CINQUIÈME LETTRE
Le service personnel de Sa Majesté Catholique est très nombreux. On a beau dire que Victor Hugo a exagéré les coutumes de la cour d'Espagne, il reste encore beaucoup du second acte de Buy Blas au palais de la place d'Orient. Que signifierait sans cela l'interminable liste des mayordomos, caballerizos, gentiles hombres de l'intérieur, gentiles hombres de casa y boca (de maison et de bouche), ugieres, alabarderos, vêtus encore comme les gardes-françaises, monteros, aides de camp, chefs d'escorte, dames, grands d'Espagne de ser-
vice, etc.? La nomenclature de tout le personnel de la maison royale remplit un gros volume.
Le souverain reçoit beaucoup ; il est très facile de l'aborder, et je crois vous être agréable en vous donnant la physionomier de ses audiences ordinaires.
Lorsqu'on demande à être reçu par Sa Majesté, on s'adresse au mayordomo mayor duc de Sexto» chef supérieur de la maison d'Alphonse XII. Après avoir gravi les marches de pierre de ce palais sombre et imposant, il faut se découvrir bien avant l'entrée de la chambre du Roi. On ne pénètre dans la maison royale que chapeau bas; les jours de réception, lorsqu'on entre au palais par le grand escalier, on se découvre dès la première marche.
On trouve d'abord Yalabardero de service placé à l'entrée du vestibule donnant sur la saleta, puis un poste d'alabarderos; de temps en temps, un coup qui vous fait sursauter retentit ; Yalabardero frappe le sol de marbre avec son arme : c'est un grand d'Espagne, un grand 'croix, un prélat ou un titre de Castille qui passe.
Le palais du Roi est grand et sévère ; il a le même aspect que toutes les résidences royales. Le mobilier n'a pas la somptuosité de la plupart des demeures souveraines; l'œil rencontre trop d'espaces vides ; les salons ont des murs d'une épaisseur attristante. 11 n'y a de digne d'être remarqué que les portraits de Charles III et Charles IV par Goya, et le plafond de la salle du trône, qui est vraiment admirable, par Tiepolo.
J'ai souvent entendu des Espagnols se plaindre (eux qui se froissent si facilement et se croient si vite humiliés) des catégories par lesquelles on classe les visiteurs au palais : trois salons se suivent pour les grouper; le premier, la saleta, sert de salle d attente à ce qu'on appelle toul le monde; le second, la câmara, est destiné aux personnes titrées ou qui sont grand'croix; le troisième, la antecâmara, est réservé aux grands d'Espagne et aux gentiles hombres en ejercicio.
Ce qui est aisément accepté partout ailleurs, provoque à Madrid des haines et fait des blessures d amour-propre inguérissables. L'épicier
créé marquis ou bombardé grand'croix passe devant le magistrat ou le savant, simple chevalier ou commandeur. La dame noble, titre de Castille , cède la préséance à la chapelière dont le mari a été improvisé Grand au moment de la restauration. Le Grand de service a sur une liste les noms des visiteurs, et ils sont appelés par ordre d'inscription.
Le souverain reçoit d'une façon charmante; très aimable, très vif, cherchant et trouvant le mol qui pourra vous flatter dans votre carrière, dans votre profession, dans vos goûts, dans votre patrie; bref, ainsi que je vous l'ai déjà dît, Alphonse XII est le plus sympathique des hommes.
Les grands d'Espagne, chambellans de Sa Majesté, se partagent* le service du Roi. Ils sont prévenus l'avant-veille du jour où ils doivent se rendre au palais.
A l'antichambre du Roi, il y a toujours le Grand de service, la dame de la Reine, deux généraux aides de camp et un gentil hombre de l'intérieur.
Les gentiles hombres de l'intérieur ont sept mille cinq cents francs d'appointements; il ne faut pas les confondre avec les gentiles hombres en ejercicio. Ces derniers ont le droit d'entrer dans Yantecâmara. Les jours de gala, ils revêtent un costume éclatant; ils sont en culotte courte; la seule chose vilaine dans leur tenue est leurs bas de soie blanche.
