VINGTIÈME LETTRE
L'Espagne est le pays du vice versa. La grandessc y est démocrate et gaie, le peuple y est aristocrate et digne; la morgue, la fameuse morgue espagnole, si elle se retrouve par hasard et par passade chez le grand seigneur, est constante chez le bourgeois.
Méliez-vous, en deçà et au delà des Pyrénées, de tous les Espagnols qui portent une redingote : la coupe anglaise en a fait des maquignons ou des bookmakers ; mais ayez confiance dans tout
descendant des Ibères porteur d'une faja, d'une chaqueta; si celui qui porte ces deux choses n'est pas un repris de justice, et par conséquent sous la surveillance de la police, c'est un très honnête homme.
Un Espagnol qui a une novia, une guitare, une cigarette et l'assurance de se payer un tendido au cirque taurino, possède tout ce qu'il lui faut. Il mange parfois une gousse d'ail, un plat de gazpacho, un puchero, une sardine, une demi-libreta, et boit de l'eau claire plutôt que du Hnto. La nourriture passe chez lui après la novia, après el canto, après le papelito, après los toros. Dormir ! on dort partout, même par terre. S'habiller! on a la capa, et la capa todo h (apa. L'Espagnol esl foncièrement rumboso, c'est-à-dire qu'il a le cœur grand, large, généreux. La fameuse phrase : à la disposition de usted est une banalité dans le high life, une fiction dans la bourgeoisie ; c'est une vérité chez le peuple. L'Espagnol pur sang est l'être le plus donnant, le plus hospitalier du monde : il offre de grand cœur et se fâche quand on n'ac-
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copte pas ce qu'il offre. Il n'a pas la prétention de connaître autre chose que son pays. Il n'a ni la méridionalité grecque, ni la turbulence de l'Italien, ni le sans-gêne bon enfant du paysan français : il s'observe, il exagère la dignité humaine; il se drape dans sa morgue et rit en dedans ; s'il n'était pas sincère, il serait ennuyeux. L'Espagnol est l'esclave d'une tenue à lui, même dans l'orgie. En vous demandant l'aumône, il vous dit : Hermanito, ima limosna por el amor de Bios (Petit frère, une aumône, pour l'amour de Dieu); il ne supplie pas, non, il demande; et lui, misérable, déguenillé, il vous traite de frère, il vous fait l'honneur de vous accepter pour égal.
Les gens aisés, chez le peuple, sont infiniment plus heureux; ils vivent beaucoup plus confortablement que les petits bourgeois.
Chose curieuse, la masse, qui n'aime pas la bourgeoisie, s'accommode fort bien de la noblesse. Du reste, je vous l'ai déjà dit, en Espagne il n'y a pas de classes sociales, point de castes; l'aristocratie est plébéienne, et par le sang et par
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les goûts; le peuple est noble, et par ses parcher mins et par ses tendances. Celui de Madrid est resté intact, absolument espagnol; il n'a point adopté les modes étrangères. La femme madrilène porte toujours sur la tête le foulard ou la mantille, Thomme le large sombrero pavero, point de cravate, la ceinture, la chaqneta.
Comme un bon diplomate, vous savez que je commets volontiers, entre autres, le péché mignon d être gourmet ; pour satisfaire les exigences de mon palais, j'ai cultivé de précieuses connaissances dans le populaire de Madrid. Chaque matin, à 9 heures, j'allais au marché de la plaza del Carmen. En entrant à droite par la calle de la Montera, je m'arrêtais invariablement à deux puestos de la plaza, chez la sena Vicenta, chez la sena Paca, toutes les deux marchandes de marée, et la première, en outre, bouchère de par son mari, le seftor Juan. Vicenta, m'a dit sa fille, lors de mon dernier séjour à Madrid, est vieillie et vit de ses rentes à l'Escurial. Paca, la sena Paca, la femme qui a eu les plus beaux
yeux du monde, — et pour gendre le plus populaire des Espagnols passés, présents et futurs, Salvador Sanchez Frascuelo, le rival de Lagartijo, un des deux primeras espadas, — la charmante Paca est morte il y a quelques jours à peine. Pauvre Paca!
