‹ La société de MadridChapitre 28 sur 38 · VINGT ET UNIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT ET UNIÈME LETTRE

En tout pays les financiers sont des princes. En Espagne, s'ils ne sont pas nombreux, ils occupent une situation considérable.

Comme partout, le juif est le maître à Madrid. Ne croyez pas que, dans ce milieu dévot et catholique, la religion de M. Bauër empêche la société de faire belle et bonne mine au représentant de M. de Rothschild; pas le moins du monde. Le salon de ce fils d'Israël vient immédiatement après ceux de la grande noblesse.

M. Bauër n'est pas seulement un marchand

d'argent, c'est un charmeur et un chasseur. Il capture les hommes au lacet, comme on capture les alouettes. Il suit avec attention tout ce qui se lève dans le sillon parlementaire ou dans la presse, et dès que quelqu'un prend son vol, il fait luire à ses yeux son miroir argenté. Ignace Bauer est un ex-beau; il ressemble, avec un peu plus d'embonpoint, à son autre frère l'évêque défroqué, l'ancien aumônier de l'Impératrice, qui se montre aujourd'hui, un peu partout à Paris, entouré de Madeleines qu'il dispense du repentir.

M. Bauër s'est brouillé — pour redevenir son ami intime — avec M. Albar eda, une sommité du parti libéral, ancien ambassadeur, et qui a passé assez brillamment au ministère du Fomento.

Directeur d'une ligne très importante de chemin de fer et gérant les intérêts de son patron en Espagne, M. Bauër s'est fait une très grande situation financière. Sa personne a beaucoup aidé à lui attirer des sympathies. On dirait « le Christ remis de ses douleurs », a dit de lui quelqu'un frappé de la ressemblance, car M. Bauër est le type de l'Israé-

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lite blond. Les seules affaires qu'on puisse faire en Espagne étant les emprunts et les tripotages avec l'État, on pourrait supposer que M. Bauër a profité de ses relations de parti pour arrondir sa fortune ; mais si je le cite quand même comme le premier parmi les financiers madrilènes, ce n'est pas parce qu'il est le seul riche, mais parce que sa réputation est la meilleure dans le monde de la Banque.

C'est une personnalité remarquable. Sa maison est attrayante ; on y reçoit beaucoup à dîner, on y donne des représentations théâtrales fort goûtées ; on y joue excellemment la comédie de salon. Le petit théâtre Ida (du nom de M mo Bauër) a vu passer les meilleurs comédiens mondains qui jouent en français à Madrid, et parmi lesquels je me souviens de M. et de M mo Bresson, bien connus à Paris. La comtesse Bresson, M me Bauër et la marquise d'Acapulco sont de vraies artistes ; les pièces de Pailleron et de Gondinet n'ont pas de meilleurs interprètes. M. et M mo Bauër aiment beaucoup les arts, et les peintres espagnols ont

LES PRINCES DE LA FINANCE. 2lo

rempli de leurs plus belles toiles le splendide hôtel

de la rue Ancha de San Bernardo. Il y a là des

Fortuny, des Rosales^es^Sala, des Gomar, vrai

musée moderne qui a coûté des sommes folles au

financier israélite. Inutile d'ajouter que le riche

étranger est très apprécié dans le monde des arts

et des lettres. Valera, Correa, Nunez de Arce, tous

les maîtres aristocratiques, sont les hôtes assidus

de cette maison hospitalière.

« Les Polak », comme on dit à Madrid, juifs

aussi, se sont emparés petit à petit de toutes les

affaires industrielles ; ils ont mis la main partout,

monopolisant le plus possible chemins de fer,

tramways, électricité, bourse, banque. L'aîné des

Polak est administrateur du chemin de fer du

Nord de l'Espagne, à Paris; ces Messieurs ont

encore d'autres voies ferrées. Ils sont très estimés

de la société madrilène. M. Georges Polak a épousé

sa nièce, M llQ Mathilde Polak, dont l'esprit est

célèbre.

