‹ La société de MadridChapitre 32 sur 38 · VINGT-CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-CINQUIÈME LETTRE

Les toreros ont une grande situation dans la société de Madrid. La passion des courses, qu'on pourrait qualifier de délire, s'est encore exaltée depuis la Restauration. De même que la Révolution s'efforçait de mettre le pays au niveau de l'Europe moderne, de même la monarchie semble vouloir faire reculer l'Espagne aux temps de Charles IV. La passion publique s'y prêtant, la vogue croissante des courses de taureaux n'a pas trouvé d'obstacle depuis dix ans.

Allez à ces courses ; vous verrez là un spectacle

aussi grandiose que sauvage. Pour l'habituer à éventrer les chevaux et parfois les hommes, on a familiarisé le peuple espagnol avec le combat et le sang. Les espadas sont des dieux, des héros dont la popularité dépasse tout ce que vous pouvez imaginer. Malgré leur manque complet d'éducation et leur humble origine, les toreros sont les amis des grands seigneurs comme ils le sont de la populace. Chaque fois que vous rencontrerez l'un d'eux dans la rue, vous le verrez entouré ou accompagné de curieux et d'admirateurs. Riches, généreux, sansinfatuation, ils ont leur cour et n'en sont pas plus orgueilleux. Parmi ces idoles de la foule il n'y a que des héros. Vous trouverez les toreros pendant la semaine aux cafés et dans les restaurants à la mode, pêle-mêle avec les mondains les plus célèbres. La haute société de Madrid raffole des courses; de temps à autre, elle en organise une avec de jeunes taureaux, qui sont tués par les fils des meilleures familles, dans une toute petite plaza et devant les dames de l'aristocratie. Bien que les principaux propriétaires de toradas

ou ganaderlas (assemblage de troupeaux) soient tous riches et quelques-uns nobles, les relations entre eux et les toreros deviennent aisément intimes. Au cirque, les gens les plus corrects coudoient le peuple dans les tendidos (gradins à côté de la piste). Vous n'éviterez pas cette intimité hebdomadaire, qui vous paraîtra souvent très drôle et souvent féroce. Vous verrez des toreros, picadores et espadas : ils sont tantôt glorieux, tantôt défaits. Aux courses, on ne pardonne rien, mais on ne laisse rien sans récompense. Dans l'espace d'un quart d'heure, le favori de la foule devient son martyr; la gloire et l'humiliation se donnent la main. La plaza de Toros, c'est l'Espagne avec son soleil brûlant, ses passions débordantes, son mélange de fierté et de raillerie, sa société pêle-mêle, son esprit d'indépendance et son amour pour tout ce qui est combat, Ranger bravé ou difficulté vaincue. L'ouvrier, qui a gagné trente ou quarante francs par un travail acharné durant toute la semaine, dépense quinze ou seize francs en billets de place, lunch, voiture, éventail et vin, riant comme si le lende-

main il devait se réveiller millionnaire. Ce peuple est fantastique : nul ne peut savoir où commence chez lui la pitié, où finit la barbarie. En l'observant, vous conclurez comme moi qu'un peuple tel que celui-là mérite sa réputation de grand.

Les espadas à la mode sont Lagartijo, Frascuelo, Pastor, Cara-Ancha, Hermosilla, Mazzantini et quelques autres. Les deux premiers surtout jouissent d'une popularité qui serait restée unique sans l'apparition du dernier, dont je vous parlerai tout à l'heure. Lagartijo est le vrai modèle du torero classique, aux lignes fines et à l'air distingué, bien entendu dans son genre. Frascuelo est plus rude, moins svelte, plus poseur.

Tous les deux sont des enfants du peuple, parlant comme lui et sans le moindre souci du style, ce qui fait le bonheur des grands personnages qui s'entretiennent avec eux. Mazzantini, lettré et « monsieur », est un peu dépaysé dans ce monde du café Impérial et du trottoir de la rue de Sevilla, vrais perrons de la bourse tauromachique.

Et cependant, Mazzantini est venu prouver ce

que l'on croyait impossible : l'entrée d'un profane dans ce milieu de vaillants élèves du coup de couteau. Mazzantini est un homme distingué, auprès duquel vous pourrez compléter mes renseignements sur les courses.