J'ai eu l'honneur (et ce fut un honneur véritable que de se trouver au milieu de tant de braves gens) d'assister à la bénédiction nuptiale de Frascuelo. J'étais l'invité de la sefla Paca. La cérémonie eut lieu à la paroisse de San Luis, calle de la Montera, dans cette même paroisse où Adelina Patli avait été baptisée en 1843. Je n'ai- jamais vu dans aucun mariage un pareil luxe déployé, une telle profusion de fleurs, de cierges, de diamants, de mantones de manila, de mantillas de casco, de dentelles admirables.
La Paca a dû laisser une fortune considérable à ses six ou sept enfants, dont trois ou quatre filles, toutes jolies, toutes ressemblant à leur mère.
Le peuple espagnol est libéral et catholique. Il
adore l'égalité et Notre-Dame. Est-il monarchiste ? Est-il républicain? Je ne saurais vous le dire. Si la République pouvait respecter la Virgen de la Paloma> il s'arrangerait de la perte de la monarchie. Point du tout mystique ni dynastique, l'Espagnol. Le spirituel, que lui importe? La Trinité, il ne s'en soucie guère ; le Christ, il l'admet, non pas que ses maux le touchent, mais à cause de sa mère. Ah! Marie, voilà le culte. Quelle adoration l'Espagnol a pour Marie, et comme cette adoration se comprend! A ses yeux, Marie est la femme, Marie est la jeune mère, Marie est belle, Marie est dévouée, Marie est victime, Marie est la fête du printemps, Marie est l'incarnation de la nature. Marie, pour l'Espagnol et surtout pour l'Espagnole, est le scapulaire de l'enfance; c'est la divinité que Ton fête quand on aime ; à Marie on offre les narros, le jasmin, les œillets, les roses. Marie porte ce doux nom qui fait rêver aux parfums des champs, aux fleurs d'avril. L'autel de Marie est un jardin, et c'est à ses pieds qu'on se fiance, qu'on se marie ; c'est à elle que l'on voue le premier fruit de
l'amour, l'enfant nouveau-né qui devient pour les gens honnêtes le trait d'union de deux bonheurs. Marie est la pureté, la chasteté, la jeunesse, Tincarnation divine par excellence. Elle est visible, réelle, présente.
L'Espagnol est resté païen : il aime Marie parce que Marie résume en un seul mot tout ce qu'i aime.
Le peuple, en Espagne, a un esprit extraordinaire, mais un esprit décent. Son esprit est l'essence de sa morgue. Il a un proverbe aliénée el Pirineo qui le peint : De poetas y de locos, todos tenemos un poco. — - C'est vrai, tout Espagnol est un peu poète et un peu toqué.
Les chansons populaires espagnoles ne sont jamais pornographiques, jamais risquées; ce sont des strophes d'un hymne sans fin à l'amour. Vous entendrez souvent chanter :
Ni contigo ni sin ti, Mis penas tienen remedio:
Gontigo porque me matas, Y sin ti porque me muero.
Traduction littérale et ingénue du fameux : Nec tecum, nec sine te vivere posswn.
Es tu amor como es el toro Que adonde le llaman va ; El mio es como la piedra Donde le ponen se esta.
