SIXIÈME LETTRE
Les peintres, les photographes, les panégyristes, les détracteurs, les dévols, les sceptiques ont tour à tour essayé de fixer la physionomie physique et morale de Joachim Pecci , pape Léon XIII. L épreuve définitive n'est pas encore venue. J'essaierai à mon tour, sans prétendre davantage à une complète réussite. Du moins, plus scrupuleux que beaucoup de mes devanciers, j'aurai travaillé sur nature, ex vero. Mais le modèle n'est pas facile h saisir. Il bouge toujours. On croit le surprendre dans une attitude naturelle, abandonnée. On braque Tobjectif; ce
n'est déjà plus cela. Tout à Theure, c'était Clément XIV foudroyant les jésuites ; à présent, c'est Pie IX; un instant après, qui sera-t-il? L'unité du Pontificat n'a pas encore été dégagée ; la formule synthétique n'a pas été cherchée. Protée laisse cependant soupçonner, sous ses apparentes transformations, sa véritable identité. Le sphinx a beau compliquer son énigme, embrouiller sa charade: les syllabes éparses en apparaissent lumineuses à l'observateur attentif. De nos jours, je sais beaucoup de sphinx, très profonds, très subtils, très mystérieux, dont les énigmes n'ont pas de mot. C'est amphigouri pur. Je crois décidément que le sphinx Vatican a un mot.
La tradition photographique prête à Léon XIII un sourire sardonique, voltairien, ajoutent les irrévérencieux. Les curés, qui ne sont pas de Rome, l'appellent volontiers, dans le laisser aller des « suites de conférences » : le Pape Voltaire. Un écrivain français a sacré Voltaire roi. S'il est vrai que Voltaire ait partagé la couronne avec Louis XVIII ou Louis-Philippe I", il ne s'est pas encore haussé à la tiare. Une grande bouche ne suffit pas pour ressembler à Voltaire ; tous les petits yeux clignotants ne pétillent pas de malice ; mais les très grands nez sont en général très creux. On peut être très
habile et très lin, sans posséder un grain de l'esprit voltairien.
Les photographes ont menti ; Léon Xlli ne ressemble pas du tout à Voltaire, el son large sourire n'a rien de hideux. Il est au contraire très bienveillant, très onctueux, très royal. Les lèvres du Pape distillent le miel de 1 éloquence académique, un peu lenle, un peu compassée, toujours parfumée des Heurs de Tibur,et non pas le (iel de Ferney, le vinaigre de la mali(*e raffinée, des mots à Temportepièce. On ne cite pas de Léon XIII un seul de ces traits vifs, malins, vivants, qui émaillaient la conversation de Pie IX. En vain chercherait-on, dans ses discours publics, une antithèse inattendue, un rapprochement de mots ingénieux, une image en relief. Tout y est mesuré, solennel, oratoire. L'imitation poétique qui, au jugement des connaisseurs, dépare un peu la qualité supérieure de son style latin, est puisée aux pures et tranquilles sources classiques. Il y a recherche de beau langage, non d'esprit. Les entretiens privés du Pape ressemblent à ses discours. C'est la même sagesse, la même onction froide, le même souci d'orner par la majesté de la forme la banalité du fond. Mais derrière cette banalité, il y a une politique. Bien moins spirituel que Voltaire, Léon XIII parait beaucoup
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plus fort en politique, et en bien d'autres choses.
Les amateurs d'antithèses surprenantes les doivent chercher ailleurs que dans les oraisons pontificales. Mais, s'ils les cherchent dans la conduite politique de Léon XIII, et même dans les actes de son autorité spirituelle, ils trouveront peut-être d'amples dédommagements.
L'allure du Pape n'est pas moins solennelle que sa parole. Son corps, que l'extrême maigreur fait paraître plus long qu'il n'est, disparaît tout à fait sous les riches étoffes et dans les plis du lourd manteau rouge ; les grands bras soulèvent en tremblotant ces draperies gênantes, et, par une habitude contractée au cours d'un pontificat déjà long, ils s'arrondissent toujours pour bénir avec ampleur. C'est pitié de voir les pauvres mains exsangues emprisonnées dans de petites mitaines de soie blanche trop étroites. Ce ne sont pas des mains grasses et replètes, comme celles des prélats contents de leur sort, ni des mains de rude travailleur, comme devaient être celles de Sixte-Quint, ni des mains de soldat, comme celles de Jules II ; ce sont des mains nerveuses d'écrivain, d'artiste, de penseur. Elles sont presque toujours froides, plus froides que le gros saphir garni de brillants qu'elles offrent au baiser de l'adorateur; elles ne répon-
dent jamais par une pression amicale au respectueux toucher du visiteur. Ces mains frôles se réservent, se retiennent. Je ne sais ce que DesbaroUes y eût pu lire : les lignes qui correspondent avec le cerveau y paraîtraient sans doute fortement accusées; celles qui correspondent au cœur, invisibles. Je ne dis pas qu'un cœur chrétien, un cœur charitable, un c<vur humain ne batte au fond de cette poitrine de pape; mais, à coup sftr, la" politique en retient les élans ; le cerveau en modère à chaque instant les mouvements spontanés. Avant de se traduire au dehors, les grandes pensées qui partent du cœur de Léon XIII sont certainement astreintes à une longue quarantaine dans sa te te calculatrice.
On a voulu faire au Pape une réputation d'avarice. C'est une calomnie gratuite. Jamais pape n'a plus donné que Léon XIII ne donne, suivant ses ressources. A coup sûr, il ne garde rien pour lui, et sa subsistance ressemble beaucoup plus à celle d'un curé de campagne qu'à celle d'un prélat. C'est un bonheur que l'étiquette condamne le Pape h manger toujours seul. Ses convives feraient maigre chère. Ses vêtements ne lui coûtent rien : des religieuses lui confectionnent ses soutanes, pour l'honneur et par privilège ; et les dévotes du
monde entier n'ont jamais laissé sa garde-robe manquer de riches calottes de soie blanche, de mules de velours rehaussées de lames d'or, de ceintures brodées à ses armes. Rien de Targent qui passe par ses mains n'y reste. Tout au plus, ses neveux pourraient-ils l'accuser d'un peu de parcimonie. La dot qu'il a donnée à son neveu favori, le beau Camille Pecci, n'atteint pas, dit-on, 100.000 francs. Quel fils d'épicier s'en contenterait? Les cadeaux qu'il a faits à la fiancée de Camille Pecci n'eussent pas mérité l'honneur d'une exposition publique, comme ceux de la duchesse de Bragance. Mais qui fera au Pape un grief de cette extrême modération dans le népotisme?
En revanche, Léon Xlil dépense à pleines mains pour rehausser le prestige de sa cour royale, pour les écoles libres de Rome, pour les pauvres, même pour la presse catholique. Les journaux religieux enregistrent presque chaque jour une libéralité de Léon XIII à propos d'un sinistre, en faveur d'églises, d'hôpitaux; ils ne taisent que les subventions qu'il ne refuse jamais aux journaux dont il aime les directeurs et qui servent docilement sa politique.
Avec cela, ses revenus sont relativement assez minces. Ils viennent d'une triple origine; Pie IX a laissé au trésor pontifical un capital qui donne
une rente d'environ trois millions. Ce capital est placé en fonds d'Etat extrêmement solides. C'est uniquement par spéculation que le Saint-Père souscrit si largement aux emprunts italiens. Il revend les titres au mieux et place le bénéfice en consolidés anglais. Bon an mai an, le denier de saint Pierre, bien que fort amoindri, produit encore à peu près une somme égale à la rente de trésor laissé par Pie IX ; soit en tout, réserve et contribution annuelle des catholiques, six millions qui forment ce qu'on peut appeler le budget ordinaire du Saint-siège. Ces fonds passent seulement par les mains du Pape; ils s'en vont tout entiers au majordome de S. S. qui les distribue aux cardinaux résidant à Rome, dont la prébende est de vingt et un mille francs par an, aux prélats de la Cour, aux employés des bureaux de la secrétairerie d'Etat ou de la secrétairerie particulière,
aux secrétaires et minutanti des congrégations, aux gardes-nobles, aux suisses et aux gendarmes de l'armée pontificale, aux nonces et à leurs auditeurs. En un mot, ces six millions constituent le budget régulier, immuable de l'État pontifical. La troisième source de revenus alimente le budget extraordinaire, la cassette particulière du souverain, la réserve pour les libéralités. Elle pro-
vient des bénéfices de la chancellerie apostolique, dont l'administrateur est le cardinal Mer tel, ou de la Daterie pontificale, gérée par le cardinal Sacconi, ou des Brefs, dont le secrétaire est le cardinal Ledochowski. La collation des titres nobiliaires, des décorations pontificales, des bénédictions in arliculo mortis ^ des privilèges d'autels, des chapelles privées, des titres ecclésiastiques de toutes sortes, garnit cette cassette personnelle du Souverain pontife et lui donne environ deux millions et demi par an, dont il use à sa guise. Ce n'est pas trop pour le Père spirituel de deux cents millions d'àmes; et il emploie largement, pour le bien de rÉglise, ces produits de la vanité humaine.
D'où vient donc ce renom de rigidité financière acquis par LéonXIil? Sans doute de ce qu'en donnant beaucoup, il compte toujours, il donne tout ce qu'il a; jamais plus. Sa générosité est mesurée et calculée, comme tous ses actes. Elle ne risque pas de dégénérer en prodigalité ; on le sait, on le sent, on le voit. Comme ses grandes pensés, les charités de Léon Xlil, inspirées par son cœur, font un stage dans sa tête, avant de se produire au dehors.
Si Pie IX voulait donner des gros sous, il les tirait brusquement de sa poche, et les jetait avec vio-
lence à son obligé ; il avait Tair de se ruiner pour Ton écraser. Quand Léon XIII distribue des louis d'or, il les compte, il les pèse; il a Tair de les regretter. Pie IX était pris d'accès de générosité subite, improvisée. Si le denier de Saint-Pierre lui avait apporté une aubaine inespérée, il distribuait les billets de banque à tout venant. Léon XIII commence par enfermer Taubaine dans son cofifrefort et il en calcule l'emploi, comme un bon comptable. Sa main est souvent pleine, mais il sait ce qu'il y a dedans. Pie IX ne le savait pas. Puis Léon XIII ne donne guère, sans qu'on lui demande, sauf aux œuvres qui sont ses clientes accoutumées, ou à celles qui sont issues de son initiative et qui rehaussent sa gloire. Le prix de ses dons est dans leur valeur et leur utilité, non pas dans la manière dont il les fait. Malgré tout, je ne sais qui de Pic IX ou de Léon XIII calculait le mieux? Les prodigalités que Pie IX jetait par la fenêtre revenaient par la porte, multipliées au centuple. Il ne comptait avec personne et on ne comptait pas avec lui. Léon XIII, très magnanime, très magnifique, a l'air de compter et on compte avec lui. Il est probable qu'il n'a pas fort augmenté la réserve laissée par son prodigue prédécesseur. Et pourtant, son administration est bien plus rigide, bien plus sage,
sans être moins généreuse. Mais la charité féconde et productive est celle qui vient du camr.
Léon XIII, quand il s'abandonne aune largesse, songe à deux choses : au bien qui en reviendra aux autres, et aussi à celui qui reviendra à sa gloire. On ne publie pas le budget du Vatican ; le Saint-Père n'a de compte à rendre à personne et personne ne lui en demande. Une seule part du budget est régulièrement publiée, et, je le crois, intégralement, celle des largesses; sur ce chapitre, les journaux dévoués n'oublient rien, sauf, je Tai déjà dit, ce qui les concerne eux-mêmes.
Car Léon XIII veut laisser la mémoire d'un grand pape. Il veut que ce pontificat écoulé, tout entier, dans l'intérieur d'un palais, ce pontificat dépouillé, se survive en des œuvres visibles et durables, et transmette le nom du pontife à l'admiration de la postérité.
De même qu'il a rétabli à l'intérieur du Vatican les grandes cérémonies pontificales, supprimées par Pie IX, afin d'éblouir par l'étalage de ses pompes surannées les Américaines et les Anglaises friandes de ce genre de spectacles, il veut que des monuments portant son nom et ses armes attestent devant l'histoire qu'il fut un pontife munificent, et il veut aussi que des journaux
courtisans lui préparent une histoire favorable.
De là, ses dépenses royales pour les constructions et pour la presse.
Il n'a pas un champ très large ouvert à son goût pour la bâtisse.
On a dit que Tédilité romaine, aux temps des pontifes-rois, n'a pas élevé, le long des murs, le moindre monument d'hygiène publique, sans qu'un pape le surmontât aussitôt d'une plaque de marbre commémorative portant son nom et son écusson. Léon XIII ne dispose pas d'une telle faculté. Les rues ni les édifices de la Ville éternelle ne dépendent de son administration. Son domaine se borne au Vatican, aux basiliques de Saint-Pierre, deSaint-Jean de Latraa etde Sainte-Marie-Majeure, et au palais de la chancellerie. Dès son avènement, il a restauré la toiture de zinc qui abrite la coupole de Michel-Ange, et les innombrables touristes qui, chaque jeudi, font l'escalade du dôme, admirent, bien enjvue, au-dessus de chacune des ouvertures de la superbe calotte, le peuplier et la comète surmontés de l'inscription LEO VP XIIL De sorte que, dans quelques siècles, les Anglais de l'avenir se figureront que Michel-Ange fut un contemporain de Léon XIII, et non de Léon X.
Au Vatican, tous les papes ont laissé un souvenir
de leur domination. Léon XIII a dépensé de grosses sommes pour remettre à neuf la salle dite des Candélabres, au bout de la grande galeries des bustes. Le sujet principal du pavé est encore le peuplier et la comète, le peuplier en malachite, la comète en bronze doré, sur un champ de lapislazuli veiné d'or. Le plafond, qui a coûté des sommes considérables, retrace à fresque les fastes du pontificat; Tapothéose de saint Thomas d'Aquin, à laquelle préside Léon XIII, la philosophie, l'histoire, les belles-lettres, la poésie régénérées, restaurées par le grand pape. Un maître autrichien, M. Seidl, je crois, a été chargé de glorifier ainsi le Souverain pontife. Hélas! si Léon X a un héritier, Raphaël et Michel-Ange n'en ont pas. Le travail de l'artiste autrichien vaut bien, après tout, celui de l'artiste qui a décoré, à l'entrée des stanze de Raphaël (holà!), la salle de l'Immaculée-Conception. Léon XIII a, du reste, une prédilection pour la peinture orientale. Il a donné dans le musée moderne du Vatican une place d'honneur à .une immense toile de Jean Mateijko, représentant Jean Sobieski délivrant Vienne. Ses peintres ordinaires sont M. Seidl et M. Etoffer, un des plus aimables viveurs de Rome, le peintre également autrichien qui préside si gaiement aux fêtes
du Cercle artistique et aux mascarades annuelles de la Cervara. Voilà donc le pontificat de Léon XIII immortalisé au Vatican par la peinture autrichienne.
Ce n'était pas assez ; Léon XIH a voulu attacher son nom à une œuvre plus grandiose. Il est en train d'agrandir et de rebâtir la tribune de Saint- Jean de Latran. C'est son entreprise de prédilection, bien qu'il n'en ait encore pu jouir, et que sans doute il ne puisse jamais Tinaugurer en personne. Du moins, il s'en glorifie à bon droit. Car le travail est gigantesque et promet d'être admirable. Pour reculer l'abside de la vaste basilique, en prolongeant la nef, il a fallu la couper, la soulever tout entière sans déplacer une pierre, et la transporter, ainsi suspendue, à une distance d'une vingtaine de mètres. Ce tour de force a été accompli sur les plans et sous la direction d'un architecte français. Il fait honneur, non seulement H la munificence du Pape, mais encore à son esprit moderne, ouvert à toutes les découvertes de la science, à tous les progrès de la mécanique. Aucun sujet de conversation n'est plus agréable à Léon XIII que le récit des merveilleux travaux de Saint-Jean de Latran, et, s'il en voit l'achèvement, comme il y a tout lieu de Tcspércr, le jour de
rinauguration lui apportera une des plus grandes joies de son règne.
