HUITIÈME LETTRE
LE 8ACRË-C0LLËQE
La chute du pouvoir temporel a naturellement réduit l'éclat du traincardinalice.Déjàrabsolutisme de Pie IX avait réduit l'importance de la fonction, et Léon XIH a dépassé Pie IX en absolutisme. Le Sénat sacré n'est plus consulté que pour la forme.
De tout temps, la constitution de TÉglise romaine
a été modelée sur celle de TEmpire romain ; mais
cette constitution, si elle n'a guère varié dans sa forme extérieure, a singulièrement varié en son esprit. Aux premiers siècles, à côté de Tévêque de Rome, successeur des Césars, siégeaient sur des
chaises curules les sénateurs au laticlave orné de pourpre ; mais le peuple avait sa part dans le gouvernement et il participait à l'élection du souverain comme à celle des pasteurs : Senatus Populus que Roinanus, S. P. Q. R. Plus tard, le régime de rÉglise devint tout aristocratique; tandis que le peuple ne gardait que le droit d'acclamation, le Sénat des cardinaux absorbait en lui le pouvoir délibératif et le pouvoir électif. Le Quid vobis videturl n'était pas encore une vaine formule de politesse. Pie IX, reprenant la tradition césarienne et démocratique, a réuni en son autorité les pouvoirs du Sénat et ceux du peuple, et Léon XIU, d'un 'caractère plus autoritaire encore que son prédécesseur, s'il daigne parfois consulter des commissions de cardinaux amis, a supprimé au Sénat -sacré toute voix délibérative. C'est à peine si, dans les consistoires, il daigne prononcer le traditionnel : Quid vobis videtur?
Le Collège des cardinaux, réparti en congrégations, étudie encore les affaires de l'Église ; mais ses décisions ne lient en rien la volonté du Pape, souverainement indépendant. C'est le Sénat sous Tibère.
Il ne retrouve sa puissance qu'à la mort du Pape-, et pour la perdre, dès qu'il en a fait usage. Sa sou-
veraineté ressemble ainsi à celle du suffrage universel.
Autour du souverain de l'Eglise, les cardinaux remplissent la fonction de sénateurs, et c'est en cette qualité qu'ils siègent aux consistoires. Autour de l'évêque de Rome tenant chapelle, ils siègent en qualité de vicaires capitulaires pour le gouvernement intérimaire et de grands électeurs pour l'élection du souverain.
Autrefois, lorsque les papes régnaient sur Rome, les cardinaux menaient un train de princes; leur faste, d'une espèce particulière et très antique, s'harmonisait avec celui de la cour romaine. Des équipages démesurés que traînaient de grands' chevaux noirs, des cochers au chapeau en bataille, des grappes de laquais portant sous le bras d'énoruies parasols rouges. A présent, les parasols moisis par la poussière et les tricornes rongés par les araignées n'ornent plus que le baldaquin fané des antichambres dans les vastes appartements vides de solliciteurs. Plus de ricevimenti, plus de gala! Deux ou trois fois par an, pour le consistoire, ou pour l'anniversaire du couronnement, les cardinaux arborent à l'intérieur du Vatican la pourpre de la robe et celle du manteau. Mais cet éclat éphémère n'esl destiné qu'à rehausser celui
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du Pape, qui seul n'a abdiqué aucune des pompes d'antan.
Ce qui n'a pas disparu non plus, c'est la rente du chapeau pour les cardinaux résidant à Rome, et que le Pape acquitte à raison de 21,000 francs par an. Mais cette rente est devenue toute sèche ; les postes lucratifs ont perdu les trois quarts de leur valeur; les diaconies, les églises, les évêchés suburbicaires donnent de maigres produits, et surtout les grands revenants-bons, les riches cadeaux deviennent de plus en plus rares pour les cardinaux ; ils s'accumulent dans les coffres du souverain, et il n'en revient rien au chapitre.
Rome compte environ trente-cinq cardinaux résidents, sur soixante-dix environ. Car le Sacré- Collège au grand complet serait composé de soixante-quatorze membres. Il n'est jamais au grand complet. Le Pape réserve toujours quelques titres vacants pour les occasions imprévues.
