LA VEILLE
L'élevage des taureaux a lieu dans de vastes prairies où le soleil, la nourriture et un attentif croisement des espèces produisent ces sortes de fauves à cornes. Cette affaire, fort productive,
prend le. nom de ganaderia. Le duc de Veragua, MM. Miura, le comte de Patilla, M. Concha Sierra, sont de riches ganaderos ayant réalisé là de grosses fortunes. On s'en rendra compte lorsqu'on saura que chaque taureau livré à domicile coûte à un imprésario de cirque deux mille francs environ. Aussi le lieu d'origine est-il de rigueur sur les affiches, et c'est pour cela que l'on dit un taureau de Veragua, un taureau de Miura, etc. Les Veraguas ont une réputation de franche noblesse : ils attaquent carrément; ils ne sont pas méchants ; c'est-à-dire qu'ils éventreront chevaux et toreros loyalement, en francs ennemis. Au contraire, les Miuras sont traîtres et roublards, et les espadas les craignent sérieusement. Vous voyez que, même dans la lutte contre des bêtes cornues, on apprécie en Espagne la façon d'agir.
Les taureaux grandissent à côté de bœufs paisibles et tranquilles (cabestros), sous la conduite d'un pastor (berger) au milieu de la torada (troupeau).
Les futurs hôtes du cirque sont calmes. En été,
lorsqu'on traverse les champs, on peut les voir couchés sur Therbe, par groupes de cinquante ou cent bêtes, levant tranquillement la tête pour vous regarder de leurs grands yeux, tandis que le pastor, assis sous un olivier, fredonne un air du village.
Mais gardez-vous de courir ou de faire le moindre geste! S'il ne faut pas réveiller le chat qui dort, jugez un peu des taureaux destinés aux luttes du cirque.
Le maréchal O'Donnell, accompagné de deux aides de camp, s'en venait un jour à cheval de rendre visite à l'impératrice Eugénie, alors à Carabanchel, chez sa mère. En passant par la ganaderia, il craignit un accident et piqua son cheval de l'éperon. Les aides de camp l'imitent; un taureau se dresse et se met à courir après eux. On ne peut se faire une idée de la rapidité d'un taureau lancé au galop. Le maréchal et sa suite, pris d'une peur bleue, éperonnèrent leurs montures, et lui, le vainqueur d'Afrique, l'homme le plus courageux qui fût, avoua le soir à ses intimes qu'il avait
tremblé ce jour-là. Le fait est qu'il n'y a rien de plus effrayant qu'un taureau indompté qui souffle à vos trousses!
Quand on choisit les animaux pour la course, ce qui se fait toujours sur les renseignements du pastor, on les place dans de grandes caisses en bois fermées à coulisse d'un seul bout.
Voici comment on s'y prend.
On met toutes les caisses à la suite les unes des autres, de façon qu'elles n'en forment qu'une seule, sorte de long couloir; les séparations à coulisses sont levées et prêtes à tomber au premier signal.
Un homme est perché au-dessus de la dernière caisse. Le berger y fait entrer un des bœufs cubestros. Un taureau le suit (car ils suivent toujours les cabestros) ; aussitôt entré dans le tunnel improvisé, on laisse tomber la porte. La même opération se répète pour le reste, et de la sorte, dans une après-midi, on enferme huit ou dix taureaux successivement. Cabestros et berger iront jusqu'à Madrid avec leurs pensionnaires. Les
caisses sont expédiées par express, de façon qu'elles arrivent le soir, toujours le soir; il faut les introduire dans le cirque pendant que la grande ville repose, car l'opération du déballage est plus difficile que celle de l'emballage.
Malgré le danger, ce prologue tauromachique attire plus d'un amateur, qui accourt à cheval pour jouir de la primeur et connaître d'avance les héros du lendemain.
Grâce au respect que le taureau a pour son pastor et pour les paisibles bœufs cabestros, il ne survient pas de fâcheux accident. Cependant, un soir, un taureau s'échappa et se lança dans Madrid. Il était minuit. L'indépendant traversa le viaduc de la rue de Segovia, semant l'effroi dans tous les quartiers. Il y avait peu de monde dans les rues, mais ce fut un sauve-qui-peut général. Un paisible bourgeois, voyant venir à lui l'animal, fut pris d'une terreur compréhensible, saisit une balustrade et grimpa si haut qu'il put monter, comme M mc Malbrouck. Jugez du joli quart d'heure.
Après avoir fait escalader les entresols à tous
les habitants du rez-de-chaussée, bousculé une dame, éventré un allumeur de gaz, brisé mille fenêtres, le taureau arrive rue de Tolède, voit de la lumière à travers les vitres d'un café, enfonce la devanture d'un coup de corne et montre sa tête aux buveurs de bocks et aux joueurs de dominos. Imaginez le tohu-bohu, les bouteilles en l'air, les garçons sous les banquettes... Le taureau, méprisant tous ces poltrons, continua sa course farouche et retourna enfin au point de départ.
C'est à 10 heures du soir qu'on ouvre les caisses, à deux pas de la gare ; les taureaux s'élancent par la place, furieux de leurs vingt-quatre heures de prison ; le pastor, à cheval, crie, vocifère, range sa troupe et parvient, à force d'autorité paternelle, à y mettre un peu d'ordre. Le spectacle est curieux de cette longue file de taureaux suivant les cabestros au galop, sous le commandement du pastor; celui-ci, placé à l'arrière, les aiguillonne à l'aide d'une pique.
Vous ne sauriez croire combien ce cortège est pittoresque. Les ci beaux » madrilènes se mêlent
aux hommes du peuple, amateurs enragés. Tous suivent la cavalcade. On entend des cris, des bons mots, des conseils ; il y a des alertes ; tout cela au milieu du son tumultueux des clochettes et du trot des chevaux. C est un peu sauvage, mais vaut la peine d'être vu.
La cavalcade arrive au cirque {plaza) ; les portes du corral (enclos) sont ouvertes toutes grandes; les taureaux s'y précipitent, et là les attend une nouvelle prison. Les chiqueros ou étables grillées reçoivent chacune son hôte, qui reste enfermé jusqu'au lendemain pour la classification réglementaire.
L'encierro est fini; à demain el apartado préliminaire de la course.