Il ne faut pas omettre parmi ces détails, qui aident à pénétrer Tesprit et le caractère du pontife, rintroductioa faite par lui dans le vieux Vatican des engins de confort les plus nouveaux, les plus contemporains, les plus xix"" siècle. Jusqu'à Léon Xlil, les bougies ou les torchères semblables aux cierges, ou bien encore les lampes de cuivre à trois becs, dont les mèches trempent dans rhuile, avec éteignoir, ciseaux et mouchettes, constituaient l'éclairage traditionnel des appartements pontificaux. Pie IX avait fini par admettre pour sa chambre et son cabinet de travail de grandes lampes Carcel bien antiques. Léon XIII manifesta tout d'abord ses tendances novatrices ctmodernes, en installant le gaz à tous les étages du palais. Oui, le gaz au Vatican ! Et voilà déjà qu'on annonce que le gaz paraît à Sa Sainteté un mode d'éclairage suranné, démodé, poncif. On a chargé une maison allemande dégarnir tout le Vatican d'appareils Siemens. L'électricité seule, avec ses derniers raffinements, sera conviée à l'honneur d'éclairer le palais des Papes. Avisa M. Edison ; s'il découvre quelque engin plus nouveau, plus merveilleux que l'électricité, s'il invente l'éther incandescent, qu'il
en réserve la primeur à Léon XIII pour les fôles jubilaires et l'exposition Valieane de 18871 C/est encore Léon XIII qui a fait construire au Vatican un ascenseur hydraulique, à peu près le seul qui existe dans Koine et dans toute Tltalie. A vrai dire, Tascenseur ne sert guère qu a soulever la vaste corpulence de M^ Cataldi ; mais c'est déjà un noble usage. Comme on le voit, dans les plus petites choses, le Pape affirme ses sympathies pour notre siècle. Il ne veut pas que l'Église s'entête à demeurer en arrière de la civilisation. Il met en pratique son célèbre mandement de Pérouse ; son mandement papa/nie^ son Encyclique antidatée, sur les harmonies de l'Église et de la civilisation.
Un pape si ardent à la gloire, si préoccupé de la postérité, et aussi de marcher d'accord avec son temps, ne pouvait négliger la presse, ce troisième pouvoir de nos sociétés; la presse qui dispense la renommée, qui chaque jour ramasse les futurs matériaux de l'histoire. Léon XIII attache d'autant plus d'importance à la presse, que ses prédécesseurs semblaient la redouter davantage ; d'autant plus aussi, dit-on, qu'il la connaît moins. La presse est un de ces instruments qui tentent surtout ceux qui en ignorent l'usage.
Grégoire XVI considérait la presse comme une
invention salanique. ïl confondait dans son rade rétro tous les journaux, même ceux qui se prétendaient catholiques. A ses yeux, les meilleurs ne valaient rien pour l'Église, et il eût donné tous les périodiques de la terre pour un roman de Paul de Kock, son auteur préféré, après les Pères. Pie IX aima Louis Veuillot et toléra V Univers, non sans effleurer plus d'une fois d'une férule paternelle les doigts de ses journalistes bien-aimés. Mais à Rome, sous le règne de Pie IX, la presse existait à peine. VOssercatore romano, journal quasi officiel, discutait peu ou point. Il servait surtout à procurer une position à son directeur, le marquis di Baviera, compatriote du Pontife, et à fournir un prétexte aux libéralités extraordinaires, mais toujours insuffisantes, dont Pie IX se plaisait à combler son protégé. Du reste, si peu qu'il y eût à Rome de journaux et de journalistes, ils coûtaient alors fort cher au pape, mais plutôt des charités que jdes subventions. Pie IX n'attachait aucune importance aux services de la presse, et c'est lui qui rendait service aux écrivains bien intentionnés, sans en attendre grand retour.
Léon XIII a changé tout cela. Comme son ami M Dupanloup, il a voulu avoir ses journaux et ses journalistes; on affirme même qu'il ne dédaigne
pas de prendre lui-même la plume, souvent pour corriger, quelquefois pour rédiger. Tel article de YOsnervatore romano porte la marque léonine. Tel article du Correspojidant, consacré jadis à la question romaine et à Texaltation du pontife régnant, passe pour avoir été revisé par le vicaire de Jésus- ('hrisl lui-même. Enfin, Léon XIII voulut un organe international. 11 favorisa d'abord la création du Journal de Rome, puis, comme ce journal appartenant à des « étrangers », ne lui paraissait pas suffisamment docile en sa main, il s*en dégoûta vite et fonda le Moniteur de RomCy organe entièrement à lui, tout entier payé de ses deniers, et qui a valu à son directeur M^ Galimberti une rapide carrière. La tentative de YAurora, rédigée par M'-'' Schiaffîno et le comte Conestabile, n'avait pas été heureuse; mais elle ne découragea pas le Pape. On ne se lasse jamais de la presse louangeuse. Léon XIII n'a horreur que de la presse qui le loue peu ou qui le loue mal.
En dehors de ÏOsservatore romano et du Moniteur de Rome, placés immédiatement sous sa direction politique, religieuse et même administrative, Léon XIII subventionne beaucoup de journalistes et de journaux. La secrétairerie d'Etat constitué un véritable bureau de presse, et le Vatican à ses
reptiles, tout comme M. de Bismarck. Je sais tel reporter prussien qui a émargé simultanément h Berlin et à Rome. Je sais aussi que des correspondants romains de journaux français, même libéraux, même républicains, ont sollicité de petites gratifications mensuelles , en échange de panégyriques réguliers, et j'ai tout lieu de croire qu'ils n'ont pas été éconduits. Enfin, presque tous les> journaux catholiques d'Italie, quelques-uns même qui ne le paraissent guère, ont leur compte d'émargement ouvert à la secrétairerie d'État. Sans doute, cela ne ruine pas le Saint-siège, et aucun n'est traité comme le Moniteur âe Borne; mais les quémandeurs italiens se contentent de peu, et Léon XIII est récompensé en gloire au delà de ses sacrifices. Il va même, dit-on, confier à M*' Agiiardi la création d'un bureau de la presse au Vatican. Ce sera la bourse des hyperboles. Il est à craindre qu'il en vienne tant sur ce marché que les cours baisseront.
Léon XIII ne fait pas de la presse le même usage que M. de Bismarck. Il lui impose un autre genre de discipline. Il ne permet aucune déviation d'un but unique qui est l'éloge, éloquent si l'on peut, délicat si Ton veut, mais ce n'est pas nécessaire, au moins enthousiaste du plus grand des papes.
C'est pourquoi aucune discussion, aucune polémique religieuse n est tolérée, à moins que ce ne soit pour l'apologie de Léon XIII. Alors tout est permis, jusqu'aux moyens les moins chrétiens, pour abattre, pour ruiner, non pas même le détracteur, mais le journaliste suspect de tiédeur I M. de Bismarck dresse ses reptiles à siffler et à mordre : ceux de Léon XIII sont dressés surtout à ramper.
Jamais Pie IX, jamais Léon X, jamais Sixte- Quint, jamais Grégoire VII, n'ont récolté de leur vivant une aussi ample moisson de louanges que Léon XIII. Si l'histoire les rafifie, même à moitié, nous assistons vraiment à un sublime pontificat. Après tout, c'est bien possible; mais il faut attendre que les résultats soient complets, que le compte soit clôturé au grand-livre des annales et des destinées, avant de porter un jugement définitif.
J'ai essayé de montrer les moindres genres de gloire recherchés par Léon XIII, gloire de générosité, gloire artistique, gloire du beau latin; il ne faut pas oublier que le Pape demande au commerce des Muses latines une distraction aux soucis du règne. On a publié l'année dernière, avec line magnifique impression, un volume de ses poésies.
Un savant pérugin de ses amis en avait recueilli un assez grand nombre ; mais il en manque, et non des moins curieuses. Les plus beaux vers qu'ait composés Léon XIII sont assurément ceux qu'il a inscrits de sa fine écriture au-dessous d'une assez méchante lithographie représentant ses augustes traits. Le sujet a bien inspiré le poète :
Justiliam colui; certamina longa, labores, Ludibria, insidias, aspera quœque tuli ;
At fidei vindex non tlectar; pro grege Christi Dulce mori, ipsoque in carcere dulce mori.
Une des dernières productions poétiques du Pape, c'est l'épître au jeune Florus, qui n'a peutêtre pas été suffisamment admirée par les journaux religieux, et que nous avons trouvée d^nsV Univers. Nous la publions intégralement, avec les prolégomènes authentiques :
Admissus nuper est ad Pontificem Maximum Leonem XIII quidam nobili génère adolescens, decimum sextum aetatis annum vix supergressus ; idemque macilento ore et extenuatis viribus. Quod cum ipse licentioris vitae intemperantia factum non dissimularet, et dolenter ferre videretur, admonilus est prospiceret saluti sanae opportuneque in asceterium aliquamdiu secederet aluendis animi
sordibus unice vacaturus. Id que facilius asseque-
retiir, suasit adolcscenti Pontifex ut qua maxima
possel attentione perlegeret aureiiin illum « De
quatuor hominis Novissimis » librum, scilicet aiic-
torc Dionysio Carthusiano, qui copia et sanctitate
doctrinae IJivini nomen invenit. Eam Pontifex rem
his, qui sequuntur, versibus complexus est :
AD FLORUM
ANNO MDCCCLXXIV
Flore puer, vesana diù te febris adiirit;
f nflcit immundo languida inembra silu Dira lues : cupidis stygio respersa veneno,
Nec pudor est, labiis pocula plena bibis. Pocula sunt Cirées : apparent ora ferarum;
Sus vel arnica luto, vel truculeiitus aper. Si sapis, 0 tandem, miser, expergiscere tandem,
Ulla tu(P. si te cura salutis habet.
lieu fuge sireuum cantus,fuge liltus avarum.
Et te Cartusi, Flore, reconde sinu.
Certa tibi inde salus; Carthusi e fonlibus hausta
Continuo sordes prolucl unda tuas.
Comme on le voit, ce Pape vraiment moderne aborde tous les sujets avec grâce, même les idylles antiques.
Ceux qui veulent faire leur cour au Souverain pontife et avancer dans sa faveur ne doivent pas ignorer ses poésies. Heureux s'ils peuvent les in-
spirer! L'exemple du jeune Florus leur apprendra à ne pas désespérer de cet honneur, et que toute matière est pour le Pape admirable à mettre en vers latins. On parle aussi d'une ode consacrée à la fin prématurée du jeune comte Conestabile. Mais je n'ai pu m'en procurer un exemplaire. Lui, du moins, n'a pu connaître comme Florus l'excès de gloire qui l'attendait. Il l'avait mérité d'ailleurs par d'autres moyens.
J ai dit que la figure de Léon XIII était malaisée à saisir, étant faite de contrastes. En effet, le pontife qui établit un ascenseur dans le Vatican ne fait usage pour lui que de la vieille chaise à porteurs ; pour être conséquent avec sa modernité^ ne devrait-il pas aller en vélocipède à travers l'interminable galerie de sa bibliothèque? Le pape, qui installe la lumière électrique dans ses appartements, se divertit aux vers latins, occupation plus que surannée ! Comment concilier les travaux ultra-perfectionnés de Saint-Jean de Latran avec la science scolaslique de saint Thomas, au delà de laquelle Léon Xlll ne voit rien? Etrange série d'antithèses offertes à notre curiosité. Léon Xlll tantôt marche avec son siècle, au point de sembler vouloir le devancer, tantôt il dépense toute son ardeur à reculer aussi loin qu'il peut aller.
C'est qu'il y u combat en son àmc entre le pontife et le politique.
J ai entendu certains dévots expliquer ainsi de telles disparates. En Pie IX, disaient~il, Tinfaillibilité doctrinale du pontife se confondait avec la vertu et la sagesse innées dans ce grand homme. Les catlioliques risquaient d'étendre outre mesure les limites du dogme défini par le Concile du Vatican, et de croire que le Pape infaillible était aussi impeccable. La Providence alors a suscité Léon XIII, afin de marquer les limites précises où s'arrête l'infaillibilité du Pape. Il sert de contreépreuve aux conclusions du concile du Vatican. Le pontife en lui ne se trompe pas, n'erre pas : c'est le miracle ; voilà l'œuvre bien visible en lui du Saint-Esprit. Quant au politique, il est abandonné à ses lumières personnelles.
Je donne pour ce qu'elle vaut cette subtile explication .
A la mort de Pie IX, le Saint-siège se trouvait dans l'état le plus critique. Soit par la faute des conseils d'Antonelli, soit par la faiblesse de son Age, Pie IX n'avait pas voulu ou su prendre la
résolution qu'imposait à la papauté révénement du 20 septembre 1870. Il n'avait pas renouvelé la fuite heureuse à Gaëte. Il avait préféré une claustration, indéfinie peut-être, dans le Vatican, aux tribulations d'un exil à coup ^fiûr temporaire. Il avait accepté, en fait, la situation que lui réservait ritalie victorieuse, et contribué ainsi, pour sa part décisive, à Tachèvement de l'unité. Il avait même laissé partir, sans protester, YOrénoçue^ seul refuge qui lui fût assuré contre l'excès possible de la violence révolutionnaire, seule issue qui demeurât ouverte à la papauté vers la liberté. Cependant, pour affirmer la plénitude de son autorité spirituelle et manifester avec plus d'énergie ce reste d'indépendance souveraine dont la politique piémontaise lui laissait au moins Tapparence, il était réduit à lancer des anathèmes presque quotidiens contre ce régime qu'il venait pourtant de consacrer, et aussi contre tous les autres pouvoirs civils. En ses discours les plus solennels, il appelait Victor-Emmanuel un Néron, et traitait M. de Bismarck de nouvel Attila. Il puisait ainsi à pleines mains les traits irritants dans l'arsenal de la rhétorique d'église, dont il laissait d'ailleurs dormir les foudres. Pendant qu'il invectivait, les choses n'allaient pas mieux pour l'Église, ni en Italie, ni
en Allemagne, ni nulle part. Toutes les relations du Saint-siège* avec les gouvernements étaient rompues, sur le point de Têtre, ou tellement affaiblies, que la papauté n^avait plus aucun secours à espérer du dehors.
En revanche, la dignité personnelle de Pie IX, ses vertus héroïques, sa bonté, sa générosité, le prestige de ses malheurs, par-dessus tout, son éloquence tribunitienne, lui avaient concilié l'enthousiasme presque idolàtrique des foules catholiques, plus accessibles, comme toutes les foules, à rintluence du sentiment qu'à celle de la froide raison. En ces huit années d'internement que Pic IX subit, entre l'invasion de Rome et sa mort, la politique tmditionnelle du Saint-siège avait été suspendue, pour faire place à une attitude, noble sans doute, héroïque, mais immobile et impossible à garder pour ses successeurs. Cette altitude profitait à la personne de Pie IX cl h la majesté du Saint-siège, plus qu'aux intérêts de TÉglise.
Jamais héritage ne fut donc plus lourd que celui de Pie IX. L'actif, qui consistait en cette immense popularité du Pape, risquait de disparaître avec celui qui en était le très digne objet. Le passif, au contraire, qui consistait en difficultés innombrables créées par le séjour du Souverain pontife en
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terre hostile, ne se pouvait éluder, sans un acte héroïque, sans la rupture violente d'une tradition consacrée par une durée de huit années.
Ajoutez à cela la situation intérieure et extérieure des grandes puissances catholiques. La France encore frémissante de ses malheurs, tourmentée par les luttes civiles, venait d'expulser avec un mépris justifié les conjurés hautains et débiles du 16 mai ; elle appartenait toute aux 363, et rÉglise y pâtissait des imprudences et des provocations commises en son nom. En Espagne, don Alphonse était trop jeune, trop occupé à affermir son trône, pour prétendre à une immixtion dans le gouvernement général de l'Église universelle. L'Autriche avait été ouvertement complice de la conquête de Rome; alliée à la Prusse, elle avait d'ailleurs abdiqué la liberté de ses actes. L'Allemagne dominait toute l'Europe, et l'Allemagne était au plus fort de la lutte contre les catholiques.