Fils d'Italien, né en Espagne, dans les provinces basques, il avait, comme beaucoup de gens, l'ambition d'être riche. La modeste position de sa famille ne permit pas à son père de lui donner une carrière. Un humble emploi dans un chemin de fer, voilà tout ce qu'il possédait à vingt ans. Il est vrai que son intelligence et sa bonne conduite lui valurent d'être nommé chef de gare. Marié, retiré au fond de la province de Tolède, il rêvait d'être comédien; les fortunes faites par les premiers artistes espagnols lui troublaient l'esprit. Il jouait assez bien la comédie de salon et profitait de toutes les occasions où il pouvait brûler les planches sous prétextes de bienfaisance, se faisant applaudir comme jeune premier. Sa beauté, son intelligence, provoquaient la sympathie générale. Un jour, les employés du chemin de fer de Malpartida, où il

était chef de gare, organisèrent une course de taureaux au bénéfice de leur caisse d'épargne. Mazzantini fut invité à y prendre part. Jamais il n'avait approché un taureau; mais, dans ces novilladas ou petites courses, on ne permet que des taureaux très jeunes, bien que leurs cornes soient parfois aussi redoutables que celles des autres. Tous ses camarades devaient jouer au torero ; l'esprit de corps entraîna Louis Mazzantini. — Pourquoi pas? se dit-il. Ce qu'un autre fait, je peux le faire aussi. Tant bien que mal, il réussit à mettre des banderilles et à tuer son petit taureau. Il se fit remarquer surtout par sa taille élevée et très propre à dominer l'animal. Son élégance et son adresse acquise sur-le-champ furent très goûtées. A la sortie, l'ingénieur en chef de la voie lui dit :

— Écoutez, Luis, vous pourrez douter de la sincérité de mon conseil, mais je vous assuré qu'il y a en vous des conditions exceptionnelles pour affronter le taureau. Réfléchissez là-dessus; la chose en vaut la peine.

Le jeune chef de gare a raconté mille fois depuis

lors qu'il ne put fermer l'œil de la nuit. Était-ce au cirque qu'il trouverait sa véritable place? Lui serait-il permis de risquer la mort en échange de la gloire et de la fortune? Nature de fer, volonté admirable, quelques mois après il s'engageait pour les novilladas de Madrid. L'insuccès fut énorme; on lui donna le sobriquet de Don Patillas, à cause de ses favoris. Mais la première fois qu'il se trouva en face d'un vrai, d'un grand taureau, il ne recula pas, et son courage l'a placé parmi les espadas hors ligne. Faute toutefois de connaître la science du matador, il ne put tuer son ennemi, dénouement ridicule qui lui valut l'échec le plus complet et la résiliation de son maigre contrat." Mais Mazzantini fait ce qu'il veut.

Renvoyé, pauvre, ayant quitté sa gare de Santa 01 ail a, il fallait vivre. Heureusement il apprit qu'on cherchait à Madrid des toreros pour le midi de la France, et on l'engagea, sur sa mine, pour Montde-Marsan. C'est en France qu'il apprit l'art de Pepe Hillo. Son courage devint bientôt célèbre, et il ne tarda pas à surpasser ses collègues par l'adresse

et l'élégance avec lesquelles il triomphe des taureaux les plus féroces. C'est lui qui, le premier, a tué, seul, les six taureaux d'une course. Après un voyage à Buenos-Ayres, où il s'est perfectionné sans maître ni leçons, il est rentré en Espagne, trouvant partout le succès et l'argent désirés ; il a gagné environ 200,000 francs en deux ans. Son histoire, la différence entre son éducation et celle des toreros, son goût pour la poésie et la musique, tout cela était trop frappant pour ne pas aider k lui faire une réputation colossale. Le soir, on le lorgne à l'Opéra en habit et cravate blanche ; il assiste aux premières dans la loge d'un ex-ministre, et le lendemain il donne un coup d'épée au taureau le plus redoutable.

J'aurais à vous parler d'Angel Pastor, d'Hermosilla, de Cara Ancha, de Gallo et de quelques autres toreros en renom ; mais il suffit que je vous aie signalé les trois qui se disputent la gloire d'un art consacré chez les seuls Espagnols.

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