‹ La société de MadridChapitre 3 sur 38 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

Le Roi aurait pu inventer la poudre, il a assez d'esprit pour cela; l'ayant trouvée inventée, il s'est intéressé à la manière dont on l'emploie. Il a la passion de la guerre. Alphonse XII se fait traduire tout ce qui paraît en Europe touchant l'art militaire; il a dans ses cartons un mémoire sur l'organisation de l'armée, mémoire qui, dit-on, ferait honneur au plus instruit des généraux européens. C'est dans cet amour des armées que je trouverai le motif de mon plus sincère reproche contre le roi d'Espagne. Son admiration pour

l'armée allemande n'a pas de bornes; dans ses rêves ambitieux il a certainement songé que le plus grand bonheur possible serait de commander au feu une division allemande, et son titre de colonel de uhlans, l'idée de porter le costume d'un corps prussien, lui ont été à coup sûr un grand plaisir, non, comme on l'a cru, par haine de la France, car Alphonse XII aime la France, et il a pour Berlin, comme ville, en la comparant à Paris, le dédain qu'il a pour un régiment français en le comparant à un régiment prussien ; il aurait autant de plaisir à entendre dire de lui en France : C'est un boulevardier, qu'il en aurait à entendre dire en Allemagne : C'est un echter Soldat.

Le roi connaît par cœur l'annuaire de l'Espagne : état-major, colonels, officiers des régiments de la Péninsule, il pourrait les citer, je crois, tous par leurs noms.

Quand il eut le bon esprit d'appeler à ses conseils la gauche dynastique et qu'il confia au général Lopez Dominguez le portefeuille de la guerre, ce fut avec un intérêt passionné qu'Al-

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phonse XII interrogea ce novateur, ce moderne, cet homme unique, si instruit, si sensé, que j'ai toujours comparé au général Chanzy, tant la hauteur des deux caractères avait de points communs. Le Roi ne se lassait pas de ces conversations, desquelles il y avait toujours pour lui un profit d'expérience ou une clarté nouvelle à tirer.

Alphonse XII, en outre de ce goût si ardent pour l'art militaire, est adroit à tous les sports. Il est chasseur intrépide et infatigable. Élégant et hardi à cheval, il tire bien et pointe avec justesse. Au tir aux pigeons situé dans la Casa de Campo il parie avec ardeur. Pratique avant tout, le jeune souverain voit dans chaque distraction ce qui peut lui être utile, développer son adresse. Il s'applique au billard pour pouvoir donner la revanche à son heureux adversaire le duc de Ahumada, qui, d'après ce qu'on affirme à Madrid, se fait quinze mille livres de rente comme professeur du Roi, en le battant au noble jeu trois fois par semaine.

Le Roi est un causeur charmant; mais, de même

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que le prince de Galles, le mouvement de son esprit est tel qu'il n'a pas le temps d'apprendre à écouter. Cependant, lorsque son interlocuteur émet une idée nouvelle, il la happe pour ainsi dire au passage, l'habille à sa guise, la revêt d'une enveloppe personnelle, originale, et la fait sienne. C'est d'ailleurs un droit royal de prélever un impôt sur l'esprit de ses sujets.

Quoiqu'il soit bien le fils de sa mère, l'aspect de sa personne rappelle très peu l'ampleur de la reine Isabelle. Il est petit, presque chétif ; aussi, malgré les miracles de Poole, a-t-il plutôt l'air d'un homme élégant et raffiné que d'un roi puissant.

11 a les yeux de sa mère, mais point le regard. Il fixe bien franchement les gens, mais, de même qu'il ne les écoute pas, il ne les pénètre pas.

Très correct dans l'accomplissement de ses devoirs de famille, il n'oublie jamais un anniversaire. Le 4 octobre, il se rappelle qu'Isabelle II a un mari ; le 19 novembre, il envoie des vœux à sa mère; quand l'anniversaire de la Reine, sa femme, approche, il a toujours pour sa chère Crista un

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bijou de commandé. Alphonse XII n'est pas prodigue. Il est économe par calcul. Il a vu de trop près la misère dorée au palais Basilewski ; il n'oublie pas la vente à l'hôtel Drouot des diamants de sa mère ; il sait ce que valent les courtisans du malheur; il se rappelle qu'à un moment de grande gêne, la reine Isabelle obtint d'un comte belge, et non des Espagnols de son entourage, 80,000 francs qui lui étaient indispensables. Le Roi, ayant ces souvenirs présents à la mémoire, épargne autant qu'il peut, et l'on prétend qu'il envoie chaque mois un demi-million de réaux en Angleterre. Les oppositions accusent le Roi d'avarice; il est surtout le fils d'une mère prodigue : certain écrivain espagnol était « timide de travail »; lui est « dépensier timide ».

Alphonse XII est bien le roi moderne, qui se croit détenteur du trône (tout comme un premier secrétaire qui se dit chargé d'affaires) par intérim. C'est lui qui devait prononcer cette phrase désormais historique : « L'idéal d'un homme est d'être roi détrôné habitant Paris, avec de l'argent. »

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Voilà qui prouve combien peu le Roi s'illusionne sur la durée de son règne, et comme quoi il ne se croit pas invulnérable de par la puissance et la vertu de son sceptre.