Enfin, depuis trente-deux ans, on n'avait plus assisté à un conclave. Pendant le règne de Pie IX, la tradition s'en était perdue. La diplomatie ne comptait plus un seul de ses membres qui eût l'expérience de ces affaires délicates de l'Église, qui connût le maniement des ressorts mystérieux
par lesquels les puissances collaboraient avec le Saint-Esprit pour guider le choix des cardinaux. Enfin, on s'était si bien accoutumé à voir le Pape se désintéresser de toute politique humaine, vaquer exclusivement à l'administration spirituelle, ne s adresser aux gouvernements que pour les morigéner; la publication du St/Z/abus et de l'infaillibilité dogmatique du Souverain-pontife avait établi une séparation tellement profonde, tellement nette entre le pouvoir religieux et les pouvoirs civils, que les ambassadeurs ne songeaient pas, en 1878, à réclamer les anciennes prérogatives, à faire un usage quelconque des droits d'inclusion et d'exclusion. Les cardinaux étrangers arrivaient au conclave dépourvus d'instructions, sans mandat d'aucune sorte, sans s'être concertés ni avec leur gouvernement ni entre eux, sans avoir d'autre guide que leur conscience.
C'est dans ces conditions difficiles que se réunit le conclave de 1878. On devait craindre qu'il durAt fort longtemps. Jamais élection n'avait paru ni plus redoutable ni moins préparée. Jamais conclave ne fut plus court. Le Saint-Esprit ne se lit pas longtemps prier. Dès le troisième jour, il désigna Joachim Pecci, après d'insignifiantes hésitations. Ou connaît l'histoire. Au premier tour.
sauf quelques voix perdues, trois noms so delàchèrenl : ceux des Em°*« Billio, Pecci, Franchi. Au second tour, même division, avec augmentation des voix de Pecci. Les choses menaçaient de traîner en longueur, quand le cardinal Bartolini, le plus savant des ritualistes ecclésiastiques, indiqua à Franchi la procédure à suivre. Celui-ci, au moment du troisième tour, alla s'agenouiller devant Pecci, qui fut ainsi élu par ce qu'on nomme Y accession. Franchi avait apporté quinze voix; l'affaire était enlevée. Seul, d'ailleurs, Télu manifesta quelque surprise. Tout avait marché suivant Tordre réglé et prévu.
Le conclave, en apparence improvisé, avait été organisé de longue date: les trois candidatures réparties avec le rôle assigné à chacun des candidats. Le nom de Billio avait été abandonné aux zelanti, pour empêcher et prévenir toute candidature étrangère à l'Italie. Le nom de Franchi était destiné à effaroucher les zelanti et à préparer le triomphe du troisième. L'ingénieuse procédure de Vaccession, imaginée sur le champ de bataille même par le cardinal Bartolini, ne servit qu'à précipiter le dénouement et à économisera temps. Mais personne moins que le cardinal Franchi ne songeait à la tiare. 11 travaillait pour le compte de son ami.
Qui avait sî adroitement disposé le jeu de la carte forcée? La seule puissance qui prît un intérêt passionné à 1 élection, J'ai nommé Tltalie. Bien avant la mort de Pic IX, les Italiens avaient nommé le futur Pape. Un maître des cérémonies du Vatican, de passage à Paris, avait révélé, plusieurs mois d'avance, le secret au cardinal Guibert, archevêque de Paris. Il lui avait dît : « Le futur Pape s'appellera Léon XIII. — Et comment se nomme-l-il aujourd'hui? avait demandé le cardinal. — Joachim Peccî, » avait répondu sans hésiter le maître dos cérémonies. Au conclave, lorsque le cardinal Guibert fit son entrée, le maître des cérémonies lui rappela sa prophétie : « Non, Billio, » répondit l'archevêque. Au moment de Yaccession de Franchi, M*' Guibert envoya k son humble ami un regard de stupéfaction.
Y avait-il concert préalable, accord défini, entre l'évoque de Pérouse et le gouvernement italien? Je ne le crois pas absolument. Le cardinal Peccî avait tout au plus échangé quelques politesses courtoises, en l'évêché où le reléguait la méfiance de Pie IX, avec les généraux et les préfets envahisseurs.
Il avait fait à Pérouse les plus amples concessions aux autorités civiles piémontaises. Les Ita-
liens le connaissaient donc, et surtout, ils connaissaient ses amis. On n'a pas besoin d'accords formels ni d'écrits, quand on se connaît et qu'on s'estime.
Le nom de l'élu signifiait assurément : maintien du Saint-siège à Rome, consécration du modus Vivendi par un nouveau bail passé avec un pape qui accepterait volontairement ce que Pie IX avait subi; de plus, réaction contre les doctrines intransigeantes de Pie IX.
Les Italiens avisés n'espéraient pas davantage et cela leur suffisait. Beaucoup de catholiques italiens attendaient mieux de Léon XIII; acceptation de la dotation votée chaque année par le Parlement, abolition des instructions de Pie IX aux catholiques italiens : ne elettori, ne eletti; promenades du Pape dans Rome, réconciliation absolue et visible entre les deux souverains. La révolution italienne n'en demande pas tant, et elle a raison. L entrée des catholiques dans la vie politique italienne ferait une révolution dans la révolution. Elle consoliderait peut-être le régime, mais elle déposséderait aussitôt les gouvernants actuels. Sans aucun doute, la politique de Léon XIII suffit à leur tranquillité. Il n'y a de déçus que les anciens amis du candidat de Pérouse, que les catho-
liqiics par trop transigeants. Je; ne parle pas des intransigeants, dont le royaume n est pas de ce monde, et dont la déception est le lot sur cette terre. La tradition ecclésiastique a dressé tout ce peuple italien à la patience.
Fondre peu à peu, très lentement, très secrètement, le Saint-siège dans la monarchie italienne, sans ([ue les autres peuples catlioliques s'en détaclient, tel est le plan, telle est l'œuvre à longue portée.
Si Léon XIII s'était empressé de donner satisfaction aux zelanti du cardinal de Pérouse, tout d'abord on compromettait le succès final. La catholicité surprise regimbait. Accoutumée à la politique de Pie L\, en qui, depuis trente ans, elle voyait le type du pape accompli, elle n'aurait plus reconnu le Pape en son successeur.
En outre, la brusque accession des catholiques italiens aux cliarges électives bouleversait la péninsule de fond en comble, compromettait le régime établi. Tout cassait à la fois, l'Eglise et l'Italie.
Le plus mauvais tour qu'un pape puisse jouer au Quirinal, ce serait la réconciliation ouverte. Léon Xni se garda bien de tomber en cet écueil, et le roi llumbert de l'y pousser.
Il fallut se résigner à une tactique moins sédui-
santé, mais plus savante. On s'entendit pour continuer le simulacre de la guerre, et même pour la faire au naturel, mais courtoisement, tranquillement, avec précaution. Lltalie élargit les étapes de ses envahissements, le Pape adoucit l'expression de ses revendications, et pour donner satisfaction à la fois à la catholicité extérieure et à ritalie, il commença un jeu savant de bascule. Il se porte tantôt à droite, tantôt à gauche, mais toujours un peu plus à gauche qu'à droite. Il faut être bien malin pour découvrir la loi constante de ces oscillations. Elle existe cependant, mais les éléments de la courbe relèvent du calcul infinitésimal.
On raconte qu'après la proclamation solennelle de l'élection, le : Vobis anniintio gaiidium magnurriy habemus Pontificemy etc., prononcé par le doyen des cardinaux-diacres, il était convenu qu'un coup de canon partirait du fort Saint-Ange. Au signal, Léon Xlll devait se présenter à la grande loggia extérieure de Saint-Pierre, et donner sa première bénédiction urbi et orbi sur la place même, c'està-dire sur la terre italienne. En effet, la foule, une foule immense attendait autour de l'obélisque de Sixte-Quint, entre les colonnes du Bernin. Le coup de canon ne partit pas. La loggia extérieure ne
s*ouvrit pas. Léon XIII parut à la loggia intérieure et sa bénédiction tomba sur la terre sacrée, elle remplit les voAtes saintes.
Grande déception pour la foule. Une immense manifestation était préparée : « Vivo le pape ! vive le roi! Concordial concordial » tels étaient les cris enseignés au peuple par les organisateurs de l'élection, par les zelanti de Pérouse.
Le gouvernement avait réfléchi, Léon XIII aussi. L'imprudence décisive ne fut pas commise. La politique du mystère, de l'action lente et sûre, des allées et des venues, prévalut.
C'était la plus sûre, la plus habile et la plus forte. Ce moment fut vraiment critique, et si un avis de Léon XUI empocha le coup de canon, dès ce jour, le nouveau Pape fit preuve de génie politique. Alors, en recevant la tiare, il avait reçu le don de prudence Mais j'incline à croire que c'est le gouvernement qui fit taire le canon. Ce coup de canon l'eût suicidé.
Pour mener à bonne fin un pontificat si compliqué, si savant, si difficile, il fallait d'abord rassurer l'univers catholique, relever à une hauteur
plus sublime la chaire du docteur infaillible, occuper les dévots de tous les pays à des œuvres mystiques, distraire les clercs du monde entier en de fortes études. Il fallait que la suprématie doctrinale du Souverain pontife s'affirmât par un ensemble d'enseignements qui occupassent le monde, puisque la politique, la politique secrète, devait être dérobée, sinon à sa curiosité, du moins à son intelligence.
Ainsi Léon XIII régla-t-il tout d'abord la partie doctrinale, pour ainsi dire scolaire, et aussi la partie mystique de son pontificat. C'est ce qui lui appartient le plus en propre dans son gouvernement. La partie politique ne dépend presque que de lui : c'est lexécution, remise seulement à son habileté, d'un plan tacitement convenu et strictement observé.
Joachim Pecci appartient à une de ces vieilles familles du territoire romain, où la cléricature est de tradition. En France, votre petite noblesse d'autrefois donnait ses cadets au service du roi dans hi carrière des armes, réservant l'atné à l'habitation du domaine, et le dernier au Seigneur dans les ordres sacrés. La petite noblesse campagnarde romaine vouait aussi ses aînés à la conservation du domaine et à la propagation de la race.
mais tous ses cadets au service du Pape, c'est-àdire à la carrière ecclésiastique. La carrière ecclésiastique menait à tous les emplois civils et même militaires.
Chaque bourgade fortifiée des montagnes latines ou sabines possède son comte, c'est-à-dire son bourgeois. Il ne faut chercher aucune assimilation de fortune ou de condition entre ces comtes romains et les comtes français, anglais ou allemands. L'origine de cette petite noblesse est tout agricole ; un comte des castelli romani est l'équivalent à peu près d'un de nos comtes polonais. La noblesse illustre ne commence guère dans Tltalie centrale et méridionale qu'aux ducs.
Les Pecci étaient donc les comtes de (llarpineto. L'aîné de la famille, mort fort âgé, après avoir vu son troisième frère élevé à la tiare, a laissé plusieurs enfants. On parle peu du premier de ses fils, qui, après l'élévation de son oncle, s'est obstiné à épouser la modeste fiancée de son choix. Le second, garde noble de Sa Sainteté, avecsa robuste fraîcheur campagnarde, ses larges épaules, s'exerce comme il peut, surtout depuis son mariage avec une assez riche héritière, à mener la vie oisive, inutile, béate, qui plaît aux jeunes nobles romains. Léon XIII a aussi une nièce élevée dans un cou-
vent français de San-Remo, qu'il a récemment mariée au neveu d'un chambellan de la cour du Quirinâl. Voilà donc la postérité des Pecci bien garantie. L'écusson familial jouira, pendant de longues générations encore, de la tiare qu'il doit à Joachim.
Les autres Pecci sont d'Église. Un frère du Pape est mort tout jeune, élève d'une université pontificale et déjà clerc. Son frère aîné survivant a reçu la pourpre des mains de son frère ; c'est le très digne et vénéré cardinal Joseph Pecci, qui avait débuté dans l'ordre des jésuites, qui l'avait abandonné, il y a fort longtemps, et dont la vie s'est écoulée, jusqu'à l'exaltation de Joachim, dans le labeur d'un très érudit professorat.
Joachim Pecci a appartenu à l'Eglise dès ses plus jeunes années. Il n'a jamais connu la vie mondaine, comme avait fait Pie IX avant d'entrer dans les ordres. Il est né clerc, a vécu clerc, est resté clerc, et mourra pape. Il a fait ses études à l'Université grégorienne, a reçu la prêtrise un peu tard, à l'âge de vingt-huit ans, après avoir été un brillant élève en philosophie, en théologie, en droit canon, en belles-lettres. C'est avant tout un docteur. Distrait un instant de ces travaux spéculatifs par la délégation laborieuse de Bénévejit, par la courte
nonciature de Belgique, il eut tout le loisir de les reprendre, de s'y confiner, de s'y cristalliser dans la longue retraite que la suspicion de Pie IX lui imposa à Pérouse pendant les trente-deux années de son règne.
Pie IX, tout occupé aux soucis du plus difficile des règnes, au milieu d'aventures extraordinaires, héroïques, tragiques, n'avait pas donné aux études ecclésiastiques une impulsion bien vive. On s'en aperçut au concile du Vatican. A part quelques théologiens romains ou autrichiens, maîtres dans l'art deladisscrtationlatine,la discussion y fut d'une pauvreté déplorable au point de vue de la langue latine et de la solidité de l'argumentation. Un ne sait si les orateurs firent plus de fautes contre la grammaire que contre la logique. Le solécisme, le barbarisme, la catachrèse, le cercle vicieux et la pétition de principe émaillèrent plaisamment nombre de harangues épiscopales et même cardinalices.
Léon XIII entreprit de changer tout cela. 11 entreprit de rendre au clergé une méthode, et cette méthode il la trouva toute faite dans le docteur angélique, dans l'ange de l'école, dans le grand saint Thomas d'Aquiu. Joseph de Maistre, dans son éreintement de Bacon, avait fait le procès de toute méthode platonicienne, cartésienne, indue-
tive. Il avait consacré de belles pages de réhabilitation à la vieille scolastique péripatéticienne. De même que Joseph de Maistre avaitdevancé, dans son livre du Pnpe^ Tacte le plus éclatant du règne de Pie IX, la proclamation de l'infaillibilité doctrinale des Papes, le grand Savoyard avait eu la prescience de la maîtresse réforme du règne de Léon XIII, la restauration du thomisme.
Je parle un peu en profane de ces choses transcendantes. Cependant elles se rattachent trop étroitement à la politique de Léon XIII pour que je puisse les passer sous silence.
Les séminaires français, allemands, espagnols, avaient assurément perdu la tradition thomistique. Les jésuites, ordre moderne, n'avaient jamais possédé bien à fond l'art tout dominicain de mêler agréablement le barbaraau baralipton. La subtilité de leurs Pères s'était exercée surtout sur la morale et sur la politique. Leurs grandes œuvres civilisatrices en Chine, dans l'Amérique du Sud, leurs grandes découvertes scientifiques, leurs superbes travaux d'érudition littéraire ne demandaient rien au distinguo m au concéda majorera^ nego minorem. Leur enseignement procédait des méthodes du xvii' siècle; il avait un but pratique, bien plutôt que spéculatif.
En Italie, le rosminianisme avait altéré la pureté de la méthode thomistiqiie par le mélange des spéculations germaniques. Kant et Hegel par Rosmini avaient conquis une influence occulte dans l'enseignement même des séminaires. Pie IX avait refusé de condamner explicitement, nominativement, le rosminianisme. Léon XIII d'ailleurs s'y est également refusé, et, en fait, dans la province de Milan, les Rosminiens ont reçu quelque protection.