Impossible de passer sous silence le marquis de

Campo, banquier, armateur, sénateur, et tous les

eurs qu'il vous plaira d'ajouter au nom le plus discuté de la haute finance. La roublardise des enfants de Valence se résume en lui, avec quelque chose en plus ou en moins, à votre choix. Il a tout accaparé : tabac des Philippines, chemin de fer de Valence, bateaux à vapeur au service de l'État, une mine d'argent. Bref, dans son palais du paseo de Recoletos, où il travaille de 7 heures du matin à 7 heures du soir, remuant le monde financier à soixante-quinze ans, il trouve toujours le temps de mystifier quelqu'un, ce qu'il adore. On lui fait une guerre effroyable et ses démêlés universels sont célèbres. Ses biens sont toujours au nom d'un autre. Un jour, un créancier de plusieurs millions voulut faire du scandale et se présenta au palais de Recoletos ; il y saisit le lit de M. le marquis, la seule chose qui lui appartint et que d'ordinaire la loi protège. Ce qu'on a plaisanté sur ce lit ! Tous les journaux en ont fait des chroniques, car la presse prend chaque jour à partie M. de Campo et ne se tait qu'à force de subventions. Aussi craint-il les journalistes comme

la peste. Étrange personnalité que celle-là! D'une part il protège ses compatriotes les Valenciens, crée pour eux des écoles, des hôpitaux, des maisons de retraite; d'un autre côté, il laisse mourir de faim les voyageurs qui ont le malheur de prendre passage sur ses bateaux. Tantôt il accapare l'exploitation des tabacs, tantôt il vend sa flotte espagnole. On voit à sa table M. Canovas cadet, M. Martos, le comte Sedan o, les ministres du passé et ceux de l'avenir. Dans sa chasse princière de Vinuelas, à deux pas de Madrid, il a beau réunir les notabilités de tous les partis, ses hôtes ne se gênent pas, en retour, pour lui faire des misères. Il plaide pour la moindre chose, même quand il sait d'avance que sa cause est perdue. Sa fortune est l'imbroglio le plus comique du monde, et, quand il mourra, ses héritiers mettront trente ans à découvrir ce qu'ils possèdent. Après une vie financière plus qu'accidentée, le marquis de Campo laissera un nom dans la haute banque. Il a été créé marquis par don Alphonse, mais mourra sans voir se réaliser son fève, sans être duc de Vinuelas.

Un autre marquis, fraîchement titré, — c'est le roi Améd ée qui Ta anobli, — mais tout-puissant dans le monde des affaires, est M. San Migu el, marquis del Cayo del Rey et le plus grand boursier de France et de Navarre. A Paris, où il fait un voyage tous les trois mois, on le voit vers midi, au café Anglais, donnant des ordres aux coulissiers qui viennent les solliciter le chapeau à la main. A Londres, les gros financiers le respectent et le craignent. A Madrid, un mot de M. San Miguel suffirait pour changer l'allure de la Bourse. Excessivement fort en affaires, sa fortune est immense et sa rondeur célèbre. Il a épousé la fille du général Gandara, personne très respectée, ayant une fille aînée d'une beauté éclatante. Quelle ambition a le redoutable marquis? Nul ne le sait, et ses calculs politiques, ne se cotant pas à la Bourse, sont inconnus. M. Zorrilla, peut-être, en pourrait dire quelque chose. A l'occasion des célèbres conférences de Biarritz, lorsque tous les chefs républicains s'y rencontrèrent il y a cinq ans, M. San Miguel, qui ne s'était jamais occupé

de politique, s'y rendit et, à la fin d'un dîner donné par Eusèbe Blasco aux représentants de la presse, se révéla comme démocrate dans un discours fort applaudi. Mis en rapport avec lui par l'écrivain espagnol, M. Zorrilla, charmé de la recrue, imposa le marquis comme candidat aux Cortès dans son adoré district de Burgo de Osma, là où sont ses fidèles, ses parents et ses amis dévoués. C'était la plus grande preuve d'estime que pût donner à un homme le chef des révolutionnaires. Le marquis fut élu à une majorité colossale. Huit jours après, il abandonnait son nouvel ami et se rangeait parmi les libéraux dynastiques.

Salamanca etManzanedo morts, la haute finance

a perdu de son influence de jadis. Le marquis de

Loring, beau-père de M. Francisco Silvela, et cent autres banquiers, ne sont que des prêteurs à l'État profitant de la politique pour faire leurs affaires. Je ne vous parlerai pas des banquiers français qui jouent en ce moment un rôle dans les finances espagnoles. Ce sont vos amis, et vous les connaissez mieux que moi.

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