SEIZIÈME LETTRE
La littérature espagnole a perdu sa saveur de terroir; elle se laisse malheureusement trop influencer par la littérature française. Cependant le caractère personnel de la nation reparaît à chaque instant et ce caractère échappe à l'inspiration de sa voisine voltairienne, l'inspiration de la littérature espagnole étant surtout religieuse.
Ce mélange d'idées modernes et de néo-catholicisme, dont Castelar est, en politique, dans lart oratoire, l'expression la plus puissante, domine chez tous les écrivains espagnols. Lanza, Espron-
céda, morts aujourd'hui, qui avaient rompu avec le catholicisme, ne sont lus qu'après un signe de croix. En revanche, la plupart des écrivains modernes luttent contre les exagérations du fanatisme ; ils voudraient adoucir les rigueurs de l'esprit clérical et concilier le présent avec le passé. Cette alliance « de la raison et de la foi », sur laquelle Castelar a écrit de si merveilleux essais, est indispensable en Espagne et sera la transition nécessaire à l'esprit de ce pays pour entrer franchement dans les voies libérales.
L'Espagne a toujours eu une vie littéraire. La succession non interrompue de ses écrivains lui a donné, après les maîtres, des poètes comme Melendez Valdes et Argensola, Moratin, Espronceda et Zorrilla, Modesto Lafuente et Fernan Caballerô.
Comme toutes les autres littératures, celle de l'Espagne s'est maintenue jusqu'au commencement du xix* siècle sous le joug classique. Zorrilla Ta un instant réveillée en reprenant la tradition du Romancero ; mais la mode venue de par delà
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les Pyrénées a empêché le retour complet aux traditions qui ont paru surannées.
L'Espagne a cru avoir, comme l'école nationale basque, ses romanciers et ses poètes : Fera an Caballero, don Antonio de Trueba ont chaulé les Biscayes et l'Andalousie ; mais en même temps qu'ils peignaient des mœurs et des lieux espagnols, les deux écrivains dont je vous parle subissaient des inspirations étrangères et n'avaient pas ce génie, cette originalité qui sont l'expression d'une race et ne peuvent éclore en aucun autre pays.
Parmi les écrivains de la génération présente, je vous citerai Alarcon, José Selgas, — ce dernier mort au commencement d& l'année, — Pérez Galdôs et Valera.
Don Pedro Antonio de Alarcon est né à Guadix, d'une famille bourgeoise ; il a peint , en des tableaux charmants et très originaux, les coutumes du moyen âge de la ville où s'est écoulée son enfance. L'aîné de dix enfants dans une famille considérée, mais pauvre, il apprit seul trois ou quatre langues, parvint à économiser quelque ar-
gent et arriva à Madrid, où il connut Espronceda. Après les déboires qu'ont la plupart des écrivains à leur début, il fit du journalisme, eut un duel célèbre, dirigea la revue el Occidente, écrivit dans vingt journaux et entra dans la politique comme libéral progressiste. Alarcon était un journaliste distingué quand, en 1859, éclata la guerre entre l'Espagne et le Maroc. Le délire s'empara de l'Espagnol pour aller combattre le Maure ; comme pour la course de taureaux, il y a là un instinct de race: Alarcon partit pour l'Afrique. Libéral avancé, il y fut correspondant de la Iberia, organe des progressistes. Le maréchal 0' Donnell, en le comblant d'attentions, le rallia à son parti, — l'Union libérale, noyau des libéraux doctrinaires. Pour n'être pas soupçonné d'avoir eu un intérêt à ces évolutions, Alarcon ne voulut accepter aucune situation tant que ses amis furent au pouvoir. Plus tard, élu député et sénateur, et son évolution politique ratifiée par le suffrage de ses concitoyens, il fut nommé conseiller d'État.
On ne peut s'imaginer la fécondité d'Alarcon. La
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vingtaine de volumes de l'auteur des Novelm cortas ne donne pas une idée de ce qu'il a écrit de petits articles, de récits de voyages, de causeries. Nul n'a mieux saisi l'accord avec les lecteurs; il pense avec eux ; à la fois très moderne et sachant retrouver l'imagination des vieux conteurs, il semble jongler avec l'esprit, avec l'amour, et trouve l'émotion fugitive qui ne va pas jusqu'à la sensibilité. On pourrait dire d'Alarcon qu'il est bien complètement humain.
Valera est un mystique laïque, un mécréant philosophe, un démocrate gentilhomme. Sa mère était une Alcala Galiano ; il est le frère de la duchesse de Malakoff. Quoi qu'il dise et qu'il écrive, il conserve toujours les préjugés de sa caste. Il est aristocrate par instinct, radical par genre ; sa nature et le fruit de ses études sont toujours en guerre chez lui. Il porte une couronne comme épingle de cravate et qualifie de bibelots les attributs de la monarchie. Valera a suivi pas à pas la carrière diplomatique. Polyglotte et le plus instruit, — on dit aussi le plus sceptique, le plus froid des hommes,
— il est actuellement ministre plénipotentiaire à Washington. Son chef-d'œuvre est Pépita Jimenez; ses romans les plus célèbres sont el Comendador Mendoza, Daphnis y Chloé, Cordobesa. Quoique ce dernier ouvrage ne soit ni un roman, ni une nouvelle, ni un poème, c'est tout cela à la fois; c'est en même temps le livre d'un penseur, d'un érudit, d'un artiste. Juan Valera a écrit aussi des études critiques, des contes, des dissertations littéraires.
M. José Selgas, mort il y a quatre ans, était un ultramontain. Il collabora au Padre Cobos, journal satirique fondé pour tuer par le ridicule le maréchal Espartero. Il a occupé la situation de sous-secrétaire de la présidence du conseil, que le maréchal Campos lui donna en 1878. Comme écrivain en prose, il est au-dessous de Valera et d'Alarcon; mais comme poète il leur .est peut-être supérieur. José Selgas ne cachait pas son horreur du siècle , mais ce n'était point un satiriste ; s'il pensait avec la haine des idées modernes, sa poésie est délicate, ingénieuse et platt surtout aux
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esprits féminins, aux mères, aux jeunes filles. C'est un poète de société.
M. Pérez Galdôs a imprimé plusieurs volumes d'Épisodes nationaux; mais ce n'est point sur cet ouvrage en deux séries que nous lui reconnaîtrons le titre d'écrivain national. 11 a fait mieux que cela pour le mériter. Parmi ses romans, il en est un qui suffirait à la gloire du jeune auteur : c'est Dona Perfecta*