Toutefois, le Pape voulut que l'enseignement officiel, l'enseignement ultramontain, l'enseignement romain, dans toutes les écoles cléricales du monde, dérivât du thomisme pur. Sans user des mêmes procédés autoritaires, il entreprit de fonder, dans le domaine de la philosophie et des sciences ecclésiastiques, l'unité que Pie IX avait établie dans la liturgie. Les bénédictins avaient assisté Pie IX dans l'entreprise de l'unité liturgique ; les dominicains, dont Léon XIII divinisait le docteur, l'assistèrent dans sa réforme scolastique.
La restauration du thomisme absolu ne rencontra pas tout d'abord grande sympathie en France notamment, ni même dans toutes les grandes écoles italiennes et romaines. La scolastique est
.LE PAPE LÉON XIH. i05
rébarbative ; le syllogisme à outrance parait rebutant, sinon puéril; on dissèque l'idée, on la vide, au lieu de la faire vivre, grandir, marcher. Tout cet appareil d'argumentation un peu vieillote semble bien compliqué pour la médiocrité des résultats. Les adversaires de l'Église ont une méthode plus alerte, plus moderne, une tactique plus simple et plus décisive. Enfin les sciences mathématiques, physiques et mômes morales ont fait des progrès depuis saint Thomas. L'arsenal de la scolastique répond-il aux besoins de la polémique contemporaine? Le tirer de la poussière pour l'employer à ladéfense de l'Église au xix* siècle, n'est-ce pas une entreprise aussi puérile que celle qui consisterait à exhumer de nos musées d'artillerie les catapultes ou les vieilles bombardes du moyen Age pour faire la guerre aux Prussiens?
Léon XIII ne le pense pas. Pour lui, saint Thomas répond à tout. La Som??ie contient in re^ in passe toute science passée, présente et future. Tout est contenu dans la Somme, et les autres œuvres du docteur angélique, même le système de Copernic et de Galilée, même le calcul intégral et différentiel, même l'électricité et la direction des ballons, môme la réfutation de l'exégèse de M. Renan ou du docteur Strauss. Soit, beaucoup aiment
i06 LA SOCIÉTÉ DE ROME.
mieux en croire le Pape sur parole que d aller y voir.
En tout cas, la réforme philosophique de Léon XIII a un petit air archaïque, qui platt fort à nos dévots modernes. Assurément, le moyen âge est à la mode dans l'Église contemporaine. Hors du xiii" siècle, pas de salut, ni dans Tarchitecture, ni dans la musique, ni dans la sculpture, ni dans la peinture, ni môme dans la typographie. Allez en Belgique, à Louvain, à Malines, ou à Gand, en Allemagne, dans les villes catholiques, on y bâtît, on y chante, on y imprime, on y pense en gothique. La mode gagne la France et l'école ultramontaine avancée retourne à saint Louis.
Par là donc, Léon XIII établissait une certaine harmonie entre sa philosophie préférée et les goûts de TEglise au xix** siècle. Puis cette méthode scolastique si compliquée en apparence, si savante, cache un formidable vocabulaire, une extrême simplicité de moyens qui la met à la portée de toutes les intelligences. Le jeune Thomas Diafoirus de Molière, « qui n'a jamais eu l'imagination bien vive ni ce peu d'esprit qu'on remarque en quelques-uns » est néanmoins « ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur les principes et il poursuit un raisonnement jusqu'aux derniers recoins de la logique ».
LE PAPE LÉON XIIL i07
Et cela, grâce au syllogisme. Par le syllogisme « il s'attache aveuglément à Topinion de nos anciens et jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences de prétendues découvertes de notre temps (1) ». C'est comme cela qu'on fait les bons docteurs en médecine et en théologie!
Léon XIII n'ignore pas que le clergé ne se recrute plus guère de nos jours que dans les classes les plus illettrées. Le syllogisme demande beaucoup plus de patience que d'esprit pour être convenablement manié. En quelques années, on peut faire un bon disputeur, « ferme sur les principes «et sourd à toutes les découvertes modernes. Tous les esprits sont capables de cette gymnastique, et y passent maîtres, en bien moins de temps qu'on ne pense.
On produit au Vatican devant le Pape, en des tournois solennel, de jeunes Pics de La Mirandole, improvisés en deux ou trois ans, qui discutent à merveille de omni re scibili^ et dont les distinguo ou \e%negoconsequentiamà\\dXQïïiVkïïiQ du Saint-père. Assurément, M. Renan ne les prendrait pas sans vert. Mais je ne sais s'ils convaincraient M. Renan.
Quoi qu'il en soit, saint Thomas répond à merveille aux facultés d'esprit et à l'éducation rapide
(\) Le Malade imaginaire, acte H, scène ii.
du clergé, et mieux vaut qu'on sache argumenter en forme que de ne rien savoir du tout.
Mais, dans la pensée de Léon XIII, la prééminence restituée à saint Thomas devait avoir de plus lointaines conséquences. Les déductions de saint Thomas, si Ton sait bien les diriger, mènent où Ton veut aller. Elles ont conduit le P. Lacordaire et son école assez loin ; les néo-dominicains ultra-libéraux, le P. Didonpar exemple, procèdent de saint Thomas tout comme les dominicains inquisiteurs d'autrefois.
En faisant remonter la science sacrée au pur moyen âge, Léon XIII satisfaisait l'instinct antiquaire des catholiques modernes ; en restituant le monopole aux dominicains, il faisait du coup déchoir les jésuites de leur hégémonie doctrinale dans rÉglise ; il effaçait toute l'œuvre philosophique et littéraire des fils de saint Ignace.
Le Pape qui exaltait saint Thomas ne pouvait être accusé de tendances révolutionnaires ; le Pape qui rendait à l'école de la Minerve^ au cardinal Zigliara, aux dominicains, le dépôt de la doctrine officielle, ne pouvait déplaire aux libéraux. 11 espéra que tout le monde serait content. Après tout, saint Thomas a cessé de passionner notre société moderne. Qu'il règne en mailre dans les
écoles du clergé, votre Sorbonne, les Universités d'Heidelberg, de Bonn ou d'Oxford, en ont, je crois, médiocre souci. Personne donc n'a été mécontent et ne fera schisme contre saint Tliomas. Saint Thomas occupe le jeune clergé à une mécanique intellectuelle, il le distrait de la lecture capiteuse de ï Univers ou deïUnità Catiolica^ ou des œuvres de Donoso Cortcs. 11 ramène son esprit aux doctrines antérieures à celles de l'absolutisme . Léon Xlll a fait dériver le courant qui emportait violemment les âmes cléricales depuis Grégoire XVI et Pie IX.
En même temps, le Pape a entrepris de créer une école de littérature et d'érudition catholique. Il appelle les savants à fouiller dans la bibliothèque et dans les archives du Vatican. Sans doute, les règlements qu'il a édictés ont prémuni ces vénérables collections contre toute curiosité indiscrète ou malveillante. Il a remplacé, par des lois draconiennes, l'antique arbitraire qui dominait dans l'octroi des permissions. L'arbitraire était peut-être plus libéral que ce draconisme, mais il n'en avait pas l'air, et l'Église cherche à sauver les apparences, si elle ne peut sauver les âmes.
Enfin Léon XIII s'occupe d'organiser à Rome une école de hautes études littéraires. C'est une noble pensée. Toutes ces belles Universités pontificales
no LA SOCIÉTÉ DE ROME.
romaines ne distribuaient après tout que la science courante, celle qui fait des gradés, non pas des savants. Elles ne donnaient que ce que vous appelez en France renseignement secondaire. La fondation d'une École normale supérieure ou d une Sorbonne ecclésiastique, c'est un projet digne de tenter le bel esprit de Léon XIII. Je ne sais s'il y réussira pleinement. Depuis le temps reculé où il a façonné son esprit au latin cicéronien ou à la poésie horatienne, l'érudition classique a fait des progrès.
Mieux que tout autre, un cardinal serait capable d'organiser cette école supérieure de lettres ecclésiastiques, d'y faire régner la tradition du beau latin, de l'érudition profonde et ornée ; ce serait le cardinal Pitra. Mais je gage que Léon XIII ne le choisira pas.
Ces hautes préoccupations ont absorbé une part notable du pontificat. Le Pape assiste souvent, dans la grande salle clémentine, qui sert de vestibule à ses appartements, à ces disputes académiques. Nombre d'audiences sont accordées aux maîtres et aux élèves des Universités. Plusieurs encycliques, des lettres publiques ont été consacrées aux études. Je ne compte pas le temps passé à la rédaction, élégante, recherchée, des moindres documents pontificaux, ni à la confection des vers
latins. Léon XIII est un pape lettré, qui donne aux lettres le meilleur de ses loisirs et même de sa vie.
Mais la plupart des catholiques sont incapables d'apprécier cette gloire du pontife, et, comme le monde catholique veut être toujours occupé du Pape, le voir toujours en scène, Léon XIII s'est occupé des œuvres de dévotion qui attirent et retiennent tout le menu peuple.
J'ai montré comment, par son éducation, par sa famille, Léon XIII était tout homme d'église, clérical des pieds à la tête. Pour lui comme pour beaucoup d'ecclésiastiques romains et autres, l'ordre du monde est fondé sur la prédominance d'une caste, celle du clergé ; c'est la classe gouvernante, l'autre part du monde, la laïque, est la classe gouvernée ; l'une commande, manipule les affaires ; l'autre obéit. Sans doute, Léon XIII permet bien aux laïques, comme MM. de Mun ou Chesnelong, comme le duc Salviati ou le prince Altieri, de faire du bien à l'Église; mais c'est à titre de soldats, et sous la direction absolue de prêtres, garants de leur éloquence, de leurs charités, de leurs œuvres. L'Église militante est pour lui une armée, où les officiers portent soutane; quiconque porte redingote passera tout au plus caporal, et le seul mérite qu'on apprécie pleinement au Vatican dans un
laïque, c'est la docilité. Les autres viennent par surcroît.
Mais, étant ainsi clérical^ Léon XIII n'est pas ce qu'on appelle un dévot, ou plus mal encore un bigot. Son tempérament ne le porte guère au mysticisme. Ses discours tiennent du rhéteur, plus que du prédicateur. Il officie avec une dignité royale plutôt qu'avec une dignité pontificale. Sans doute il bénit avec onction, mais son onction demeure impérative, souveraine. C'est le premier ministre du Très-Haut qui dispense la grâce du roi céleste, et non le serviteur des serviteurs de Dieu qui bénit ses frères. Il ne professe aucune dévotion particulière ni à la Vierge considérée comme Madone, comme mère du bambino^ ou comme reine de Lourdes ou de la Salette. Je crois qu'il pense fort peu à saint Joseph; du moins il ne lui a consacré aucun bref, aucune encyclique. Par là encore, il ne marche pas tout à fait d'accord avec les jésuites, et Pie IX favorisait bien plus puissamment les dévotions nouvelles.
Mais pourtant son pontificat a un côté mystique, qu'il s'est peut-être un peu contraint pour accentuer.
La Vierge qu'il honore particulièrement, qu'il recommande, pour laquelle il a édicté des prières
. LE PAPE LÉON Xlll. \\:\
publiques, c'est encore une Vierge dominicaine, celle du Rosaire ; c'est une Vierge assez belliqueuse, assez politique, la Vierge de Lépante. Il a ordonné qu'à la fin de chaque messe, le prêtre officiant récitât le rosaire à l'intention du Saint-siège. Il a voulu intéresser, de cette manière, mais de celte manière seulement, toute la catholicité à la libération romaine. En effet, si la Vierge de Lépante veut lui rendre la domination temporelle, il lui rendra grâce. Mais ce miracle n'est pas prévu dans le plan du pontificat, et, sans nier l'efficacité des prières du Rosaire, elles laissent, tout en distrayant le peuple, le champ libre aux savantes combinaisons de la politique. Elles peuvent servir ; elles ne gênent rien
En matière de dévotion, Léon XIII n'a d'ailleurs rien innové. Il s'est contenté de remettre en honneur les pratiques qui lui semblaient les plus •propres à favoriser ses desseins. C'est ainsi qu'il a recommandé l'enrôlement de tous les laïques dans le Tiers-Ordre de Saint-François. Porter le cordon franciscain, est encore un moyen de plaire à Léon XIII. C'est le signe qu'on fait partie d'une milice . commandée par des prêtres, qu'on s'est astreint à une discipline ecclésiastique, qu'on a subordonné sa pensée, sa volonté à des lieutenants
du Pape. Aussi Léon Xlll a-t-il modifié la constilutioD du Tiers-Ordre de Saint-François, de manière H en faciliter, à en simplifier, à en diminuer Tascétisme. Il Ta mis à la portée de tous les gens du monde. Le franciscain du Tiers-Ordre n'est pas obligé d'être un saint; il suffit qu'il soit obéissant, que son esprit ne vagabonde pas hors des limites tracées par son directeur, que ses yeux ne voient que ce qu'il faut voir. Léon XIII passe pour libéral. Ce n'est pas un pape qu'une seule épithète suffise à définir. En tout cas, que ses idées soient libérales ou non, il les soutient par la plus rigoureuse autorité. En supprimer la discussion et même l'intelligence, s'il était possible, tel serait son rêve. On a accusé Pie IX d'avoir introduit dans l'Église le régime césarien. Pie IX tempérait Tabsolutisme par une sorte de libéralisme pratique et personnel ; Léon XIII ne le tempère que par un libéralisme théorique et tout à fait impersonnel.
Il a procédé à peu de canonisations. J'ai dit que Léon XIII n'était pas un pape mystique. Ses saints de prédilection, comme la Vierge du Rosaire, sainte Claire de Montefiascone, les saints Cyrille et Méthode, dont il a augmenté les honneurs, représentent pour lui des puissances actives, des inler^ cessions utiles, servant des buts politiques. U a
LE PAPE LÉON XIIL il5
élevé saint Labre à l'honneur des autels ; c'était un mendiant pauvre d'esprit, le type achevé du tertiaire de Saint-François. Il y va élever aussi la reine Marie-Christine deJNaples, mère du roi François II et tante du roi Humbert. Cette reine fut une vraie sainte; mais ne peut-on pas apercevoir plus de diplomatie que de mysticisme dans sa canonisation?
La politique, la politique, c'est le grand souci de Léon XIII ! Il y subordonne tout, même sa philosophie, môme sa littérature, même sa dévotion!
L'élection de Léon XIII fut combinée, travaillée, machinée, pour préparer, non pour achever la solution de la question romaine, voulue par l'Italie, c'est-à-dire la fusion complète de la papauté dans l'Italie une. Franchi eût été trop vite. Pecci semblait désigné au service de l'œuvre par le mélange d'audace et de timidité, par Tesprit de temporisation hésitante dans la forme, résolue au fond, qui marquent son caractère.
La brusque disparition de Franchi désola Léon XIII et ses amis. Elle le délivra d'un con-
seiller trop hardi, d'un agent capable de témérité. Elle le livra aux fluctuations de sa nature, qui sont bien plus favorables au succès lent, mais régulier et sûr, de la lactique adoptée. Elle fut, en somme, un bonheur pour Tunité italienne, sauvée ainsi de la crise prématurée d'une réconciliation trop brusque avec le Saint-siège.