Le descendant de Charles-Quint est, quant au fond, l'incarnation de la fameuse définition du roi constitutionnel de M. Thiers : « Il règne et ne gouverne pas. n On ne lui connaît guère de passion politique. Il se laisse baiser la main par ses courtisans, comme au bon vieux temps de la monarchie absolue; il baise lui-même l'anneau de Messeigneurs les évêques; il étale avec amor ses prérogatives regaliennes quand il cause avec ses féaux vassaux; et quand il reçoit MM. Martos, Montero- Rios et les autres démocrates ralliés à la dynastie, il se pose en champion des idées modernes, se moquant agréablement des vieilles théories, des préjugés surannés des fidèles du trône et de l'autel. La vérité vraie, c'est qu'en homme d'esprit et de savoir qu'il est, Alphonse XII, témoin des faiblesses, des bassesses des uns et des autres pour conquérir le pouvoir, trouve que tous les moyens

connus jusqu'à présent pour gouverner les peuples sont détestables. « Ahl disait-il un jour, si le budget était assez riche, assez élastique pour que tous les Espagnols y fussent inscrits, c'est alors qu'on pourrait mettre sur la façade du palais des Cortès la fameuse affiche : « Maison à louer. » Toutes les nuances des groupes s'effaceraient dans l'encre dont on se servirait pour signer à la fin du mois le compte de solde. »

Le Roi a le rare mérite, dans le pays des habladores, de céder peu à l'entraînement de ceux qui ont beaucoup à promettre.

La mémoire de Sa Majesté est prodigieuse; il sait les noms, prénoms, alliances et généalogies de tous les citoyens marquants de son royaume. Il apprend par cœur tout ce qu'il lit, il retient tout ce qu'il entend. Dans les petites soirées qui ont lieu très souvent au palais , dans le salon appelé « le salon chinois », avant déjouer au billard, le Roi récite par cœur Calderon, Lope de Vega, des chapitres de Balmes, des discours de Castelar, des doloras de Campoamor et des odes

d'un de ses anciens officiers d'ordonnance, l'officier de marine Aguirre.

Le don des langues étrangères, le roi Alphonse l'a au suprême degré. C'est d'ailleurs un don princier. Comme les princes Luis et Fernando de Portugal, comme l'empereur Alexandre, comme le prince de Galles, comme le roi Ilumbert, comme Léopold II, Alphonse XII, quand il parcourt le cercle diplomatique, peut adresser la parole à chaque chef de mission dans sa langue natale. Il n'y a que le turc et le russe que Sa Majesté ne possède pas suffisamment bien pour les parler en public.

Si Alphonse XI [ n'était pas né sur le trône, et s'il avait travaillé en vue de se faire par la parole une situation, il serait devenu un orateur de mérite. Il parle bien ; son débit est peut-être un peu monotone, mais il sait composer un discours. Les périodes, quoique longues, ne manquent pas d'ampleur ; s'il les gonfle parfois de phrases trop romantiques, il les arrondit à merveille; ses coups portent, et il émaille la phraséologie officielle,

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presque toujours banale, d'idées personnelles et sensées.

Le Roi, quand il n'est pas égaré par son admiration pour le militarisme allemand, sait, ma foi, être très habile. Depuis son avènement au trône de Castille, il n'a pas manqué une occasion de provoquer la sympathie d'un peuple impressionnable et facile à séduire si l'on y met de l'adresse. Sans l'exil de M. Ruiz Zorrilla, décrété à tort aussitôt la Restauration faite, peut-être Alphonse XII n'aurait-il pas eu de conspiration à redouter, car le jeune monarque, rentré après dix ans de guerre civile, après tant de fautes commises par les républicains qu'il n'y en avait plus une à commettre, possédait bien des avantages. Sa connaissance de la vie moderne, ses façons d'être bienveillantes, son esprit, sa rondeur, son goût pour les amusements espagnols, assuraient sa popularité. Supprimer la morgue ancienne, rechercher l'amitié et les services des révolutionnaires gênés, donner la main à ses sujets, ne tutoyer personne, démocratiser un peu l'étiquette

de sa cour, sortir seul à pied ou à cheval, laisser applaudir au théâtre en sa présence, saluer et lorgner de sa loge, être le premier aux courses de taureaux, faire des discours, s'affoler de vers, se lever de bonne heure, donner audience à tout le monde, — c'était plus qu'il n'en fallait pour être adoré à Madrid. Les lamentations des courtisans, qui voyaient la monarchie perdue parce qu'elle renonçait à la plupart de ses coutumes surannées, ajoutèrent encore à l'admiration du grand nombre. On racontait des anecdotes comme celle-ci : Alphonse XII, causant avec un ministre et parlant du roi Amédée, l'appela en riant, avec sa belle humeur habituelle : « un confrère dégommé ».

