VINGT-TROISIÈME LETTRE
A Madrid, vous vous demanderez où commence le grand monde et où il finit. Toutes les portes y sont ouvertes, il n'y a- pas de caste fermée. La facilité des relations est unique dans la capitale de l'Espagne. Le noble et le financier, le « grand » cl les personnages dont les idées sont le plus collet monté, sont charmants dans le commerce de la vie, simples de manières, avenants dans la meilleure expression du mot; vous en aurez la preuve dès votre arrivée. C'est vous dire que la fierté espagnole, devenue proverbiale, n'existe
que si elle est froissée. Observez-vous bien à cet égard ; nul plus que l'Espagnol ne se formalise vivement, quoiqu'il soit le plus franc el le plus sansfaçon des hommes. Ce qu'on appelle la « bonne franquette » de l'intimité parisienne est le ton habituel de la meilleure société madrilène.
Tout le monde se connaît. Une présentation est inévitablement accompagnée de l'offre mutuelle delà maison, et vous pouvez accepter l'hospitalité sans crainte de trouver jamais mauvaise mine ou mauvais accueil chez personne.
Depuis deux ou trois ans, les dames espagnoles ont pris un « jour » ; mais on va partout, n'importe quand; les visites, les petites soirées, les comédies de salon, les dîners, les promenades occupent la vie ordinaire des Madrilènes. On se couche à 2 ou 3 heures du matin, on se lève à 10, et l'on n'a pas d'autre souci que celui de se distraire. Pour un jeune homme comme vous, Madrid est la terre promise. Durant six mois de l'année, le temps vous manquera pour vous amuser.
Il y a pourtant le grand, grand monde. Étudiez votre guide officiel, avant d'aller à Madrid. Il vous apprendra les noms de 243 grands d'Espagne, 96 ducs, 900 marquis, 717 comtes, 100 vicomtes, 36 barons, bien entendu pour toutes les Espagnes; mais les deux tiers habitent Madrid en hiver. Votre guide vous apprendra surtout qu'il y a dans l'année dix jours de gala, onze jours de demigala, une saison d'opéra ou plutôt de salons permanents dans lesquels on reçoit quatre fois par semaine; une promenade charmante au Retiro, des courses de taureaux, des courses de chevaux, les concerts du printemps et les jours de mode au Théâtre-Espagnol et à la Comédie. Si avec cette série vous vous ennuyez, c'est que vous êtes blasé sur tous les plaisirs.
Votre premier soin doit être de vous abonner à l'Opéra, que vous aimiez la musique ou non. Mieux vaut même que vous ne l'aimiez pas; vous partagerez cette indifférence avec le grand monde madrilène. Le peuple seul, placé dans l'immense poulailler du haut, écoute à l'Opéra la musique qu'il
adore. Dans chaque loge qui, je vous l'ai dit, est un salon, on visite ses amis; ordinairement, les premières connaissances et les présentations se font là.
Le tout Madrid monte plusieurs fois par semaine le magnifique perron de l'un des plus beaux théâtres d'Europe. A la sortie, dans le grand foyer, en attendant les voitures, vous pourrez papillonner une heure encore de groupe en groupe, admirant sous les dentelles les plus beaux yeux que vous ayez rencontrés dans vos voyages.
Les Madrilènes sont charmantes, et très coquettes dans le bon sens du mot. A Madrid, la galanterie est un culte et les femmes y sont plus gâtées qu'en aucun pays de la terre. Tout le monde est amoureux et jaloux ; on flirte tant qu'on peut, et, en même temps qu'on siffle au théâtre un mot d'allure un peu leste, — car on tient à la moralité dans l'art, — on accepte très bien pour soi cette situation que, du temps de Stendhal, on appelait en Italie triangolo equilatero.