Les premiers actes de Léon XIII déconcertèrent ceux qui avaient placé en lui toute lardeur de leurs espérances conciliatrices. Recevant pour la première fois Thommage des officiers de l'armée pontificale, il revendiqua le pouvoir temporel avec une netteté, une énergie, qui surprirent autant les Italiens que les vieux zelanti de Pic IX, C'était donc toujours la môme chose ! Oui, dans le fond; mais non dans la forme. Aucun pape ne peut cesser la revendication du pouvoir temporel; il y est tenu par. serment. Mais il y a manière de revendiquer* Le Saint-siège revendique aussi Ferrure ; mais le roi de Piémont ne porte-t-il pas aussi le titre de roi de Jérusalem? Les rois de France ne portaientils pas le titre de rois de Navarre? La reine d'Angleleère ne revendique-t-elle pas aussi, par l'un de ses titres, le trône de France? Cela n'empêche ni le Saint-siège d'avoir renoncé à Ferrare, ni le Sultan de régner à Jérusalem, ni l'Espagne de pos-
séder la Navarre, ni la République française d'avoir un ambassadeur à Londres. Dans la bouche de Léon XIII les perpétuelles revendications du Irône temporel, qui reviennent en tous ses discours, sans amertume d ailleurs, sans injures, sans impatience, n'apparaissent plus guère que comme des formules destinées à éviter la prescription. Il parle sans cesse de sa condition intolérable. Pourquoi la tolère-t-il? Pourquoi ne s'en va-t-il pas? Il ne manque plus de souverains amis en Europe qui lui donneraient asile. On l'accueillerait à Berlin, à Malle, à Saltzbourg, partout où il voudrait aller. Il adresse, chaque année, aux nonces une circulaire, de plaintes contre la situation où il est réduit, contre tel méfait grave ou menu commis par l'Italie à son détriment. A-t-il jamais attendu ou sollicité une réponse? A-t-il espéré un secours? C'est la faute des temps, dira-l-on. Ce pape diplomate saurait cependant bien poser devant les conseils de l'Europe la question romaine, s'il le voulait. M. de Bismarck, qui l'a traité de Sire^ n'a plus rien à lui refuser. Mais jamais Léon XIII n'y a songé, et n'a permis qu'on y songeAt. Il se réserve le monopole de traiter la question romaine comme il l'entend. Quiconque la traite pour son compte, ou pour le compte des catholiques étrangers, fran-
ilB LA SOCIÉTÉ DE ROME.
chemenl, résolument, sans arrière-pensée, tombe aussitôt en disgrâce.
Les Italiens se gardent bien de s'offenser des récriminations de Léon XllI. Ils savent qu'elles sont d'étiquette. Leurs journaux crient un peu; ils lancent une petite bordée de menaces; leurs injures sont d'étiquette, comme les plaintes du pape. Telle est la convention ; tel est Tordre réglé. Cela ne va pas plus loin, les lamentations sont destinées à amuser l'étranger, à exciter le zèle des foules qui alimentent le denier de Saint-Pierre ; elles sont exprimées dans un langage tempéré, qui suffit à entretenir la légende de la prison, sans jeter dans les cœurs une émotion trop profonde, qui serait gênante et importune.
Donc, sous ce pontificat, la question romaine dort d'un profond sommeil, que troublent seulement les rêves de quelques naïfs ou de quelques malintentionnés, de ceux qui ignorent la politique du Pape ou qui font semblant de Tignorer. Car rien n'irrite plus Léon XIII que de voir prendre à la lettre ses invectives courtoises contre l'Italie, de voir commenter avec passion ses réclamations du pouvoir temporel. Un journaliste français, à Rome même, en a fait l'expérience, à ses dépens, pour s'être niaisement immiscé dans la querelle
d'un marteau, plus bruyant que contondant, avec une enclume fort complaisante.
Oh! sans doute, il y a querelle entre le Saintsiège et ritalie, entre le Vatican et le Quirinal ; mais ce sont querelles de famille, qui peuvent intéresser les voisins, mais qui ne les regardent pas. Aux indiscrets qui veulent intervenir, on a vite fait de répondre : « El s'il me plaît d'être battu! » Puis les deux partis s'entendent pour éliminer l'intrus.
Personne plus qu'un Italien n'ei?t expert dans l'art de déguiser les bienfaits en forme de sévices, et réciproquement. A cet égard, l'histoire dos biens de la Propagande est typique. En vertu des lois sur la sécularisation des biens ecclésiastiques, on s'avisa un jour de mettre la main sur les propriétés foncières de la Propagande, et de les convertir en une dotation de rente perpétuelle et inaliénable. La Propagande objecta avec raison son caractère universel, international, pour ainsi dire extraterritorial. Ces biens provenaient des donations du monde entier, le revenu en servait à des œuvres extérieures; il n'était pas juste que l'Italie les accaparât. L'indemnité offerte ne pouvait compenser le dommage, puisque la Propagande pouvait avoir besoin d'aliéner ou d'hypothéquer ses biens-
fonds pour faire face à des nécessités extraordinaires, etc., etc. On plaida, on perdit devant la cour de Rome; on gagna une première fois en cassation ; Taffaire fut renvoyée devant la cour d'Ancône ; le Gouvernement perdit, et remit raffairc à une délibération décisive de la Cour de cassation romaine, toutes chambres réunies. Alors le ministère obtint en sa faveur un arrêt définitif et exécutoire. 11 fut exécuté, les biens mis à Tencan. La curie romaine protesta : elle ordonna une immense agitation de presse ; elle sollicita de tous les comités catholiques des adresses, des manifestations; elle fit appel aux gouvernements, qui hasardèrent, pour cette fois, de timides observations auxquelles M. Mancini répondit avec hauteur. On croyait tout brouillé entre le Vatican et le Quirinal. L'œuvre tombait en ruines; le pontificat de Léon XIII n avait plus de sens. 11 était môme question d'un départ du Pape...
Pourquoi le gouvernement italien, deux fois battu devant sa propre justice, a-t-il tout à coup ressuscité le procès une deuxième fois en cassation? Pourquoi ce mauvais procédé à Tégard du Saintsiège? Pourquoi cette violence? On n'y comprenait rien. Bientôt tout fut expliqué.
L'Italie préparait à ce moment de grandes entre-
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prises coloniales en Afrique. L'expédition de Massouah commençait; on voulait créer là-bas, sur la côte orientale, un pendant au Congo belge, à Tabri des Anglais établis en Egypte, et fonder, avec leur aide, un grand empire colonial. Pour cela, il fallait des missionnaires italiens, beaucoup de missionnaires italiens, constituer des vicariats apostoliques ou des évêchés italiens. Or, les revenus de la Propagande étaient maigres. Il fallait les augmenter, et pour cela les consolider en rentes sur rÉtat. Par sa spoliation, la Propagande a fait une excellente affaire. Elle est devenue bien plus riche qu'auparavant.
D'autre part, après tant de tapage, tant de récriminations, une si violente querelle, le Pape pouvait bien envoyer, sous le couvert de cette pauvre Propagande dépouillée, de pauvres missionnaires italiens; jamais ceux-là ne seraient suspects de frayer la route au drapeau de Savoie, d'être les fourriers du roi Ilumbert! Le cardinal Lavigcrie, avec ses missions françaises ou maltaises, son titre décoratif d'archevêque de Carthage et de primat d'Afrique, n'avait qu'à se bien tenir.
La chute de Khartoum interrompit ces beaux desseins ; on attend une occasion favorable pour les reprendre. Si la Propagande est d'ailleurs,
malgré l'accroissement de ses ressources, gênée pour les favoriser, on tient en réserve le projet de loi, repoussé par le Sénat italien, mais facile h ressusciter, qui restitue aux Instituts de missions la libre disposition de leurs rentes. Puis, ne seral-ilpas facile de donner suite, quand on voudra, au projet des cardinaux Baltaglini et Capccelatro, qui voudraient qu'on atiribuAt à la Propagande la dotation annuelle refusée par le Pape? On pourrait au moins le faire sans le dire.
(Test ainsi que, sous le couvert de la violence cl du rapt, Tltalie est parvenue à accroître les revenus de la Propagande et qu'elle tient à sa disjïosition cet Institut, jadis international, si elle en a besoin pour sa ])olitique. Elle sait bien que Léon XIII ne laisse jamais chômer la prédication évaiigéli(iuc, qu'il n'enverra pas moins là où il faudra tous les missionnaires italiens que réclamera la Co/fsiilf(i.
Je crois bien que le Pape, en cette affaire, a été d'une entière bonne foi, que ses protestations ont été sincères, qu'il n'a pas compris le l)ut caché de la politique italienne, qu'il ne s'y est pas prêté. Mais telle est la conséquence de la confusion des deux royaumes que si tous les deux ne s'entendent et ne conspirent au môme but, l'un trouvera tou-
jours le moyen de faire servir l'autre à ses desseins, même à son insu.
Je suis sûr aussi que, dans l'affaire de la légation chinoise, trop récente, trop connue des Français pour que j'en parle, Léon Xlll n'avait en vue tout d'abord que la sécurité et la prospérité des missions. Il n'avait pas aperçu les avantages que l'Italie allait retirer de la suppression du protectorat français. Sans l'indiscrétion de M" Agliardi, sans le naïf exposé que l'innocent prélSatt crut devoir faire de ses projets à un journaliste de Brescia, Léon XIII ne se fût pas douté qu'il allait envoyer un légal à deux fins. Mais aussitôt que les révélalions de M" Agliardi eurent fait la lumière, on Téteignit d'un large boisseau. La diplomatie française doit un fier service au prélat qu'elle redoutait, et elle n'a plus le droit aujourd'hui de tenir en suspicion la profonde amitié Mu Pape pour la France.
Il est assez remarquable, du reste (je saule librement d'un sujet à un autre en ces notes sans Buite), que les négociations de Léon XIII avec la République, au sujet des affaires chinoises, furent accompagnées d'un acte qui devait mettre en émoi toute l'Italie révolutionnaire, et susciter des troubles anticléricaux dans toutes les grandes villes.
Les jésuites se sont vus, brusquement, sans s'y attendre, comblés de bienfaits par un pape dont ils ne se croyaient pas les favoris. Au moment où, suivant leur coutume, ils allaient demander à Léon XIII le renouvellement des privilèges que, depuis leur rétablissement sous Pie VII, ils devaient solliciter tous les vingt ans, le Pape leur annonça que cette formalité devenait désormais inutile. Il les rétablissait mfftu proprio dans toutes les prérogatives dont Clément XIV les avait dépouillés et que Pie VII et ses successeurs n'avaient que partiellement restituées et à titre précaire.
J'ai entendu nier souvent le pouvoir des jésuites. On dit que celte puissance occulte n'est que fantasmagorie. On se trompe. Au point de vue politique, les jésuites ont encore bien plus d'importance que ne croient beaucoup de gens et qu'ils ne croient euxmêmes. Us servent d'épouvantail ; ils sont le spectre noir. Un gouvernement aux abois veut-il donner à ses peuples un gage de libéralisme? Il chasse les jésuites. S'ils sont déjà chassés, il les chasse encore ; car c'est un gibier qui ne manque jamais. Partout, il reste assez de jésuites pour motiver une battue.
Avez-vous besoin, au contraire, de donner un gage de non-libéralisme, de contre-révolution? Ou bien,
avez-vous besoin de soulever quelque agitation, vous plaît-il d'être brûlé en effigie, de faire fermer les cercles qui portent votre nom? Alors, il faut accabler les jésuites de faveurs. Ils servent donc à toutes les fins, et ne s^en portent ni mieux ni plus mal. Ils sont commodes dans la politique en ceci, que, depuis les Provinciales^ ils produisent sur les peuples un effet dont les résultats sont connus d'avance et peuvent être mathématiquement mesurés. La politique ne connaît qu'un spécifique de ce genre, c'est le jésuite ! Ce spécifique a une action merveilleuse sur le système nerveux des peuples. On le dose à volonté.
L'acte inattendu de Léon XIII, dontles jésuites sont encore ébahis, a produit en Italie l'agitation qu'on en pouvait attendre, mais pas tout de suite. Par une très heureuse coïncidence, cet effet ne s'est manifesté qu'après la clôture des négociations avec la Chine, après l'indiscrétion de M^ Agliardi, au moment où les catholiques français les plus ullramontains se prenaient à hocher la tête. A présent, il n'est plus permis de douter que la rupture soit complète entre le Vatican et le Quirinal, que Léon XII 1 et le roi Humbert ne soient devenus les pires ennemis du monde. On a fermé à Naples le cercle Léon XIII, on a brûlé le
porti'ail du Pape à Florence, on a mis sa statue sur un bûcher je ne sais où ; le cercle anticlérical de Turin a fait une motion. M. Tajani, le garde des sceaux, s'est démené avec fureur. Enfin, la circulaire aux nonces protestant contre l'état de choses intolérable, a paru. Toute confiance est revenue aux catholiques français. M^*" Agliardi est resté à Rome, et les jésuites triomphent ! La protestation indignée de Léon XIII s'est accentuée. Mais, tout en protestant, le Pape a concédé bien des choses dont on n'a pas fait de bruit.
Dès le début, il a reconnu le droit à'exequatur sur tous les évèchés, même sur les évêchés romains. Sans doute, il ne cesse de réclamer contre les retards que le Quirinal apporte à l'exercice de ce droit souverain. C'est pour lui un prétexte à lamentations. Mais on ne prend pas garde que la reconnaissance du droit A^exequatur en faveur d'un gouvernement constitue une reconnaissance implicite du droit souverain de ce gouvernement. Lors donc que Léon XIII a fait ce que Pie IX n'avait pas fait, lorsqu'il a permis au roi Humberl de participer à la création des évéques dans les anciens États de l'Église, il l'a admis à l'exercice du premier droit de sou\craineté au regard d'un pape. Et ce droit, il Ta confirmé, consacré, au
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point de rappeler à Rome Tarchevêque de Bologne, le cardinal Parocchi, nommé sous Pie IX, à qui on refusait Yexequatur, et de le remplacer par un candidat agréable au Quirinal, par M^^ Battaglini , nommé depuis cardinal, afin que les dignités venant du Pape s'ajoutent à celles que cet évêque tenait de la bienveillance italienne. Ce ne sont pas là des paroles, ni des conjectures, mais des actes. Et ce sont les actes qu'il faut considérer, si Ton veut comprendre quelque chose au pontificat de Léon XIII. Les paroles ne viennent que pour faire passer ou pour dissimuler les actes.
La politique de Léon XIII se manifeste par une infinie quantité de petits détails dont l'énumération serait fastidieuse, mais dont la synthèse est bien probante. Par exemple, ce n'est pas sans élonnement que les Romains ont assisté à l'enterrement d'un de nos collègues de l'ambassade de France, le commandant Louis, en 1885. Attaché militaire auprès du Quirinal, il était naturel que le commandant reçût les honneurs militaires de l'Italie. Le roi s'était fait représenter par un aide de camp, le ministre de la Guerre ou son représentant tenait un des cordons du poêle. La troupe faisait la haie de chaque côté du cortège, et M, Decrais, à la tète de son ambassade, menait le deuil.
Mais on ne s'attendait pas à voir, dans cette cérémonie officielle, M. le comte Lefebvre de Rehainc marchant à côté de son collègue et dans la même tenue de cérémonie. L'ambassadeur de France auprès du Saint-siège marcliant officiellement entre deux files de soldats iUdiens, derrière des ministres du Quirinal et un aide de camp du roi, le spectacrle était nouveau. A l'église de Safnt-Louis des Français, autre étonnement. Deux fauteuils de gala attendaient les deux ambassadeurs. Certes, M. Lefebvre de Behaine eiH manqué aux convenances, s'il neût pas assisté îi Icnterremenl d'un officier français. Mais rien ne l'obligeait à participer officiellement, en frac, au même titre que son collègue, à une cérémonie où intervenaient la maison du roi et la troupe italienne. Comme le mi nistre d'un autre pays lui laissait voir sa surprise, M. de Béhaine répondit qu'il avait consulté la secrélairerie d'Klat, et qu'on l'avait prié de faire ainsi. Devait-il se montrer plus papiste que le Pape ?
C'est là un menu fait au milieu d'une foule du môme genre. Peu à peu, les esprits romains s'accoutument à ces confusions, à ces mélanges. Le cardinal San Felice, lors du choléra de Naples, se rencontre avec le roi Humbert et l'embrasse publi-
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quement. Peu de jours avant, il lui avait envoyé un télégramme ultra-élogieux pour lui demander la grâce d'un soldat condamné à mort. L'évêque de Livourne salue le roi d'un compliment rempli d'attestations de dévouement et en reçoit un cadeau .