Sans deux ou trois millions de républicains irréconciliables et trois cent mille carlistes, toujours l'arme au bras, Sa Majesté pourrait gouverner en paix à l'abri de tout souci personnel dans le plus sombre des palais. Depuis qu'il a conscience de son impopularité, il a déclaré maintes fois qu'il ne se laisserait pas détrôner comme sa mère ou comme le ' roi Amédée, et qu'il ne quitterait pas Madrid vivant.

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Le roi est courageux, actif, résolu, très ferme, très énergique. Sauf ses adversaires, et encore! il a, au premier moment, conquis tout le monde, car nul peuple plus que l'Espagnol n'aime et ne respecte la force de caractère.

On accuse Sa Majesté d'être un don Juan ; tous les rois aimables ont eu cette réputation. Les femmes, éprises de la couronne, poursuivent Alphonse XII à la promenade, au théâtre, l'assaillent de leurs déclarations et le compromettent souvent par de fausses apparences. Plus d'une, pour faire croire qu'elle est « la belle du Roi », le dirait volontiers.

Le premier mariage du Roi fut un mariage d'amour. Rien n'était plus touchant que le récit de cette passion, qui rappelait Roméo et Juliette s'aimant à travers les haines de famille. La reine Isabelle déteste son beau-frère le duc de Montpensier et s'opposa toujours au mariage de Mercedes d'Orléans avec don Alphonse : « Cette branche cadette est terrible, disait-elle ; Mercedes, qui esl charmante, est capable, se voyant reine, deconspi-

rer contre son mari pour mettre son frère Antonio à la place. »

L'effet de ce mariage d'inclination fut immense chez un peuple où l'amour prime tout, La mort de la reine Mercedes;, qui a été un deuil pour 1 Espagne, plongea le Hoi dans une douleur profonde. a Combien de fois ai-je vu le Hoi pleurer! » disait le marquis de *** dans l'antichambre royale.

Son amour brisé, le Hoi songea à se marier en souverain : le malheur qui l'avait accablé le transforma; son caractère s'affermit et l'adolescent devint un homme.

Ses ennemis eux-mêmes reconnaissent des qualités à Alphonse X1L La plus remarquable est une force de volonté qu'il applique parfois mal à propos, comme pour son voyage en Allemagne, désapprouvé par tous les partis et source de ses déboires actuels. Sauf ce fatal voyage, on n'aurait eu rien à lui reprocher comme monarque constitutionnel, et Ton ne saurait le rendre responsable des difficultés qui naissent à chaque moment sous ses pas, dans un pay§ à moitié carliste et à moitié républicain.

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Ses qualités et les divisions des révolutionnaires lui ont été très utilek, car, jusqu'aux derniers événements, le nombre de ses partisans n'avait lait que croître. D'anciens démocrates fort influents gravissent aujourd'hui les marches du palais royal et baisent la main de la Reine; des carlistes endurcis ont reconnu l'état de choses actuel; et la masse, quoique républicaine, a mis beaucoup de bonne volonté à subir le souverain. Je ne veux pas vous prédire ce qui se passera de l'autre côté des Pyrénées ; mais je tenais à vous avertir de cette situation personnelle d'Alphonse XII t bien supérieure à celle des ministres conservateurs.

La vie du Roi est partagée entre le sport et les affaires publiques, desquelles il s occupe plus qu'on ne le pense. Son cercle intime de généraux lui est très attaché, à cause de son goût pour les choses militaires et parce qu'il protège l'armée contre son gouvernement. On lui a prêté l'ambition de faire de l'Espagne un petit empire, et Ton a même lancé à ce propos un ballon d'essai qui a crevé en l'air.

Dans l'affaire des Carolines, qui est devenue le point de départ de son impopularité, on a trouvé qu'il avait été par trop dédaigneux des avis de son ministère et qu'il avait agi avec trop de personnalisme. A l'intérieur, il est implacable envers ses ennemis, et son absence de pitié pour les militaires soulevés lui a fait le plus grand tort. Il est conservateur, môme quand il a des ministres libéraux, et son attachement pour M. Canovas, le plus impopulaire des hommes politiques d'Espagne, n'est un mystère pour personne.

Matinal, il a, comme Charles IV, la passion de la chasse. Ses résidences royales du Pardo, ftAranjuez, de la Granja, de la Casa de Campo sont des rendez-vous charmants pour les « grands » et les « grandes » qui l'entourent et avec lesquels il est très familier.

Sa Majesté a vingt-sept ans; chasser, conduire, renverser de petits taureaux à Algete, propriété du duc de Sexto, monter à cheval, aller aux courses, lui paraissent toujours des amusements nouveaux. La musique ne lui dit rien; il confessait

à un ami que, depuis six ans qu'il était roi, il commençait ii peine à reconnaître la première mesure de Thymne royal. Vous ai-je dit qu'Alphonse XII adorait la poésie? Spirituel comme sa mère, ses bons mots se répètent; sans la maladie qui le dompte parfois p il trouverait, malgré des complications nouvelles, le rôle de roi intéressant cl facile ii jo Lier- Son peuple, en quelques jours, s'est complètement détache de lui. Vous vous en apercevrez bien vite dans un pays où le danger est une excitation au courage. Si la révolution se fait, Alphonse XII en exil ne perdra pns Imites les royautés : il emportera celles du charme et de l'esprit

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