosité espagnole. Son directeur raconte qu'il a débarqué à Madrid, il y a trente ans, avec deux pièces de cent sous dans sa poche. Aujourd'hui il est millionnaire, propriétaire du

bel hôtel dans lequel il loge son journal, jadis palais d'un grand d'Espagne, le duc d'Abrantès, et « converti par moi, dit M. Santa Ana, en temple du travail ». C'est vrai. Le directeur de la Correspondent est un travailleur extraordinaire, qui a compris avec une intuition merveilleuse que les passions successives d'un peuple variable sont faites pour être exploitées. Créer un journal organe de tous, voilà l'idée mère de la Correspondencia. Ces! M. de Santa Ana qui a inventé les épithètes devenues en Espagne une vraie maladie locale : « distingué, aimable, éminent, un de nos premiers ». Que m'en coûte-t-il d'être agréable à tout le monde? dit souvent le directeur de la Correspondencia, qui est un philosophe doublé d'un entrepreneur. Non content du succès d'un journal dont la quatrième page ferait la fortune de dix autres, il s'est mis à la tête de deux grands com^ merces : les fleurs naturelles et le papier à imprimer.

Se souvenant de son humble origine, il a créé des caisses pour les ouvriers. Un des cent gouverne-

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ments qu'il a servis Ta fait député, un autre sénateur, et le pauvre piéton d'il y a trente ans parcourt aujourd'hui les rues de Madrid dans son coupé, remuant ciel et terre au profit de la publicité, sa grande monomanie. Qui ne l'aime à Madrid? C'est une personnalité très remarquable à cause de sa passion du travail, dans un pays où, sauf celle-là, toutes les autres sont communes.

Son fils Eduardo est un beau garçon très intelligent, ancien lieutenant de l'escadron royal du Salut, et qui a hérité, comme M. Escobar fils, de la rédaction en chef d'un journal unique, le plus extravagant du monde, mais indispensable.

Le Globo est l'organe de M. Castelar, par conséquent le journal des lecteurs « opportunistes » de attende los montes. Très bien fait, suffisamment répandu, il a conquis sa place petit à petit et ses abonnés sont nombreux.

Le Correo, fondé par M. Ferreras (parti Sagasta), est un des journaux les plus répandus à cause d'une sorte de résumé de la journée très habilement rédigé par son directeur, lequel préfère

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l'agitation de la bataille quotidienne à la haute situation que ses amis lui avaient faite. Ordinairement bien renseigné, il défend la cause des partisans de M. Sagasta. Comme toutes les feuilles de l'opposition, le Correo est devenu populaire,

El Remmen, organe du général Lopez Dominguez,qui n'a qu'une année d'existence, a déjà emporté d'assaut l'une des premières situations parmi les feuilles madrilènes. C'est un bon journal, qui consacre des études sérieuses aux questions militaires. Il a pour principaux rédacteurs MM. Figueroa, Oliver et, Abascal, les trois meilleures plumes du jeune journalisme espagnol

Faut-il vous parler des cent autres organes des divers partis politiques? Non. Je vous fatiguerais sans profit. 11 me suffira de vous dire que chaque homme politique a son journal, et que, sauf les journaux carlistes, dont les abonnés sont innombrables, — ils ont pour clients tous les prêtres espagnols, — le reste des journaux traîne une existence difficile, pénible quelquefois, ne vivant que de la subvention particulière des chefs

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de partis; en échange, les revues anticléricales, comme le Mo tin, les Dominicales, qui s'acharnent après le clergé, ont autant de succès que les organes carlistes, ce qui prouve avec quelle ardeur la bataille intellectuelle se livre en Espagne entre les idées anciennes et les idées modernes.

Par ses journaux illustrés Madrid pourrait faire concurrence aux grandes capitales du continent. Chaque numéro de la Ilustracion espagnole et américaine est un vrai chef-d'œuvre, et il n'existe ni à Paris ni à Londres de revue illustrée mieux entendue. M. Abelardo de Gârlos, Mécène des écrivains et des artistes, l'homme le plus honorable d'Espagne, mort aujourd'hui, avait mis tous ses soins à faire de son journal un musée auquel les plus grands artistes de la nation apportaient leur contingent. Les numéros de cette Ilustracion dépassent tout ce qu'on connaît ailleurs, le texte en est très soigné. Le tirage, quoique le prix d'abonnement soit très élevé, monte à vingt mille exemplaires pour l'Espagne et les républiques sud-américaines.

Ce qu'il y a de journaux satiriques, comiques

est incroyable. En Espagne, comme en Italie, on raffole de la caricature, et les revues avec charges abondent. Les Madrilènes aiment à regarder sur la devanture des cafés ces polichinelles politiques, et se consolent ainsi des vexations gouvernementales.

Je vous recommande un genre de journalisme particulier à l'Espagne et, ma foi, très curieux : ce sont les feuilles tauromachiques. Aussitôt la course finie, on vend la revue, qui a été imprimée à la hâte avec les renseignements envoyés du cirque par les chroniqueurs de la corrida, lesquels sont ordinairement les directeurs mêmes de ces journaux. Le public acheteur de ces comptes rendus est immense; le récit de la journée est fait dans un argot absolument incompréhensible pour un étranger. Il faut beaucoup d'années de résidence à Madrid pour entendre ce langage, où l'esprit se ramasse à la pelle.

Les deux grands journaux tauromachiques, la Lidia et la Nueva Lidia, avec illustrations, sont charmants et la collection s'en paie fort cher.

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Rien de plus joli que ces lithographies coloriées, avec tous les incidents de la course, les portraits des espadas, etc. Bref, la folie nationale des taureaux a ses organes, ce qui prouve une fois de plus que le taureau et la politique sont ce qui occupe le plus ceux qui lisent.

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