D'une fournée, le Pape appelle au Sacré-Collège trois cardinaux dont les relations avec la cour sont notoires. C'est sa réponse décisive à la tentative Ae^pronunciamiento du cardinal Pitra, incident sur lequel je reviendrai. Et quand on annonce à M«' Schiaffîno, l'un de ces trois porpovaii désignés, sa prochaine création, il s'écrie : « Celui de mes nouveaux collègues que j'embrasserai avec le plus d'effusion, c'est le cardinal Pitra. C'est à lui, c'est à sa lettre que je dois de n'avoir pas attendu plus longtemps ! »
Ainsi, tout doucement, la réconciliation s'opère, visible dans les faits, non dans les paroles. Mais les paroles s'adressent aux étrangers, aux barbares, et sont destinées à masquer les faits. On prend insensiblement l'habitude de ces rapprochements. Les éléments disparates du Vatican et du Quirinal arrivent à s'agglutiner, sans choc, sans heurt, par une longue juxtaposition, bien plus solidement que n'eût fait un collage subit, tel que
le voulaient an début les zelanti de Pérouse. On avance, on recule, on s'embrasse, on se gourme; en fin décompte, on avance toujours, piano , piano, vers la paix. Encore deux ou trois pontificats semblables, et ce sera fini. La Révolution italienne sera tout à fait victorieuse. L'Italie régnant sur le Saint-siège dictera ses lois à toutes les nations catholiques. L'élection de Joachim Pecci a été pour elle un coup de maître. Elle travaille à le renouveler au prochain conclave. Elle y parviendra, sans doute, car pas plus aujourd'hui qu'en 1878, les nations catholiques ne sont en état de lutter avec elle sur le terrain ecclésiastique. Elle seule s'exerce encore à Tart de collaborer avec le Saint-Esprit au sein des conclaves.
Léon XIII ne suit pus seulement avec une rare habileté sa |)olitique à Tégard de l'Italie, c'est encore au regard des puissances étrangères un profond diplomate,
Avez-vous remarqué comment notre vieil art diplomatique s'est perdu parmi les puissances fortes, et ne s'est conservé avec toute sa finesse
et toutes ses grâces que dans les puissances faibles? Le phénomène est bien explicable. Les forts n'ont pas besoin de ruse; or, qu'est-ce que la vieille diplomatie, si ce n'est la ruse? M. de Bismarck peut commettre impunément toutes les fautes diplomatiques, et il n'y manque pas. Mais qui s'en aperçoit? Il a toujours raison, il ne se trompe jamais. Faites de M. de Bismarcli, avec son tempérament, un chancelier grec ou serbe : il cassera tout. Notre compatriote, le général Kaulbars, n'a pas montré beaucoup d'astuce en Bulgarie. A quoi bon? Il n'y a plus de diplomates de tradition qu'en Chine, à Constantinople, à Madagascar et au Vatican. Le roi des diplomates, c'est Léon XIII, et c'est aussi, de tous les souverains, le plus dépourvu d'armée. Il ne pourrait faire la guerre ni à Monaco, ni à Andorre, ni à Saint-Marin, malgré les talents militaires du colonel de Curlen et toute l'intrépidité du général Kanzler.
Avec toutes ses complaisances, volontaires ou forcées, conscientes ou inconscientes pour l'Italie, Léon XIII a le plus grand souci de sa dignité souveraine. Il a rétabli, autant qu'il était en lui, les pompes royales à l'intérieur du Vatican. Il attache le plus grand prix à entretenir des relations de souverain à souverain avec tous les États, non
seulement parce qu'il croit, à juste titre, ces relations profitables au bien de TÉglise dans tous les pays, mais aussi parce que les cortèges d'ambassadeurs rehaussent sa majesté. Enfin, plus la royauté du Pape s'affirme avec éclat, plus l'usurpation italienne paraît tolérable et tolérante.
Pie IX voyait peu à peu, et sans trop de regret, les ambassadeurs quitter sa cour. Léon Xlll ne néglige rien pour les rappeler, et il y réussit.
Lltalie avait intérêt à ce que les puissances ne tussent pas représentées auprès de Vie IX. Il lui est indifférent, avantageux peut-être qu elles le soient auprès de Léon XIII. Si elle le voulait bien, elle compterait assez dans le concert européen, et ses ambassadeurs au dehors seraient assez habiles pour contrecarrer la diplomatie de Léon XIII et le tenir dans Tisolement. Mais elle n'en fait rien et elle a raison. Il lui plait que les puissances s'accoutument à regarder la question romaine comme pacifiquement réglée.
Le premier succès du nouveau pape a donc été d'obtenir de la Prusse, même sans réciprocité, l'envoi d'un ministre au Vatican, pour suivre les négociations en vue de la paix. De l'Angleterre, il a obtenu, toujours sans réciprocité, l'envoi d'un diplomate officieux. Peu s'en est fallu qu'il ne
réussît à faire accréditer officiellement M. de Boutenieff, agent de la Russie; mais à coup sûr, il obtiendra cette faveur du prince de Monténégro. En diplomatie, il n'y a point de petite victoire ni de petits revers. Bien que la Hollande ait rappelé son ministre en 1869, Léon XIII continue à y accréditer un internonce. La Belgique a eu beau chasser son nonce, le Pape n'en a pas moins gardé un chargé d'affaires à Bruxelles, jusqu'au jour où le ministère catholique a renoué officiellement les relations. Enfin, le Pape eût été fier de recevoir un ambassadeur chinois, et le plaisir d'admirer un costume exotique dans la tribune diplomatique de la Sixtine balança un instant dans son esprit la peine qu'il eût éprouvée du départ de l'ambassadeur de France.
Ce n'est pas tout d'être entouré d'ambassadeurs; il faut encore négocier avec eux, et c'est à quoi Léon XIII passe le temps qu'il dérobe à saint Thomas, aux encycliques et aux vers latins. Il y a deux manières de négocier : l'une qui consiste à dire tout simplement ce qu'on demande et ce qu'on peut donner en échange; mais ce n'est pas de la diplomatie. L'autre consiste à demander le plus pour obtenir le moins, et à offrir le moins pour arriver h donner le plus.
Voilà de la diplomatie !
Je n'ai pas besoin de dire laquelle des deux méthodes est préférée de Léon XIII. C'est la plus savante; celle qui a présidé aux grandes négociations encore inachevées entre le Saint-siège et la Prusse.
Quel qu'eût été le successeur de Pie IX, sa tAche la plus urgente était de renouer les relations diplomatiques interrompues, et notamment celles avec la Prusse. Pie IX avait chassé le dernier envové •de M. de Bismarck. Les lois de mai 1876 rendaient la situation de TÉglise romaine en Prusse pire que celle des premiers chrétiens dans les calacombes. Car \q Ku/t9/rAampfnaxxiovhn,\l même pas la liberté des catacombes. L'archevêque de Gnesen et Posen, nommé cardinal par Pie IX, avait dû demander asile au Vatican, pour échapper à une prison berlinoise, voire à une extradition. L'archevêque de Cologne, M*' Melchers, se cachait dans un village de Hollande, où sa qualité et son nom même étaient ignorés. La plupart des évêchés
étaient vacants; un nombre immense de paroisses privées de pasteurs. Le culte catholique devenait aboli en Allemagne. L'Église romaine ne s'y survivait que dans la politique du parti du centre, faction disciplinée, qui semblait alors irréconci-
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liable, et dont les manœuvres savantes désespéraient le chancelier.
M. de Bismarck, dès qu'il connut Télection de Léon XIII, dès qu'il fut renseigné sur son caractère, jugea d'un coup d'œil quel parti il pouvait tirer du nouveau pape, tant pour les affaires intérieures de l'empire, que pour la suprématie de l'Allemagne en Europe. De premières négociîitions s'ouvrirent à Munich avec le nonce Masella, une entrevue fut accordée par le chancelier à Kissingen au nonce de Vienne, IWJacobini, et presque aussitôt, malgré la mort du cardinal Franchi, secrétaire d'État, qui avait présidé aux premières tentatives de rapprochement, un ministre extraordinaire fut envoyé à Rome, sans que M. de Bismarck acceptât l'envoi d'un légat à Berlin.
Alors commença entre la curie romaine et la chancellerie de Berlin cet interminable et singulier colloque, qui dure depuis huit ans. Il suffira d'indiquer les points du litige, l'îittitude des négociateurs, et les résultats obtenus.
Tout d'abord, M. de Bismarck, sachant combien Léon XIII était flatté de l'arrivée d'un ministre de Prusse au Vatican, imposa au Pape et obtint sans peine, comme condition expresse de l'ouverture des pourparlers officiels, l'acceptation du principe des
concessions réciproques ; les négociateurs devaient marcher d'un pas égal, pari passtf, vers la réconciliation ; ils devaient échanger les garanties, donnant donnant.
En adhérant à celte condition préalable, Léon XUÏ apportait assurément le gage d'un désir de conciliation poussé à Textréme limite. En premier lieu, en effet, il se résignait à la durée indéfinie des pourparlers. U était bien évident que cet échange de concessions, soi-disant égales, allait servir de prétexte à des discussions, à des contestations, à des marchandages sans fin. Tandis qu'on mesurerait avec Un micromètre les dinriensions exactes des pares passas^ on n'avancerait pas, ou du moins on n'avancerait qu'autant qu'il plairait à lapins forte des deux parties. En second lieu, le Pape reconnaissait explicitement qu'il avait des concessions à abandonner, des gages à donner, des cadeaux à faire, en échange de la restitution successive des droits de l'Eglise, intégralement confisqués par les lois de Mai. Imaginez un voyageur dépouillé^ dans un bois, de sa montre et de son porte-monnaie. 11 entre en pourparlers avec ses détrousseurs : « Rendez-moi ma montre et ma bourse, dit-il. — Nous voulons bien, lui répond-on, à la condition que vous les échangiez contre des valeurs égales. »
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Je ne vois pas bien ce que le voyageur gagnerait à
une pareille restitution ainsi rachetée, si ce n'est
que le détrousseur deviendrait légitime propriétaire de ce qu'il aurait pris. Enfin, Léon XIII, en négociant directement, paralysait toute l'action du centre catholique au Parlement allemand, désarmait ces redoutables ennemis du chancelier, et c'était une première concession implicite, la plus précieuse de toutes, et qui n'avait pas de contrepartie.
Aussi les catholiques allemands n'aperçurent-ils pas tout de suite le génie politique, si vanté, du pape Léon XIII, et j'ai le regret de dire qu'à Berlin j'en ai rencontré beaucoup, qui n'avaient pas encore trouvé leur chemin de Damas.
La première concession demandée par M. de Bismarck au Pape fut VAnzeiffffepflickt, c'esl-kdire la notification aux gouverneurs de provinces des nominations ecclésiastiques faites dans chaque diocèse. — Je veux bien, répondit le Pape, mais que donnez-vous en échange? Je demande l'abolition de la loi de Mai qui oblige mes séminaristes
à suivre les cours et à prendre leurs grades près de vos Universités d'Etat, et de celle qui astreint l'enseignement intérieur, même théologique, de mes séminaires au contrôle de vos agents.
— Sautez crabord le pas de XAnzeiggepflicht^ répondait M. de Schlœger; nous verrons ensuite. — Non, répondait le Saint-siège, sautons ensemble.
Cette première scène de dialogue dura pendant einq ans. Le principe du paripassn tint, durant ce lustre, les interlocuteurs une jambe en Taîr.
Cependant il arriva que M. de Bismarck éprouva un vif besoin de se réconcilier avec les catholiques. Le parti des nationaux-libéraux s'était effondré ; le parti de la droite conservatrice s'entendait avec le centre sur bien des points. Le chancelier avait besoin du concours du centre pour mater le socialisme indépendant, pour inaugurer son socialisme <rÉtat, pour faire passer ses lois de finances. D'autre part, les républicains français menaient une guerre acharnée contre TEglise; et le chancelier, si ardent contre TEglise lorsque les cléricaux français occupaient le pouvoir, devint son ami et son protecteur, quand elle subit en France un semblant de persécution.
On résolut donc de brusquer les choses. Quand il fut bien avéré que Léon XIII refusait rAw:;^/^^^/?flichf, M. de Bismarck, sans s'occuper de sa résistance, proposa et fit passer- des lois qui édictaient YAnzeiggepflicht, Les évêchés vacants furent pourvus aussitôt d'évêques, sur le choix desquels le
Pape se montra très conciliant ; les paroisses furent pourvues de curés, dont la nomination fut notifiée aux gouverneurs de province. A lui tout seul, M. de Bismarck arrangea les choses, sans se soucier du Pape. Néanmoins, Léon XIII considéra cet acte spontané du chancelier comme une grande victoire. La presse catholique de tous les pays entonna les louanges du grand diplomate. Le Vatican était radieux ; il avait abouti à se laisser imposer une concession qu'il refusait depuis cinq ans. Quel succès !
M. de Bismarck, voyant Léon XIII si content, autorisa Tentrevue du prince Frédéric-Guillaume avec le Souverain pontife, au moment où il signait la triple alliance avec M. Mancini. C'était encore flatter le Saint-père dans son amour de la gloire ! on lui demandait une bénédiction pour cette alliance, qu'on lui présentait comme une sainte alliance, et où figuraient, à côté de l'Autriche, puissance hébréo-catholique, la protestante Allemagne et l'Italie « sacrilège » (c'est l'expression consacrée dans le langage dévot).
Cependant Léon XIII continuait à réclamer la liberté de l'enseignement catholique pour les Allemands. — Halle là! répondit le chancelier, jort^n passif, donnant donnant. J'ai fait un pas; vous le
reconnaissez vous-même. Voyons le vôtre. — Mais, dit la (airie, ce pas, c'est moi qui Tai fait, ou da moins vous me l'avez fait faire, en me poussant par les épaules; à votre tour! — Quoi? comptezvous pour rien les évéchés pourvus, les paroisses rendues aux cultes? — Mais évôchcs et paroisses sont pourvus de vos créatures, et non des miennes?... — N'importe, marchez encore. — Où iraije? — Renvoyez du Vaticanle cardinal Ledochowski, il vous donne de mauvais conseils: faites ce que vous voudrez de M"^' Melchers, mais donnez-nous à Cologne et à Posen des archevêques agréables. — Et mes séminaires? — îSous en parlerons après.
Léon XIU nomma alors le cardinal Ledochowski secrétaire des mémoriaux, puis des brefs, mais sans lui retirer encore Tarchevêché de Posen; puis il proposa au cliancelier un candidat polonais, mais moins accentué. — Je ne veux pas de Polonais en Pologne, dit brutalement M. de Bismarck. Léon XIII donna un Prussien. Enfin il nomma cardinal résidant à Rome M'" Melchers, et pourvut l'archevêclié de Cologne d'un prélat agréable à l'empire.
Léon XHI alors était mûr pour devenir médiateur entre la Prusse et l'Espagne, dans l'affaire des
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Carolines. M. de Bismarck a-t-il trahi son serment de ne pas aller à Canossa? Beaucoup de catholiques allemands prétendent que c'est Léon XIII qui y est allé.
Cette médiation des Carolines, en même temps qu'elle porta à l'apogée la gloire de Léon XllI, fut un coup de maître du chancelier. En se rapprochant chaque jour du Saint-siège, le chancelier se prémunissait contre toute trahison possible de son alliée, l'Italie. 11 dressait en face du Quirinal le spectre noir du pouvoir temporel. En même temps, en offrant à Léon XIIl l'usage du plus auguste des droits souverains, de celui qui suppose la plus complète indépendance politique, il l'obligeait à renoncer à la fiction de la captivité, de l'oppression, et il consolidait d'autant le royaume d'Italie, auquel il tient comme à la prunelle de ses yeux, à la condition qu'il demeure bien dépendant de la Prusse. Puis il faisait enrager les nations latines, en couvrant le Saint-siège de sa hautaine protection; il plaçait sur sa poitrine la plaque en diamants de chevalier du Christ, comme une égide qui pétrifiait M. de Windthorst et rendait sa propre personne invulnérable aux coups du centre. Enfin, il se donnait l'air d'avoir à Rome môme, lui, l'homme de fer.y l'apôtre de la force brutale, un compère com-
plaisant dans le plus auguste représentant du droit et de la justice!
Quant aux Carolines, c'était le moindre de ses soucis. 11 obtenait de Léon XIH pour le commerce allemand tout ce qu'il désirait, et, par-dessus le marché, une réconciliation avec l'Espagne, dont il médite toujours de se servir, en cas de complications européennes.
