VINGT-QUATRIÈME LETTRE
Entre nous, mon jeune ami, nous sommes quelque peu poseurs, nous, messieurs les diplomates; avec notre inviolabilité et notre droit d'exterritorialité, nous nous prenons au sérieux dans tous les actes de notre vie, ce qui est excessif. Nous nous croyons barbouillés de l'huile sainte qui sacrait jadis les augustes personnes de nos seigneurs et maîtres, élus du Tout-Puissant. A Madrid, nous sommes obligés de nous donner trop de peine, en vérité. Dans cette ville del oso y del madrôno, nous avons à faire de grands frais ;
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il nous faut estropier la belle langue de Cervantes; il faut que nous soyons archi-polis, même empressés, pour nous faire admettre dans le courant de la société madrilène.
A Madrid, un ministre, un secrétaire, un attaché ne sont presque rien, et messieurs les Espagnols s'en montrent par trop dédaigneux. Peut-être en définitive ont-ils raison de faire assez peu d'attention à nous. Qu'est-ce qu'un diplomate au bout du compte? Un oiseau de passage : grue, canard, aigle ou pluvier doré, il y a de tout dans la carrière!
Aucun de mes anciens collègues n'est plus à Madrid, mais ceux qui y sont aujourd'hui, je les ai connus ailleurs et suis à même de vous dire quelque chose sur eux.
Le comte de Solms Sonnenwalde est un peintre médiocre et un chef de mission de bonne facture. Il est en bois, mais en bois articulé: Il parle peu, sourit souvent, salue élégamment; il est bien en cour, bien dans le monde ; il fait les biographies et les portraits de beaucoup de gens; sa prose, il l'envoie à Berlin; ses croûtes restent à Madrid,
ornant les boudoirs des mondaines de la cour d'Espagne. Froid, compassé, on ne lui connaît pas de tendresse ; il n'a sans doute pas le temps de penser à l'amour. Les agents allemands étant forcés d'adjoindre à leurs fonctions de diplomates les nobles attributions de chefs de police, ils n'étudient plus, ils surveillent les hommes politiques du pays où ils sont accrédités.
Les secrétaires et les attachés du comte dé Solms sont des personnages décoratifs qui figurent. Ils ont l'air d'être en vraie tapisserie, mais ne vous y trompez pas, ils sont en toile peinte.
L'Autriche est représentée par le comte Victor Dubsky, jadis fort bel homme. Deux cheffesses de mission, nne baronne et une comtesse, se disputèrent son cœur. La comtesse polonaise l'emporta, dit-on, sur la baronne batave. Depuis lors, le comte Dubsky est marié ; il a tout oublié en fait d'amour; a-t-il appris quelque chose en diplomatie? Fort heureusement l'Espagne et l'Autriche n'ont pas de raisons pour être mal ensemble, et, nulle complication ne pouvant surgir,
Dubsky, comme agent de paix, vaut son pesant d'or. Et puis, il porte si bien le frac! Il est si merveilleux en uniforme hongrois !
L'un des nombreux Zichy de l'Empire austrohongrois est le secrétaire du comte Dubsky. Est-il bien, est-il mal? Ni mal ni bien. Il est Autrichien, et cela veut tout dire en diplomatie , le diplomate autrichien étant le type de l'élégance diplomatique. Il danse, rit et salue à merveille. Dès qu'on s'occupe de quelque chose de sérieux, il devient une vivante énigme, ayant découvert que le meilleur moyen de ne pas s'engager, de ne pas se trahir, est de se taire.
Le baron des Michels vaut mieux que sa réputation. Il pose pour le casse-cou, et n'est qu'un cascarrabia. Ses histoires avec l'administration espagnole sont légendaires. Des Michels n'a qu'un défaut : il n'était pas mûr pour une ambassade; il n'est pas à la hauteur de sa situation; mais comme agent, il est loin d'être médiocre, et comme homme, il est gracieux, obligeant. Au fond, dès Michels ne compte que des amis à Ma-
drid et partout où il a été, quoiqu'il soit ce qu'on appelle, en France, un braque.
