‹ La société de MadridChapitre 8 sur 38 · SIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SIXIÈME LETTRE

Durant mon séjour à Madrid j'ai connu trois ou quatre Chambres successives, mais je ne puis dire différentes, car elles se ressemblent toutes entre elles. « Plus ça change, etc. »

L'Espagne est sans cesse bouleversée par les élections. Vous n'imaginez pas à quel point on craint ce mot dans les campagnes. Le vrai, le paisible contribuable a la terreur des guerres civiles et des pronunciamienlos, qui lui coûtent fort cher; le frisson lui vient à l'annonce d'une nouvelle bataille électorale. Je ne puis trouver

d'autre mot : ce sont des batailles en effet, où partisans d un côté et partisans de l'autre se tirent des coups de fusil au profit d'un candidat étranger à la province, dont souvent ils entendent prononcer le nom pour la première fois au moment de la candidature.

Chaque nouveau ministère a besoin d'une majorité; il faut la trouver, l'inventer, et tous les deux ou trois ans un décret de dissolution vient renouveler les émotions politiques. Adieu semailles, récoltes, adieu travail, calme du foyer ; l'agent électoral va venir, le préfet va menacer; pour plus d'une élection, l'argent dune part, le revolver de l'autre, témoigneront hautement, bruyamment, en faveur de la liberté du suffrage.

Le citoyen espagnol n'a aucun souci politique, bien qu'il s'occupe de politique jour et nuit. De même pour la religion, dont il parle sans cesse, mais qu'il pratique le moins possible. Certains électeurs sont devenus depuis longtemps une machine à voter, qu'on loue selon les besoins, qu'on paie en raison de l'offre et de la demande* C'est

ainsi que le gouvernement recrute les trois cents et quelques représentants qu'il faut à droite. Voilà qui explique comment les bancs de l'opposition sont toujours occupés par des sommités politiques ayant besoin de l'influence de leur notoriété, de leur talent, pour combattre et dominer la corruption électorale, et pourquoi, d'autre part, les nullités abondent — qu'importe le flacon pourvu qu'il ait ki marque — derrière le banc bleu du ministère, Le vrai pays tient aux défenseurs de ses libertés, lutte pour sa vie publique dans ces escarmouches rurales. Vous imaginez quelle opposition formidable, républicaine ou carliste, il faut pour dominer les procédés d'une élection officielle.

Les deux tiers du pays se laissent conduire par les fonctionnaires, faute de conscience politique ou par indifférence. C'est seulement en Espagne qu'on voit des députés de la majorité n'ayant jamais pris connaissance de leur circonscription que sur la ciirte. Le député cunero ne se rencontre qu'à Madrid. Tout le monde veut être député dans ces conditions-là. Les demandes de candidature pleuvent

sur MM. Canovas et Sagasta, chaque fois que ces chefs de parti vont faire des élections. Je ' mf* suis bien souvent demandé pourquoi cette course à la députation, dans un pays où la fonction de député est gratuite, et pourquoi elle est convoitée par un si grand nombre de pauvres hères? Il y a là un secret qui Tait songer au dialogue d'une pièce comique. La scène se passe à l'époque où il fallait posséder une certaine rente pour être admis à l'élection. Le ministre demande au candidat très pauvre : « Pourquoi diable voulez-vous être député quand vous n'avez pas dé rentes? — Mais, Excellence, à cause de cela, pour m'en faire ! *

Sauf le cas extraordinaire d'une Constituante, l'aspect des Cortès de la monarchie est presque toujours le même. La droite se compose de moutons de Panurge : dans une Chambre canoviste elle est formée de grands seigneurs et de barons de la finance; dans une Chambre sagastiste, aussi de grands seigneurs, de hauts fonctionnaires, < V î n — génieurs, camarades de promotion ou anciens élèves de don Prâxedès, de généraux et de littéra-

teurs. Ces Messieurs, de l'une ou de l'autre catégorie, votent tout ce que propose la politique ministérielle, à la condition d'obtenir en retour des emplois pour leurs parents et amis; pouf leurs femmes des bandas de Maria Lttisa; pour eux-mêmes des croix, des marquisats, des concessions de chemins de fer, des résolutions favorables dans les affaires dépendant des divers ministères. Quelques-uns se font une situation à la suite d'un discours remarquable; ils quittent alors la députalion pour devenir préfets, directeurs, ambassadeurs, et pour faire le bonheur d'un nouvel élu, qui recommence la manœuvre du précédent.