Ce qu'il y a d'huissiers, de caballerizos (écuyers qui chevauchent à côté des personnes royales quand elles sortent à cheval ou en voiture), de monteroSy etc., est incalculable. Je ne dois pas oublier l'un des services qui a sa légende : les monteros de Espinosa, serviteurs exclusivement préposés à veiller sur le sommeil royal.
Ces monteros devaient jadis naître à Espinosa; comme l'emploi était héréditaire, on entendait dire d'une femme : « Elle est partie pour Espinosa et elle y attend l'heure de ses couches. » Jamais un étranger ou une étrangère n'étaient admis dans cette espèce de famille de Espinosa.
Aujourd'hui ces monteros sont recrutés parmi
les lieutenants et les capitaines en retraite. Us commencent leur service à onze heures dans Yaittecdmara de chaque personne royale; ils se promènent deux toute la nuit sans parler et veillent jusqu'au matin, toujours debout, sans cesser dr marcher en se croisant, exerçant la surveillance la plus stricte sur le sommeil royal. A onze heures du soir les huissiers et les serviteurs de la coin* descendent les grands escaliers; un suisse en culotte courte, avec un chapeau tricorne, un grand falot sentant l'huile et une énorme poignée de clefs aux mains, fait la cérémonie quotidienne de la fermeture des portes du palais. La maison royal û reste close, sous la garde des monteros de Espinosa.
La maison militaire actuelle du Roi se compose du général B lanc o, qui en est le chef, et de quelques généraux dont le dévouement et l'influence personnelle inquiètent souvent les ministres. On appelle « généraux du Roi » ceux qui ont passif par l'antichambre royale.
Le général Emilio Terrero, actuellement capi-
taine général des Philippines, a été l'un des chefs de la maison militaire d'Alphonse XII, et nul ne doute en Espagne qu'il n'ait emporté un chiffre et n'ait reçu des instructions personnelles du Roi dans cette affaire dont le dénouement peut être un mouvement national. Quelles étaient ces instructions? J'oserai le dire. Il parait certain que le Roi est plus favorable à la politique allemande que ne l'est son peuple et qu'il eût fait très aisément bon marché d'un archipel.
Au contraire de ce qui se passe à Rerlin et à Vienne, où les aides de camp des empereurs ont peu d'influence, à Madrid, les généraux qui, avant d'être dans l'intimité d'Alphonse XII, ont eu de grands commandements dans l'armée, constituent une espèce d'association que le Roi s'attache et qui s'attache au Roi. Les rapports constants et l'affection naturelle qui en résultent ont développé dans l'esprit de don Alphonse une ambition personnelle et un désir déjouer un rôle militaire, qui inquiètent tous les partis et qui ont poussé le roi d'Espagne à se lier k la plus grande puissance
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militaire de l'Europe, à l'Allemagne, par des engagements que la duplicité prussienne a interprétés à son seul profit.
Tout le personnel dont je vous parle se trouve mêlé dans les grandes occasions et même dans les cérémonies de média gala qui ont lieu à la cour la plus théâtrale du monde.
Le samedi, Leurs Majestés vont à l'église d'Atocha entendre le salut et sont accompagnées par tous les dignitaires de service, par le grand maître, le « grand » d'Espagne chambellan, le majordome, le chambellan de l'intérieur, la dame « grande », le général aide de camp, avec l'escorte royale qu'on appelle à Madrid Y escadron du salut : quatre gardes à cheval avec casques argentés à panaches blancs ouvrent le chemin aux voitures qui conduisent le Roi et la Reine; derrière, le brillant escadron, composé de beaux hommes choisis dans toutes les armes.
On raconte, à propos de ces hommes, une plaisanterie qui a fail le lour de l'Espagne. Un diplomate accrédité à Rerlin s'extasiait à la cour
prussienne sur la belle prestance des gardes impériaux.
— Comment sont les vôtres? lui demandat-on.
— Oh! nous en avons comme ceux-là, mais plus petits.