Je passe sous silence le personnel de l'ambassade française. Ils font si peu parler d'eux, messieurs les membres de la nouvelle couche sociale de la diplomatie républicaine! Pas brillants, pas entreprenants, pas hommes du monde, voilà leur bilan; il faut une seconde génération pour prendre ton.
M. Albert Blanc, ministre d'Italie, baronnifié de fraîche date, a l'air plutôt d'un chef de cuisine que d'un chef de mission. Mais gare à la question qu'il traite, car Blanc sait mieux que personne lier la sauce! Blanc n'est pas Italien, il est Français; et quoique Français, comme il est sujet italien, il déteste naturellement la France de tout son cœur. Il est né en Savoie de parents dont la situation était plus que modeste. Cavour, qui se connaissait en hommes, le prit pour secrétaire, ainsi que Nigra. Blanc resta attaché au grand politique et demeura au ministère jusqu'au moment où il quitta l'Italie pour aller, comme chargé
d'affaires, en Autriche. Son séjour à Vienne ne fut pas long; il était trop bourgeois pour la cour la plus aristocratique de l'Europe. Revenu à Florence j il fut le chef de la délégation italienne qui entra à Rome pour prendre possession de la ville éternelle au nom du roi galantuomo. Amédée élu roi d'Espagne, Blanc alla comme ministre à Madrid; mais, Cialdini ayant été envoyé comme ambassadeur extraordinaire dans le pays où il fît 6es premières armes, il y trouva Blanc qui lui déplut et qu'il cassa. Blanc fut alors dépêché h Bruxelles, je crois; de là il fut nommé à Washington, où il eut le bon esprit d'épouser Une charmante créole, une demoiselle Thierry, fort riche.
Nommé sous -secrétaire d'État à Rome, il eut maille h partir avec son ministre. Mancini restant à la Consulta, Blanc parvint àjréaliser son rêve, h retourner à Madrid. Finalement, Blanc n'a pas réussi h faire oublier son prédécesseur, dont le surnom la Cocotte fanée, était si joli et lui allait si bien. Greppi était choyé, chéri par tout le monde ;
Blanc, malgré sa richesse, malgré son esprit, n'a pas su se poser; il ne fait pas partie du high life : ni lui, ni sa femme, en dépit de leurs excellentes intentions, ne peuvent réussir à s'aristocra- User.
Malgré tout, Blanc, qui est un fin personnage, fera son chemin; il sera ambassadeur, voire ministre des affaires étrangères.
Le nonce Rampolla est un vicaire qui croit être malin, qui parle pour faire parler les autres et ne réussit qu'à être indiscret.
Je ne quitte pas l'Église. Le Portugal est représenté par le fils d'un chantre : Mendes Leal est un érudit, un lettré. Autant il est maigre, autant sa femme est opulente. Ce sont tous deux de très aimables gens. Populaire parmi les hommes de lettres, Mendès Leal serait l'idéal des ministres polis, si la faiblesse de sa vue ne le faisait se cogner dans tous ceux qu'il croit saluer. Il est très aimé de quiconque le connaît. Sa femme, dona Rosina, a laissé des regrets dans toutes les capitales où elle a passé.
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Avez-vous lu M li% Giraud ma femme? Michel Gortschakoff est fort amateur de la prose de M. Belot. Depuis la mort de son père, il est grand d'Espagne. Il a commenté, comme il a pu, le Don Quichotte en se faisant une superbe collection de plats à barbe. Il y a quelques mois, le bruit a couru que Gortschakoff allait épouser l'ancienne M"* de Reszké. Je n'en ai rien cru. Dans Rome, il eût épousé plutôt son affranchi.
Morier représentait l'Angleterre. Il a été nommé, ces derniers temps, à Saint-Pétersbourg, pour remplacer mon ami Edward Thornton. Morier est plutôt un leader parlementaire qu'un diplomate. Il pose pour la brutalité ; il ferait mieux de poser pour ce dont il a à revendre : pour l'esprit.
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