Li> savant, l'artiste, le commerçant, l'industriel, le médecin, l'avocat, le journaliste, voient chaque année s'augmenter le nombre des hommes poliliques, qui les regardent de haut et se croient des personnages.

l'n fait à signaler, qui confirme les précédents, est celui-ci : dans l'opposition, les leaders des partis ont presque toujours derrière eux des amis politiques connus et dune valeur réelle; dès qu'ils

sont au pouvoir, ils éliminent les notabilités, conservent tout au plus une douzaine d'orateurs, qui d'ailleurs s'imposent, et tombent dans Terreur de leurs adversaires en gouvernant avec des nullités; — ce qui éprouve qu'avant la victoire on cherche des guerriers, mais qu'une fois victorieux on se contente de pioupious. Il n'y a d'exception que pour M. Sagasta, qui, à cause de son caractère apathique et de son insouciance aimable, attire plutôt qu'il n'éloigne les personnalités marquantes. Les oppositions, aux Cortès, donnent toujours le spectacle de l'union; leurs forces sont admirablement organisées, et comptent, comme je vous l'ai dit, des combattants hors ligne. Le parti constitutionnel a des orateurs de premier ordre : MM. Sagasta, très fougueux, Alonzo Martine/, Léon y Castillo, Albareda, Xiquena, Fioii; parmi l'ancienne gauche dynastique, Lopez Dominguez, Martos, Sardoal, Montero Rios, Moret, Becerra, Linares Rivas et beaucoup d'autres. Moret est surtout remarquable par son extrême facilité, Martos par sa correction, Sardoal par sa raillerie mor-

danle. Voilà un état-major d'adversaires redoutables. Il est vrai que le gouvernement et la droite ont un contingent d'orateurs non moins distingués . On ne peut contester les qualités oratoires de MM- Canovas, Pidal, Romero Robledo a Francisco Silvela, Torenp.

Mais le Cicéron des Cortès est M. Castelar, que je n 'hésîie pas à qualifier personnellement de premier orateur du monde. Les satellites de cette lumineuse étoile sont MM.Labra,Gonzalez-Serrano, Maisonavc, Abarzuza, etc.

Quant aux uÏÏramontains, peu nombreux, ils sont aussi 1res distingués ; leur éloquence est particulière, un peu onctueuse, mais exquise. Chaque fois qu'un évêque ou un prêtre prononce une homélie politique, on goûte vraiment un plat choisi.

Assister à certaines séances du Congrès espagnol est d'ailleurs un véritable régal, quel que soit le parti qui prenne possession de la tribune. Je ne connais pas une Chambre européenne possédant un aussi grand nombre de célébrités oratoires que celle de Madrid. Aussi, à la seule annonce d'une

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discussion importante, le public se dispute les places plusieurs jours à l'avance et la tribune des dames est bondée de jolies femmes, La chose en vaut d'ailleurs la peine. Une discussion entre Canovas et Castelar, à laquelle peuvent se mêler Martos, Francisco Silvela, Lopez m Dominguez , Pidal, Sagasta et Labra, devient quelque chose d'incomparable dans ce pays où tout le monde est orateur et poète. Ce sont des événements extraordinaires qui font oublier jusqu'au sujet de la discussion, et ressuscitent l'ancienne Rome,

Je me souviendrai toute ma vie de l'improvisation de Castelar à la Constituante. Il répondait au prêtre Manterola, dans une discussion sur la liberté religieuse. J'ai éprouvé dans cette séance les plus nobles émotions. Jamais l'éloquence n'a remué plus d'âmes, n'a atteint d'un plus grand vol les limites de la hauteur et de la puissance. Tous, réactionnaires, libéraux, gouvernement et gauches, se précipitèrent de leur banc vers celui de Castelar, tous l'acclamèrent orgueilleusement, comme une gloire nationale.

Los Cortès de Madrid sont, hélas! le reflet du pays, plus artiste ei poète que pratique; les joules de la parole priment tout, les mots effacent les faits, et tandis que les discussions théoriques charment les loisirs d'un puhlic délicat, lettre ol sensible, le pays demeure livré à son ignorance et à ses exploiteurs. C'est dommage, car il y a dans le peuple espagnol des ressources d'activité, d'intelligence, d'héroïsme, qui en feraient bien vite, si elles étaient utilisées, l'un des premiers peuples de la race latine,

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