‹ La société de MadridChapitre 6 sur 38 · QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE

Le roi Alphonse XII est très entoure. A-t-il, parmi ses compagnons de chasse et de sport, un véritable ami? Je n'en sais rien, et d'ailleurs je ne crois pas qu'il le cherche. L'être indispensable à l'existence de don Alphonse est le chef supérieur du palais, don José Osorio y Silva, duc de Sexto, marquis de Alcaiiices. M. de Alcanices a été un joli cavalier, presque un don Juan ; il eut le bonheur d'être admiré par les deux incomparables filles de la comtesse de Montijo : la duchesse d'Albe, qui resta à Madrid, et Eugenia de Guzman

qui promena sa toison ardente à travers la France, l'Angleterre et la Belgique, faillit épouser un gentilhomme belge, refusa sa main au prince Napoléon (le comte Ferdinand de Lesseps fut à ce propos l'intermédiaire entre le roi Jérôme et la comtesse de T éba), et devint impérairice~~des Français.

Le beau Pepe Sexlo fut, parmi les adorateurs de dona Euge nia de Guz man, celui qui regretta le plus son élévation ; il 'noya son chagrin dans les plaisirs faciles ; plus tard il goûta de la politique, fut député, maire et préfet de Madrid, aima de-ci de-là : bourgeoises, actrices, marquises, duchesses, toutes furent tour à tour également adorées, et je n'en finirais point si je devais vous parler de chacune de ses victimes. Dès 1868, le marquis de Alcanices s'attacha au Roi; il ne la plus quitté. 11 a été son ayo dans l'exil, et depuis la restauration il est grand maître de la maison de Sa Majesté. Ce qui occupe le plus le chef civil de la maison du Roi, ce sont les chevaux, les taureaux, l'organisation des fêtes champêtres tan-

tôt à Algete tantôt à la Casa de Campo, des chasses au Pardo et des pique-niques à la Granja. Le duc est bien le type de l'ancien noble espagnol, héritier de dix ou douze duchés et marquisats. Il esl constaté qu'il ne s'occupe pas de politique; cela exigerait peut-être certaines dispositions qu'il nti pas. Avec sa petite voix aiguë et son air de picador, il joue le rôle de favori du souverain, rôle détesté en Espagne. Sans cesse aux côtés du monarque, à pied, à cheval, dans la même voiture ou dans la loge voisine au théâtre, il est l'ombre <lr son auguste maître.

M. de Alcaflices est courtois, discret, homme au monde ; il s'est à moitié ruiné et porte sa pauvreté relative avec l'indifférence et la superbe de don César de Bazan. Quand il n'est pas au palais d'Oriente, on le trouve calle del Sauco. Sa femme no le retient guère, et d'ailleurs l'ex-duchesse deMorn y passe les trois quarts de l'année à Paris, fuma ni ses belles brevas, dans son hôtel de la rue Lapérouse.

M mo de Alcanices, née Troubetzkoï, est un peu

excentrique comme toutes nos compatriotes ; mais c'est une femme d'une vertu et d'un caractère irréprochables. Bonne mère, elle adore ses enfants; elle a eu un immense chagrin à la mort de sa fille Marie ; elle a pleuré le duc de Morny ; peut-être est-elle disposée encore à pleurer son second mari. Bien différent du duc de Sexto est M. le comte de Morphy, l'un des hommes les plus éclairés et les plus séduisants que j'aie rencontrés. Il pourrait influencer l'esprit du souverain, qu'il a connu enfant et accompagné dans l'exil ; mais sa réserve égale son mérite et tous les partis rendent justice à l'attitude de cet honnête homme, dont le titre de comte a été la moindre récompense qui pût lui être offerte. Excellent musicien, il raffole de tout ce qui se rapporte au divin art; ses loisirs sont consacrés à faire de la musique, entouré d'un cercle choisi de littérateurs et de poètes. 11 organise des concerts et protège les artistes inconnus ou malheureux. Nul en Espagne n'a jamais critiqué M. Guillermo Morphy, ni contesté les mérites de cet homme rare.

Un matin, M. Guillermo Morphy entra chez Sa Majesté et trouva son royal maître à genoux et regardant sous son lit. « Que cherche Votre Majesté? demanda le secrétaire en se mettant à genoux à son tour. — Je cherche mon chien Alcafiices, répondit le Roi; il est près de 8 heures et Pepe ne s'est point encore montré ; le fait est si extraordinaire, qu'il doit être caché dans un coin quelconque de ma chambre. »

Outre Alcafiices, les compagnons habituels du Roi sont le duc de Tamamès, le comte de la Corzana, le comte de Benalua, don Vicente Beltran de Lis. Tamamès a épousé une d'Albe ; il gaspille sa fortune, mais c'est un brave cœur, un brave garçon, très élégant, très chic, très hospitalier, regrettant au fond de son âme que son duché soit si moderne, car il ne date que de 1805.

Le comte de la Corzana était le troisième fils du frère cadet de M. de Alcafiices ; par la mort de ses deux aînés, il est devenu l'héritier de son oncle. En quelques années il a croqué un fort gentil capital. Très jeune, il épousa la fille aînée du duc

de Morny; le mariage fut heureux, du moins autant qu'il pouvait l'être, le comte de la Corzana faisant souvent passer avant le home le cercle, les courses et autres éléments de la vie à grandes guides.

Veuf depuis trois ans, le comte a épousé, il y a quelques mois, une de ses cousines, une demoiselle Martos, fille de M. de Héréd i a Sp inola, lequel est lieutenant de son chef et n'est comte que par sa femme.

Le comte de Benalua, orphelin depuis son enfance, possesseur d'une belle fortune, eut pour tuteur le duc de Sexto. A peine âgé de dix-sept ans, le jeune Julit o Qiie sada s'éprit d'une femme plus que légère, fort séduisante d'ailleurs, et eut la bêtise de lui donner sa main; l'union ne tarda pas à se rompre, mais Concha Lacy garda son titre de comtesse, et le comte Juli to chercha dans d'autres aventures, qui ne pouvaient désormais avoir la même fin , l'oubli de ses chagrins domestiques. Il y réussit, car il est très bien fait de sa personne, très gentleman. Il a été et il est

encore la coqueluche du sexe féminin madrilène.

M. Beltr an d e Lis, veuf d'une fille du comto Ignace Gurowski et de l'infante Isabelle, tan Ce du Roi, se console comme il peut de la perte de sa charmante femme.

Tel est l'entourage de Sa Majesté Catholique : tous hommes charmants, vrais seigneurs espagnols, généreux, spirituels, mais quelque peu brouillés avec la réflexion, les livres et menu* l'orthographe.

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