Pas une grivoiserie, pas un sous-entendu:
l'amour, la femme, et la femme élevée par l'amour à la dignité de déesse, — tel est le fond de ces poésies. Le peuple a ses jours de fête, il a ses joies intimes. Il va au théâtre. 11 se répand avec gaieté, sans souci du lendemain, aux verbenas, — soirées délicieuses, — aux veillées de la Sainl- Antoine, de la Saint-Jean, de la Saint-Pierre, de la Vierge del Carmen, de la Saint-Jacques, patron de l'Espagne. La verbena est à la kermesse ce que le raisin est au houblon, ou plutôt ce que le xérès est à la bière. La verbena est capiteuse, chatoyante; on y respire le parfum de la verveine, des roses, des œillets; l'air est tiède, la voûte céleste piquée de clous d'or; les échos des guitares, des casta-
gnettes, vous émeuvent comme les soupirs de la femme désirée. Il fait bon vivre dans une verbena. L atmosphère est imprégnée d'une acre odeur d'huile qui vous prend à la gorge, du délicieux arôme des fleurs; le cœur se dilate, et Ton mange des bunuelos, et Ton aime et la femme, et Dieu, et la nature, et soi-même.
Non, le peuple espagnol nest pas malheureux.
Il vit content de lui, se croyant sincèrement le plus héroïque des peuples. Il est naturellement heureux, parce que ses besoins sont presque nuls; il a la conscience que les rois, — le sien ou ceux des autres, — sont tout au plus ses cousins.
La bourgeoisie, elle, me fait grand'pitié; elle est la victime de la civilisation. En voulant s'assimiler le confort français, elle n'a réussi qu'à se créer des besoins qu'elle ne peut satisfaire. L'idéal d'un bourgeois, d'une bourgeoise madrilène, est de paraître ce qu'ils ne sont pas. Leur ambition engendre leur misère. L'intérieur d'une famille de ce genre est plus que précaire. Le dtner est sacrifié au chapeau de Madame, le linge des enfants à
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quelques méchantes varas de tapis pour orner le salon. Des familles ayant pour unique ressource trois mille francs d'appointements, gagnés par leur chef dans un ministère quelconque, vont au théâtre, se montrent au Retiro, au Prado. Les femmes, les filles, portent des robes de soie, des poufs, des paletots de velours. Elles ont ce luxe de mauvais aloi, de pacotille, qu'on se paie en se serrant le ventre. Le chef de la maison ne parvient pas à s'habiller comme il faut, et, hélas ! il ne mange pas. Pauvre bourgeoisie, qui a perdu sa saveur de terroir et qui s'épuise à la recherche du goût parisien !
La bourgeoisie et les pronunciamientos font le malheur de l'Espagne. Les seconds sont favorisés par la première, et cela se comprend. La bourgeoisie, jalousant le high life, se prononce chaque fois qu'elle croit avoir à gagner en situation par un changement de ministère. Supprimez les fonctionnaires, supprimez les politiciens, et l'Espagne sera le pays le plus tranquille du monde. Le bourgeois espagnol n'est ni libéral ni réac-
tionnaire, il est famélique. Pour satisfaire ses besoins il change bien plus souvent d'opinion que de chemise.
C'est à cause de cela, mon jeune ami, c'est parce que je connais cette masse intrigante, jalouse, cette lèpre de l'Espagne, cette bourgeoisie ou close média dont l'appétit inassouvi fait les révolutions, que je ne prends pas, que je ne prendrai jamais au sérieux la politique espagnole.
A Madrid, plus que partout ailleurs, « plus ça change, plus c'est la même chose ». Alphonse XII tombera, Zorrillale remplacera au pouvoir exécutif, les mêmes pretendientes feront antichambre dans les mêmes ministères, et tant que le budget de l'État n'aura pas cessé d'être la moderne marmite de la sopa boba des couvents, l'Espagne sera condamnée à vivre au jour le jour, comme un malheureux poursuivi par la meute de ses créanciers.
La bourgeoisie, voilà la grande plaie espagnole. Quand, au lieu de travailler pour paraître, elle travaillera pour être, l'Espagne sera sauvée; en monarchie comme en république, elle se montrera à
l'Europe telle que doivent la faire son histoire , ses forces vitales et son généreux peuple ; elle redeviendra le vaillant, le puissant pays qu'elle a été, la grande puissance méridionale du continent.