Donnez le bras en toute occasion, multipliez les
' soins, les attentions; vous plairez beaucoup. Ne vous gênez pas pour débiter ce que partout ailleurs on prendrait pour une déclaration et qu'en Espagne on considère comme des fleurs de la conversation, flores dont tout le monde connaît le répertoire et dont tout le monde use. Depuis le voyou de la rue, qui lance à haute voix des flores à toute jolie femme qu'il croise, jusqu'au gentleman qui choisit les plus belles phrases à débiter, la vie espagnole est une espèce de cour d'amour à la moderne, où la poésie tient la grande place.
Les vers y sont en grand honneur et vous entendrez le poète Grilo récitant ses belles compositions. Campoamor, Nunez de Arce, Pelayo, Valera, ne peuvent suffire aux demandes qu'on leur adresse de réciter des vers inspirés par la virile muse espagnole.
De beaux hôtels, de vieux palais, des appartements somptueux, reçoivent à la fois aristocratie, hauts fonctionnaires, généraux et financiers, poètes et romanciers. Ce qui fait le charme de ces réunions, c'est la noblesse des sentiments, la
2*i LA SOCIÉTÉ DE MADRID.
tolérance de ce grand monde, où Castelar et Canovas, Martos, Carvajal, carlistes et démocrates, se tutoient, se croisent, s'abordent et s'aiment, car l'Espagnol n'a pas de rancune.
Durant la saison, vous aurez des bals chez le duc de Fernan Nu nez , dont les fêtes ont l'éclat des grandeurs anciennes, chez les Roman a, chez les Medinaceli, etc. Les bals costumés, les soirées données par le corps diplomatique abondent. Les rois ont honoré de leur présence quelquesunes des maisons espagnoles que je vous ai citées.
Les femmes s'habillent avec beaucoup de richesse, mais avec assez peu de goût; elles portent leur chapeau, comme leur mantille, en arrière de la tête, ce qui donne aux coiffures un aspect tout différent de celui qu'elles ont à Paris. C'est encore Paris qui fournit les toilettes à Madrid, mais au goût de Madrid naturellement, ce qui n'est plus tout à fait le goût parisien. Le luxe des fêtes madrilènes vous frappera d'autant plus qu'on ne soupçonne pas, dans une ville pleine de mendiants et de gens malpropres, les trésors cachés derrière les murs
des maisons anciennes à grands balcons en relief, aux portes à clous du temps de Philippe IV. C'est paoi qui ai dit que Madrid est une vilaine personne avec une âme d'or.
Les hommes sont très corrects, très élégants; ils suivent les modes anglaises. Excellents cavaliers, ils aiment tous les sports. Le premier pour eux est la course de taureaux ; vient ensuite le tir au pigeon, pour lequel les tireurs se recrutent dans la grande aristocratie. Le roi Alphonse y est très assidu et gagne souvent la poule. Depuis quelques années, Madrid possède un hippodrome avec trois jours de courses où Ton déploie un luxe effréné de toilette. Les assauts d'armes sont fréquents et les bons tireurs nombreux.
Dans un espace de cent mètres carrés, vous trouverez le Casino, le Veloz-club et le Gran-Peîia, les trois clubs élégants de Madrid ; vous irez, après le théâtre, y causer jusqu'à l'aube taureaux et politique, — les deux grands et presque uniques sujets dont on s'entretienne dans le monde. Si cela vous ennuie, vous pourrez faire votre partie
de baccarat. Le jeu a traversé la frontière, et il a rapidement passionné.
Ces trois clubs sont tous très comme il faut; mais vous vous plairez davantage au Veloz, rendezvous de la jeunesse dorée dont vous ferez tout de suite partie. En sortant, jetez sur vos épaules votre capa à doublure rouge ou blanche, qui va si bien sur l'habit. Vous entendrez en rentrant chez vous les adorables mélodies lointaines des guitares, chulaSy qui semblent la voix de cette ville sans pareille ou l'amour, la poésie et la musique empêchent de penser aux choses sérieuses.