Si vous passez une année à Madrid, vous serez dans l'admiration de l'originalité des cérémonies traditionnelles de la cour de Castille. Les réceptions, appelées jadis besamanos, à chaque fête d'une personne de la famille royale ; la promenade à pied aux églises faite par Leurs Majestés suivies de toute la cour en grande tenue; le lavage des pieds de douze pauvres par le Roi lui-même, le jour du jeudi saint, au palais, devant tous les dignitaires civils , ecclésiastiques et militaires ; l'envoi des costumes du Roi, le 6 janvier, à la maison de Hijar, pour le comte de Rivadeo, conformément à une tradition ininterrompue, dans des voitures de gala et par l'intermédiaire d'un gentilhomme, — costumes qui formeraient la plus belle collection du monde depuis plusieurs siècles,
si la famille d e Hijar ne les avait pas vendus (1).
Vous .verrez un peuple essentiellement démocratique et se moquant de toutes les coutumes de sa monarchie. Ce rôle démodé, suranné, tenu par un jeune roi très moderne, très « pschutteux », ces façons d'un autre âge, ces solennités gothiques imposées ou subies par des modernes, touchent parfois au grotesque et n'ont pas la gaieté des mascarades.
Un accouchement de la Reine, que j'ai vu et que, dit-on, vous verrez aussi, est une chose inouïe de nos jours et de laquelle on souffre. L'enfant
(!) Voici l'histoire du premier envoi de ce costume royal.
Un roi de Gastille se perdit et fut abandonné par sa suite dans une partie de chasse à Rivadeo. Il vit une chaumière et y frappa. Un pâtre lui ouvrit, auquel il demanda l'hospitalité. Le Roi était mouillé jusqu'aux os; le berger lui donna son costume et son lit. Le lendemain le Roi dit au pâtre : « Que désires-tu recevoir de moi? » Le berger répondit : « Rien! Vous n'êtes pas Castillan si vous demandez à votre hôte le prix de son hospitalité. » Le Roi, touché de cette fierté, se fit reconnaître, emmena avec lui le pâtre de Rivadeo, le fit comte, et lui octroya le don de son costume à chaque anniversaire de leur rencontre. Depuis , le costume royal n'a pas cessé d'être envoyé le 6 janvier.
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royal est présenté à la cour dans un grand plat d'or; encore un peu, on se le passerait comme un dessert de noce.
La maison de la Reine est naturellement plus restreinte que celle de son auguste époux. Dona Cristina a pour camarera mayor la duchesse de Médina de las Torres, une Grande, dont la fortune est considérable. La duchesse ne s'occupe en aucune façon des affaires publiques, ce qui s'explique dans un pays où les femmes politiques sont très rares, leur éducation ne permettant pas qu'elles prennent goût aux intrigues des partis. La duchesse vient de bâtir un théâtre auquel elle a donné le nom de « théâtre de la Princesse ». L'ouverture d'une rue ayant été accordée par la municipalité de Madrid pour donner accès à l'édifice, on a méchamment nommé cette voie la rue des quatre cent mille francs. Très pieuse, comme la reine sa maîtresse, la duchesse imprésario a cependant fait communiquer sa maison avec la salle. Pour achalander le lieu profane, elle n'a eu qu'à l'ouvrir, l'aristocratie tout entière ne pou-
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vant échapper à l'obligation de s abonner au théâtre de la camarera mayor de la Reînr, Un chapelain, qui ne quitte jamais la duchesse, esl le censeur des pièces. M. Mario, ancien directeur de la Comédie, a pris la direction de lu nouvelle salle.
L'infante Isabelle a aussi sa petite maison, dont le secrétaire particulier est le marquis de Majora, qui partage avec sa charmante femme, Lolita Itulanzat, le service de la sœur du Roi. Lacointes.se de Superunda, sœur du comte de Torono, est la grande maîtresse de la maison de l'infante. Les quatre gentiles hombres de l'intérieur, MM. Rio, Salamanca, Pineda et Uribarri, font, iv tour de rôle, le service chez Son Altesse. Le trésorier est M. Rosalès.