Et l'enseignement des séminaires? — Eh bien! on négocie encore. L'évèque de Fulda soutiendra devant le Parlement les intentions de Léon XIII à cet égard, et le Parlement de M. de Bismarck tranchera la question.
Telle est en gros, en abrégé, l'histoire des négociations entre le Saint-siège et la Prusse, et la part de gloire qui revient à Léon Xlll dans l'apaisement du Kulturkampf.
Avec la Russie, la fine diplomatie de Léon XIII n'a pas eu si beau jeu. Assurément, son légat au couronnement de Moscou a fait grande et noble figure. Outre ses qualités de savoir et d'esprit, M*' Vincent Vannutelli possède un visage superbe et une prestance grandiose. C'est le plus décoratif des diplomates. M*' Vannutelli a donc obtenu à. Moscou et partout siu* son passage le plus vif des succès personnels. Mais, en somme, Léon XIII n'a
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réussi qu'à relever de leurs évêchés des évêques déportés en Sibérie, et à les remplacer par d'autres destinés, un jour ou Tautre, à faire le même voyage.
En Belgique, la rupture avec le ministère Frère- Orban fut la plus grande douleur du pontificat. Léon XIII aime la Belgique avec tendresse ; le souvenir de sa nonciature illumine toute sa jeunesse. C'est là, auprès du vieux roi Léopold, qu'il apprit la politique. Pour un pape si soucieux des relations diplomatiques, qui choie ses ambassadeurs comme le dernier vestige de sa souveraineté, débuter par perdre un ambassadeur, et encore celui de Belgique ! c'était un coup vraiment pénible. Par surcroît, cette disgrâce diplomatique était due à un excès de diplomatie. Le cardinal Nina n'en fut jamais pardonné. M. Aristide Astruc a prouvé qu'au moment où fut rappelé de Rome M. d'Ancthan et où M*' Séraphin Vannutelli fut chassé de Bruxelles, Léon Xlll s'apprêtait à donner satisfaction à M. Frère-Orban. Je le crois. Apporter de bonnes paroles aux évêques, des gages aux ministres libéraux, c'était tout à fait dans la manière de Léon XIII . L'erreur des ministres belges a été dé croire que les bonnes paroles contredisaient ou infirmaient les gages. Pas du tout!
Enlin, Léon Xlil est consolé. Il ne manque plus (rinlerniédiaires pour complimenter Léopold II el pour entretenir chez les calholi(iues belges Tamoup sacré de la constitution.
Le Pape a caressé un moment res[)oir de rétablir avec les États-Unis d'Amérique les relations que Pie IX avait brusquement rompues. Le gouvernement de Washington ne se montrait nullement hostile à lenvoi d^un nonce, et il eût volontiers consenti à accréditer un ministre auprès du Vatican. Léon XIII convoqua à Home les évêques américains, avant l'ouverture du concile de Baltimore. Il les interrogea sur l'opportunité d'entrer en pourparlers officiels à ce sujet avec le président américain. Les évèques ne dissimulèrent pas leur hostilité contre un tel projet. Ils représentèrent au Souverain pontife l'état de leurs diocèses, encore naissants, bien que déjà puissants, et surtout Tétat de leur clergé, recruté en grande partie parmi les transfuges des clergés européens. La présence d'un nonce aux Etats-Unis eût été une source de perpétuels embarras entre les prêtres et les éveques. Déjà, les .Etats-Unis envoient à Rome un nombre formidable de procès. Que serait-ce quand le Pape auinit là-bas un représentant, muni de l'autorité nécessaire pour juger
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les moindres diffîciillés intérieures des diocèses? Les évèqiies, sous un contrôle permanent de leur autorité, n'auraient plus la puissance nécessaire pour maintenir la discipline, et verraient restreindre cette liberté d'allure et d'action, cette part même d'arbitraire, si nécessaire aux fondations encore récentes. Les évêques s'opposèrent donc h l'envoi d'un nonce,* et le Pape dut confier à l'archevêque de Baltimore, aujourd'hui cardinal, la mission d'être son intermédiaire auprès des ministres américains. Le fait est curieux, n'est-il pas vrai? !1 jette une certaine lumière sur les fonctions des nonces, sur les sentiments, avoués ou secrets, que les évêques nourrissent h leur égard. Je tiens de sources multiples, que la mémorable lettre du cardinal Jacobini au directeur du journal espagnol carliste, le Siffla futurOy a produit, dans les diocèses du monde entier, et aussi auprès des rares gouvernements qui s'intéressent aux questions ecclésiastiques, une impression assez équivoque. Dans cette lettre, le Saint-siège définit les pouvoirs des nonces, ou plutôt il les rend illimités. Le nonce, suivant cette doctrine nouvelle, n'est plus un simple diplomate accrédité auprès des gouvernements civils pour traiter les questions mixtes,, c'est une sorte de patri-
arche, de légat a latere, qui a le commandement direct, au nom du Pape, sur les cvêques de chaque pays. Comme les nonces sont toujours italiens, ou presque toujours, il s'ensuit que, non seulement le gouvernement central de TÉglise, mais aussi le gouvernement particulier de chaque église nationale, appartient à des prélats italiens. Les nonces deviennent des proconsuls religieux, et chaque éghse nationale, après avoir abdiqué ses libertés, vient à abdiquer jusqu'à sa physionomie propre. L'autorité des évoques sur leurs diocèses devient subordonnée non plus seulement au chef lointain, à Tévèque des évoques, au patriarche œcuménique de Home, mais aussi à son ministre résident en chaque pays. — De préfets qu'ils étaient, les évoques sont réduits tout juste au rang de souspréfets, et encore! L'italianisme religieux sort donc de ses frontières et envahit tous les États.
Avec une pareille doctrine, imaginez entre le pape et le roi d'Italie une réconciliation définitive. Les gouvernements civils verront s'implanter chez eux des fonctionnaires mixtes, relevant des deux cours de Rome, et commandant souverainement à l'ftme d'une grande partie de leurs sujets.
On n'a pas assez remarqué la portée de cette lettre du cardinal Jacobini. Les gouvernements se
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fient à la réputation de libéralisme octroyée, sur la foi des Italiens, au pape Léon XIII. Ils n'ont pas pris garde que jamais Pie IX n'eût osé autoriser un document semblable, hasarder une prétention de cette nature.
La lettre au Siglo futuro est postérieure à la visite à Rome des évoques américains, ils Tout sans doute pressentie et devinée, quand, soucieux de leur dignité et de leur légitime autorité, ils se sont opposés à l'envoi d'un nonce à Washington.
Quelle quesoitson amitié pour Léon XIII, M. de Bismarck n'en tolérerait pas à Berlin. Il préfère envoyer au Pape un ministre, et ne pas s'offenser de la non-réciprocité.
Les affaires irlandaises ont occupé incidemment la Propagande et le Vatican. Le jeune et séduisant M. Errington a exercé une influence incontestable sur la secrétairerie d'État. Il a obtenu plusieurs circulaires ou encycliques contre l'agitation parnelliste ; il a réussi à faire venir les évêques irlandais ad audiendum verbum. Seulement, cette visite des prélats irlandais n a pas obtenu tout Teffet qu'il en désirait. En même temps que M* Crock, archevêque de Cashel, recevait de paternelles admonestations, le Pape le déléguait pour présider officiellement aux fêtes de l'inauguration du
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monument élevé à la mémoire d'O'Connel, ce qui permettait au bouillant archevêque de se vanter de Tappui du Pape, dans ses menées contre TAngleterrc. Puis est venue l'affaire de la succession du cardinal Mac Cabe, archevêque de Dublin, où M. Errington n'a pas eu gain de cause. On n'a pas tenu compte du veto qu'il opposait à M*' Walsh, candidat du chapitre. M. Errington ne revient plus à Rome. Léon XIII s'en console, car la mission du brillant député n'avait pas chance, avant longtemps, d'être convertie en ambassade régulière. La plus forte concession que l'Angleterre ait obtenue du pontificat, c'est le détachement des évéchés indiens de la juridiction portugaise de l'archevêque de Goa. Le Portugal a protesté ; on l'a consolé en érigeant en patriarcat l'archevêché de Goa. Léon XIII S3 plaît en effet à décorer de ce titre pompeux ceux dont il réduit les attributions. C'est ainsi que, pour complaire au conseil fédéral suisse, il a dépossédé \F' Lâchât de l'évêché de Berne, pour le promouvoir à l'archevêché titulaire de Damiette, en le reléguant dans l'administration apostolique du Tessin.
Et la France? me direz-vous. Quelles ont été exactement les relations de Léon XIH avec la République ?
N'en déplaise aux tenants des anciens régimes, elles ont toujours été cordiales et excellentes ; le seul nuage qui les ait gravement troublées, c'est Taffaire de la légation de Pékin. Alors, il s'agissait bien moins de déplaire à la République, que de complaire à l'Italie, à l'Allemagne, à l'Angleterre et au Fils du ciel. On peut même affirmer que tout autre gouvernement que celui de la République se fftt heurté à la volonté inébranlable de Léon XIII. Si le Pape n'eût fini par être convaincu que l'envoi d'un légat entraînerait la suppression immédiate de l'ambassade du Saint-siège et l'abolition du budget des cultes, il n'eût pas cédé. Une monarchie quelconque, professant des égards pour la religion, tutrice naturelle de l'Église, n'eût pas convaincu le Saint-père. A Rome, dans les deux camps, la diplomatie ne reconnaît d'arguments effectifs que ceux de la force. C'est la seule réponse qu'on accepte comme décisive aux sorties et aux enthy^ mêmes de saint Thomas. Or, la suppression du budget des cultes en France aurait, à Rome, un terrible contre-coup. Le denier de Saint-Pierre en serait atteint; le Pape devrait peut-être alors toucher à la pension stipulée par la loi des garanties. La réconciliation deviendrait apparente et forcée. C'est ce que Léon XIII ni l'Italie ne désirent.
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Toute la politique du Pape à Tégard delà France a tendu au maintien du Concordat. On a rapporté au Saint-père un mot de M. Jules Ferry: « Celui-là portera la peine de la rupture du Concordat, non pas qui Taura provoquée, mais qui laura consommée.» Ce mot frappa vivement l'esprit intelligent de Léon XIll ; et s'il commit seulement quelque imprudence, c'est de laisser voir qu'il ne consommerait jamais la rupture. En diplomatie, le plus fort est celui qui ne craint pas, ou qui n'avoue pas ses craintes, celui qui peut, sans sourciller, dire à son adversaire : « Faites. »
Le Pape n'a jamais osé dire : « Faites » à la République. C'est pourquoi la République a osé faire. M^' Czacki a trop ouvertement sacrifié les ordres religieux au maintien du budget des cultes. Un diplomate aussi fin ne pouvait garder un instant d'illusions sur l'efficacité de la fameuse déclaratùm; il était trop avisé pour ne pas voir le piège assez grossier qu'on tendait aux congrégations. Dans cette affaire, une seule considération gênait les républicains au pouvoir, celle du droit commun, celle delà liberté individuelle, de Tinviolabilité du domicile. Par leur déclaration collective, les ordres religieux se reconnaissent, au regard de la loi civile, ce qu'ils doivent être seulement au regard
de rÉglise : des corps distincts, constitués par une règle spéciale ; avouant ainsi une existence à part, que l'Etal n'a pas à connaître, ils se plaçaient d'euxmêmes sous le coup des lois existantes; ils étaient réduits à plaider, comme ils l'ont fait, les circonstances atténuantes, à faire valoir leur innocence, à implorer la tolérance du Gouvernement. C'était sortir de la citadelle inexpugnable du droit commun, pour reconnaître le droit spécial contre eux invoqué ; c'était aller au-devant de l'exécution des décrets, en admettre d'avance la possibilité et même la légalité. Leur recours en grâce ayant été rejeté, ils devaient se soumettre et s'épargner le simulacre de résistance, qui a servi seulement à faire valoir la décision de M. Constans, le génie stratégique de M. Andrieux et l'agilité des pompiers. Tout cela n'a pas échappé a la perspicacité de Léon XIII. Il a longtemps refusé de permettre qu'on imposât de force aux ordres religieux la signature de la déclaration élaborée par M^ Czacki. il a cédé cependant : on lui avait promis que cet acte sauverait les congrégations ! Du moins, on lui garantit que cela sauverait le Concordat. Et M*' Czacki a pu faire l'ornement des salons de M. Andrieux et de M. Cazot, pour le salut du Concordat.
La nonciature de M^Xzacki, si elle avait resserré Tamitié du Vatican avec la République, avait un peu déconcerté les catholiques français. Léon Xlll dut se laisser forcer la main par le Gouvernement pour accorder à son nonce la récompense du chapeau. Il envoya alors M^"" di Hende, Napolitain élevé en France à Técole de M*^" Dupanloup, fort peu au courant des choses romaines, mais sans prétention au génie ; il ne choque ni les républicains ni les catholiques, et les affaires se traitent en dehors de lui ; elles n'en vont pas plus mal.
Tel est H peu près le bilan diplomatique du pontificat de Léon XIIL
Elu pour accoutumer les catholiques étrangers à la prolongation sans secousses du statu quo romain, pour rapprocher tout doucement les éléments cléricaux de Tllalie des éléments unitaires, les combiner sans explosion, il s'acquitte à merveille de cette tâche délicate, et, sous ce rapport, son pontificat a une suite admirable. Uans ses relations avec les gouvernements étrangers, il a suivi une politique, non pas contraire, mais différente de celle de Pie IX. Pie IX maltraitait les gouvernants et s'attachait l'amour des peuples. Léon XIII se soucie plus de Famitié des puissants
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que (le Tenthousiasinc des foules ; cependant, par des actes compensatoires, par des paroles opportunes, par de nombreuses encycliques, il retient encore la multitude autour du Saint-siège. En somme, il a prouvé aux souverains qu'il fallait compter avec le Pape; s'il n'a pas accru le prestige de la papauté aux yeux des fidèles, il a su du moins en garder une part assez grande, pour que les schismes ne soient pas actuellement à craindre. C'est un pontificat de transition. Beaucoup de questions y auront été agitées, peu auront été résolues. D'ailleurs, il faut reconnaître que, sauf en ce qui regarde les relations avec Tltalie, qui constituent la partie originale du pontificat, la politique de Léon XIII est tout à fait conforme aux enseignements des pontifes et aux traditions du Sainlsiège. Seulement, il a une manière à lui de la présenter et de l'insinuer; où les autres étalaient des doctrines, lui fait parade de politique.
L'encyclique Lnmortale Dei est le plus complet résumé des traditions politiques de TÉglise et de la manière dont les applique Léon XIIL C'est
un commentaire, non pas restrictif, mais lénitif du S y lia hit s.
L'esprit de Léon XIII ne manque pas d'ampleur. En sa qualité de philosophe, il conçoit les généralités, et môme il s'y complaît parfois un peu trop. Mais, comme souverain, il s'émeut d'une infinie quantité de petits détails, où il descend parfois jusqu'à la minutie. Il veut tout savoir, tout lire, mêler à tout son auguste intervention. Le cardinal de Falloux, qui se croyait un grand politique, bien qu'il eût la modestie de ne prétendre ni à la secrétairerie d'État ni même à la tiare, avait coutume de dire : « Léon XIII fait tout et ne laisse rien faire; un pape doit tout faire faire et ne rien faire. »
Une des émotions du règne de Léon XIII a été l'apparition en France de deux pamphlets sans valeur historique, sans grande valeur littéraire, la Vie deM^Dupanloup par l'abbé Lagrange, et la réponse du chanoine U. Maynard. Le Pape vit là une résurrection des vieilles querelles qu'il croyait apaisées. Il tolérait encore le livre de l'abbé Lagrange, bien qu'il eût refusé d'en récompenser l'auteur par un bref laudatif et par une prélature. Mais la violente riposte de M. l'abbé Maynard le remplit d'indignation. L'école intransigeante relevait la tête ; Yérein-
tpmentde M^Dupanloup ressemblait à une violente satire du règne sacré.
Un souverain réffnant n'eût sans doute pas pris garde à ces querelles d'abbés ; il n'eût pas pris le temps de lire ces libelles. Surtout, il ne se fût pas senti atteint par ces éclaboussures d'eau bénite enfiellée. Mais un souverain sans Etats a plus de loisir. Il ne faut pas le regretter, puisque ces menus incidents français nous ont valu une superbe encyclique.
La plupart des écrits mémorables de Léon XIÎI sont venus ainsi, comme l'épître au jeune Florus, de circonstances particulières. Une visite fait événement dans la vie d'un prisonnier. Léon XIII ne les aime guère et on ne l'en importune pas beaucoup ; celles qu'il reçoit n'en ont que plus d'importance. Les discours de M^Tava, évéque de Grenoble, déterminèrent le Pape à rédiger son célèbre réquisitoire contre la franc-maçonnerie. La visite de l'abbé Lagrange et le tumulte clérical qui suivit son livre le déterminèrent à rédiger l'encyclique Immort aie Dei.
Ce n'est pas une petite affaire que la confection d'une encyclique, surtout d'une encyclique politique. Le docteur infaillible doit s'entourer de tous les conseils, afin que son infaillibilité ne trébuche
pas; le latiniste impeccable doit enfin arrondir, avec une grâce exquise, ses doctes périodes. Souvent, entre la première conception d'une encyclique et sa rédaction définitive, il y a un monde. Léon XIII s'était décidé un jour h adresser à la République française une admonestation de sa bonne encrc- M. Ferry était alors au ministère, et il taillait dans le budget des cultes ; il avait même fait consacrer par le Conseil d'État le droit de supprimer aux évoques et aux curés turbulents, tout ou partie de leur traitement. Léon XIII entra en courroux : on touchait cette fois non plus aux jésuites, non plus aux moines, mais au temporel de TÉglise. L'encyclique Nobilissima gallorum gens menaçait donc d'être terrible. Mais l'ambassadeur de France passa par là; après lui, plusieurs évêques. Peu à peu l'encyclique s'atténua au point de devenir tout à fait anodine. Elle ne fit ni mal au Gouvernement ni bien à l'Église de France. 11 est vrai que, pour la corser, on demanda à Tépiscopat français une collection de réponses. Et dans ces réponses, notamment dans celle du cardinal Guibert, se trouvait tout ce que le Pape aurait voulu et n'avait pas osé dire.
Le dessein primitif de l'encyclique Immortale Deij tel que l'avaient annoncé les journaux
confidents, était de fournir au libéralisme pratique de Técole de Pérouse et d'Orléans un commencement d'autorité doctrinale. Un pape tempéré, d'entre-deux, comme est Léon XllI, ne pouvait célébrer les harmonies de l'Eglise et de la démocratie; il voulait prouver seulement que l'Eglise n'est nullement incompatible avec une démocratie mitigée, un libéralisme à la belge ; en un mot, donner raison à l'abbé Lagrange contre l'abbé Maynard .
Mais il fallut soumettre l'œuvre aux théologiens, à quelques cardinaux d'élite ; M^' Freppel en eut connaissance ; les observations s'accumulèrent. Léon XUI dut faire la plus large place à la doctrine traditionnelle, et tout le début de son encyclique est un exposé magnifique des rigides enseignements de l'Église ; une condamnation formelle du libéralisme. Seulement, le libéralisme condamné par Léon XUI, c'est le libéralisme brutal de Texlrême Révolution, la licence érigée en principe, la négation formelle, haineuse, de tout élément divin dans l'origine des sociétés. Le libéralisme délicat, prudent, de l'école d'Orléans, qui dislingue entre la thèse et l'hypothèse, qui admet en fait, au point de les aimer et de les défendre, les libertés et les neutralités modernes qu'il con-
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damne théoriquement; ce genre de semi-libéralisme n'est pas visé. Et même, on pourrait dire que Tencyclique de Léon Xlll en est un monument achevé. Car, après avoir exposé tout ce qu'il est absolument défendu de croire, avec une rigueur empruntée au Syllabiis^ Léon Xlll énumère tout ce qu'il est permis de faire. Il s'ensuit une séparation à peu près absolue entre le domaine de Tintelligence et celui de la volonté, entre le royaume de la thèse et celui deThypothèse; nous en revenons du moins en politique à une subtilité dogmatique, qui rappelle singulièrementlc molinisme, et les catholiques peuvent user largement, librement, de tous les principes de 89 et de leurs applications, sous la réserve expresse de bien diriger Tintention. Vous connaissez l'histoire du duel dans les P/'omc/a/^« .• « Le duel est un crime, mais TÉglise ne défend pas le combat singulier. Battez-vous, si vous voulez, mais dirigez l'intention ! »
Tout cela se trouve au fond de cette encyclique travaillée, retouchée, amendée, (Idèle miroir de la doctrine complexe ^de ce pape et de son école, miroir construit avec les vieux et excellents matériaux de la tradition, mais façonné par un artiste indécis, avec des facettes, des creux et des saillies.
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Les catholiques d'autrefois, ceux qui ne sont plus à la mode, s'attachent au métal et en louent le prix : les néo-catholiques admirent la forme compliquée de Touvrage ; les disciples de la Révolution, les tenants du nouveau droit n'attachent aucune importance h ces subtilités chinoises. Us constatent seulement que la vieille Église s'est humanisée, qu'elle ne prêche plus ses doctrines que par acquit de conscience, que ses préceptes ne sont pas destinés à être traduits en actes. Ils trouvent dans les conseils pratiques de Léon XllI 4in argument puissant en faveur de l'Église et de l'Etat. En effet, les doctrines de l'Eglise ne pouvant plus être d'aucun usage dans la conduite des Etats modernes, le catholicisme n'est plus qu'un culte tout intérieur; il a cessé de prétendre à animer les sociétés, à disputer l'influence à la Révolution, à être la forme immanente qui doit façonner le peuple .
Léon XlII a dû cependant faire une exception pour les catholiques italiens. A ceux-là et à ceux-là seuls, il ne permet pas la pratique des institutions nouvelles. Cette prohibition, qu'après Pie IX il ne cesse de renouveler, est à deux fins : la première est de réserver le droit du pontife ; sait-on ce qui peut arriver? La seconde, la plus immédiatement
pratique, estde ne pas troubler les unitaires italiens dans la possession du pouvoir, de ne rien faire qui menace Tordre établi depuis 1870.
Je l'ai déjfi dit, et on n'y saurait trop revenir : vc ne sont pas les unitaires italiens qui demandent la réconciliation de l'Église avec le royaume d'Humbert. Ils auraient tout à risquer, si les catholiques se mêlaient aux élections. Ceux qui aspirent ardemment A celte réconciliation déclarée, ouverte, ce sont les catholiques ambitieux, qui s'ennuient de n'être rien dans l'État, de n'être ni députés, ni sénateurs, ni préfets, ni ministres; ce sont les pnn latsquc la bouderie ennuie et qui voudraient pénétrer dans le monde officiel, reprendre une part dans le gouvernement de leur pays, et sortir un peu des affaires d'église où ils sont confinés. Ces amis du cardinal de Pérouse s'impatientent de la mollesse du Pape, de ce qu'ils appellent sévèrement entre eux une trahison à son mandat.
Mais la politique supérieure de Léon XIII, d'accord avec celle du Gouvernement, ne veut pas de cette paix déclarée, de cette fusion visible entre les deux souverainetés. Pour les uns comme pour les autres, il vaut mieux qu'on se livre en public à une guerre, qui fasse tapage hors de l'Italie, qui anime lescatholiques étrangers suspendus aux vicis-
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situdes du Pape; mais une guerre où les canons tirent à blanc, où les'cartouches soient vides, où il n'y ait ni vainqueurs ni vaincus, et surtout pas de traité au bout. A cette manœuvre s'écoule le pontificat.
En attendant, Léon XIII a encouragé les catholiques italiens à briguer et à obtenir les charges électives dans les conseils municipaux et provinciaux. Là, et là seulement, se dévoile un coin des conventions secrètes et tacites. Le Vatican etleQuirinal présentent leurs listes en commun; le comité clérical de V Union romaine et le comité constitutionnel libéral de M. Depretis recommandent toujours les mêmes candidats, sauf, pour la forme et pour sauver les apparences, quatre ou cinq noms différents. VOssermtore romano et le Popolo romano, les grands officieux des deux partis, font alors campagne côte à côte.
Le Gouvernement a tout intérêt à seconder cette
action de Léon XIIl. D'abord, les conseils où le
Pape fait entrer ses hommes n'étant pas politiques,
les cléricaux n'y ont aucune action sur l'État. Puis,
les cléricaux une fois entrés dans cette vie commu-
nale ou provinciale, se trouvent chaque jour en
contact avec le pouvoir civil, obligés de s'associer
aux manifestations en faveur du roi, même parfois
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de Garibaldi. Ces assemblées deviennent de hautes écoles d'italianisme unitaire. C'est par là que toutes les grandes familles catholiques subissent peu à peu l'attraction du Quirinal; c'est là que les oppositions s'amortissent.
Le rôle que Léon XTII assume devant l'histoire, fort difficile à tenir, consiste donc à rapprocher tout doucement le Saint-siège de l'Italie, à compléter l'unité politique créée en 1870 par l'unité morale, dont Pie IX ne voulait pas. En même temps, par sa politique extérieure, que le Pape modèle aussi soigneusement qu'il le peut sur celle de la couronne d'Italie, Léon XIII entretient le prestige de la papauté, lui conserve son action en dehors de la frontière, de manière à servir utilement les desseins de sa patrie dans le monde. Le Pape s'est fait Tami, le protégé de l'Allemagne, en même temps que le roi d' Italie ; il entre dans les alliances; il cherche à restreindre l'influence coloniale française, quand l'Italie se sent prise d'ambitions coloniales. Il commence timidement, doucement, secrètement, à habituer les catholiques à voir le Saint-siège sortir de son internement, pour se mêler à la politique générale, sous les auspices de l'Italie.
Le Pape n'attelle pas encore ses carrosses pour
se promener dans Rome et rendre visite au Quirinal. Quand son second ou troisième successeur, ^\ sa politique se continue, osera cela, l'opinion du monde y sera préparée. Mais déjà il fait sortir sa diplomatie; déjà il communique avec Tautre roi de Rome par ses prélats, par M^ Baccelli, par M^ Galimberti, par ses cardinaux préférés, les Ém"*"'" San Felice, Schiaffîno, Capecelatro.
Les contradictions que j'ai signalées au début de cette étude ne sont donc qu'apparentes, ou plutôt elles résident moins dans la volonté et dans le caractère du Pape, que dans sa situation.
Un pape n'est pas libre. Il est enchaîné par les précédents, par la doctrine, par l'étiquette. Il n'est mattre ni des formules de sa parole ni de la forme extérieure de ses actes; il est esclave d'un rite doctrinal, d'un rite politique, comme d'une liturgie dans les cérémonies. Quand donc il veut, comme Léon XIll, inaugurer une politique nouvelle, il lui faut un véritable génie pour l'introduire dans cette tradition sans la briser.
De là ces contradictions perpétuelles du règne, le sens opposé des discours et des actes, les protestations d'intransigeance et de traditionalisme dans les documents écrits et les novations dans la conduite ; les assurances données aux catholiques
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démenties par le choix des conseillers et des titulaires des grands emplois, cette double diplomatie observée à Tégard des fidèles et des Etats. Ce Pape, tiraillé entre la force centrifuge et la force centripète, semble festonner entre la courbe et la tangente; cependant il suit sa parabole, et cette parabole, par une déviation d'abord imperceptible., mène TEglise dans des voies absolument nouvelles, dans des régions qu'elle n'a pas encore explorées.
Léon XIIl veut-il cela? Subit-il, sans le savoir, l'influence du milieu où le Saint-siège est placé, l'orientation du poiitifîcat vient-elle de la volonté de l'homme ou de la force des choses ? Léon XIII apporte-t-il à cette manœuvre compliquée un génie actif ou seulement une inertie résignée? C'est un problème psychologique que, seuls, des conseillers intimes peuvent résoudre.
Il suffit à l'observateur politique de déterminer le pourquoi des paroles et la portée des actes, de suivre et de prévoir la marche des événements, de ne pas se laisser déconcerter par les contradictions extérieures et les déviations inattendues, de comprendre enfin ce qui sortira de l'union chaque jour plus intime du Saint-siège avec la révolution italienne.
Le pontificat de Léon XIlI a favorisé cette union
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dans la mesure exactement nécessaire pour en aider le progrès, sans en compromettre la solidité.
Pour arriver à ce but, il fallait que, dans la condition où il est réduit, le Souverain pontife montrât qu'il n'était gêné ni dans son goût pour la pourpre souveraine ni dans son amour des arts, et qu'un pape prisonnier demeurait roi et protecteur des arts. C'est pourquoi Léon XIII a remis en honneur les splendeurs royales des cérémonies et a voulu attacher son nom à de grands travaux.
Il fallait montrer que le Pape prisonnier garde son indépendance doctrinale et son indépendance politique. C'est pourquoi Léon XIII a établi l'unité d'enseignement dans l'Église, comme Pie IX avait établi l'unité liturgique; c'est pourquoi il a accepté une médiation purement politique entre la Prusse et l'Espagne.
Il fallait montrer que le Pape prisonnier est capable de jouer encore un rôle diplomatique, et que l'Italie, en absorbant le Saint-siège, n'en a pas détruit la puissance, mais au contraire l'entretient et la double dans son intérêt. C'est pourquoi Léon XIII a cherché à se rapprocher des Etats, et même a pris parti dans leurs alliances et dans leurs intérêts temporels.
Il fallait surtout qu'après Pie IX, un pontificat
tout entier s'écouh\t dans la Rome italienne, sans recevoir d'insultes trop graves, sans paraître gêné dans ses actes spirituels ou temporels, afin que la catholicité s'accoutumât à cet état de choses, et n'eût plus d'ardeur à le changer.
C'est à quoi Léon XIII semble avoir réussi. Il n'avait pas été élu pour rien achever, mais pour tout préparer. Il n'a rien achevé en effet, mais qu'a-t-il préparé ? Est-ce l'avenir tel que le veulent les patriotes italiens? Est-ce au contraire une réaction vive, partant des catholiques étrangers? Toute la prudence de Léon XIII, toute sa fermeté, tout l'absolutisme et aussi toute la timidité de son caractère, toutes les facultés diverses de ce Pape ont été mises en œuvre tour à tour, pour prévenir et pour réprimer les moindres velléités de cette réaction. Éclatera-t-elle sur sa tombe? C'est possible, je ne le crois pas. La catholicité extérieure à Tltalie n'a pas encore eu le temps de se reconnaître. Occupée aux petites dévotions, elle est tenue systématiquement par la presse dite religieuse dans l'ignorance de la politique pontificale dont la discussion, l'exposition même sont interdites. On ne lui en laisse apercevoir que le décor; on lui en cache les dessous. Dès le temps de Pie IX, on a fait du Pape une divinité. La
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divinité a changé de volonté; on l'adore toujours, et Léon XIII s'est très adroitement servi et de l'absolutisme de Pie IX et de ce que M. de Montalembert appelait l'idolâtrie du Vatican, pour imposer même par la force à l'admiration universelle sa nouvelle politique. Les catholiques continuent à ne voir que le feu de l'auréole. Pour eux,
le Pape est devenu une sublime abstraction. Il est
donc probable qu'ils ne s'apercevront pas à temps que la Révolution italienne a tout changé au Vatican, et que le. Sacré-Collège, tel que Léon XI II est en train de le composer, lui donnera un successeur, un continuateur, plus libre encore d'accentuer l'évolution commencée. L'élection prochaine sera vraisemblablement faite d'accord entre les Italiens et les Allemands. La République française s'occupe trop de l'Église chez elle et pas assez au dehors.
J'ai, du moins, tâché d'épeler, pour l'édification de ceux qui s'intéressent à ces choses, le mot de l'énigme posée par le sphinx Vatican.