Seuls les six titres d'évêques suburbicaires, Ostie, Porto, Palestrina, Albano, Sabine, Frascati, sont toujours occupés; les deux premiers sont réservés au doyen et au sous-doyen du Sacré- Collège, les autres aux plus anciens cardinaux habitant Rome, par ordre de création. Les autres cardinaux, prêtres ou diacres, reçoivent du Pape
leurs églises titulaires, dont ils portaient autrefois le nom. Mais sur les cinquante-deux titres de prêtres, quarante-cinq seulement sont occupés, et sur les seize diaconiens une dizaine. Les cardinaux-diacres peuvent n'avoir pas reçu la prêtrise, et actuellement les cardinaux Mertel et Cristofori n'ont pas le droit de dire la messe. Outre trentecinq cardinaux habitant Kome, neuf évèchés italiens sont occupés aujourd'hui par des cardinaux, ceux de Calvi, de Kavenne, de Venise, de Palerme, de Vérone, de Turin, de Naples, de Capoue, de Bologne. Ces princes de l'église ita<^ lienne viennent fréquemment dans la capitale, et peuvent prendre une part active aux travaux des congrégations, ce qui n'est guère permis aux vingtcinq cardinaux résidant à l'étranger. On le voit, l'élément italien dispose d'une prépondérance absolue dans le Sacré-Collège, moins parle nombre que par le. maniement des affaires qui lui est absolument réserve.
Les plus grands dignitaires du Sacré-Collège sont : le secrétaire d'État, le grand pénitencier, le cardinal-vicaire, le doyen et le sous-doyen, le camerlingue, le vice-chancelier, les préfets des grandes congrégations, dont les plus importantes sont, en dehors de celles que préside le Pape, les
congrégations de la Propagande, des évoques et réguliers, du concile, des rites, des études, etc. * Léon XIII a eu trois secrétaires d'État, les Éminences Franchi, Nina, Jacobini; Franchi n'a fait que passer, il n'était déjà plus. Mille bruits ont couru sur sa mort. C'était un cardinal très rond, très fin, grand fumeur de cigares, grand artisan de combinaisons machiavéliques, Italien enragé. Il s'était signalé dans une nonciature difficile à Madrid. Il a ébauché, un peu brutalement, toute la politique du règne. Le cardinal Nina, son successeur ^ désigné par sa réputation de libéralisme, lui ressemblait par son goût pour la fumée ; mais il préférait la pipe au cigare; sa collection de ces engins était remarquable. Il manifesta au début des intentions d'indépendance, de diplomatie personnelle, qui déplurent d'abord à Léon XIII. C'était un homme sec, raide, violent. Il s'effondra dans l'affaire de Belgique, et s'échoua dans la préfecture de la congrégation du Concile de Trente. Il est mort dernièrement, laissant, dit-on, une grosse part de Sa fortune à sa portière. Le cardinal Jacobini, appelé en toute hâte de la nonciature de Vienne, pour remplacer Nina et suivre les négociations avec la Prusse, a su se maintenir. Quand sa place est en danger, il est malade à Guyano ; c'est sonVarzin.
Celui-là ne péchera jamais par où péchait Nina, c'est-à-dire par indépendance. On le soupçonne d'être étroitement attaché au parti des intransigeants, mais il n'en laisse rien voir. Il prend la vie et sa charge par le bon côté. Toujours gai, d'allure sceptique, il traite gaiement les négociations les plus épineuses. Le corps diplomatique l'aime beaucoup. Il partage avec son frère une assez grosse fortune, et le vin de ses coteaux est célèbre dans Rome. Ce gros petit bonhomme, toujours alerte, malgré les caprices de sa santé, amuse Léon XIII par ses cancans de cour, plus qu'il ne le conseille. Il fait d'ailleurs tout ce que veut le Maître, et il n'est jamais à court de bonnes raisons pour traduire aux ambassadeurs les volontés du souverain. Il travaille le moins possible, bavarde le plus qu'il peut, traite aimablement et cavalièrement tout ce monde de solliciteurs qui encombre ses antichambres du Vatican. Il n'éconduit personne, accorde tout sans rien donner, si ce n'est son portrait, dont il est très prodigue. Dans les rkevimenti diplomatiques, on le voit couvert de bijoux et de riches dentelles, avenant avec les ambassadeurs, galant avec les dames, riant, causant, discutant, faisant de la politique aimable. S'il quittait son emploi, on regretterait
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unaniQieinent ce ministre très jovial d'un souverain qui ne Test pas du tout. Il a des rivaux qui cherchent à lui donner le croc-en-jambe ; il sautille et le croc-en-jambe ne l'atteint pas. Celui qui trébuche, c'est celui qui le voulait faire tomber.
Au conclave, il n'aura pas de parti, mais une grande influence. Qu'en fera-t-il? Bien malin qui le devinerait. A-t-îl des antipathies ou des sympathies? Il les cache, et tant que vit Léon XIII, il ne laisse voir que de la docilité.
. Le cardinal Monaco Lavalletta, évêqùe suburbicaire d'Albano, est grand pénitencier et secrétaire delà sainte Inquisition. Rassurez-vous, il ne vous fera pas de mal. 11 remplit le plus pacifiquement du monde de terribles fonctions. Vicaire de Rome sous Pie IX et sous Léon XIII, jusqu'à la mort du cardinal Billio, il s'était signalé par une rare faiblesse, dans ce rude gouvernement du clergé romain, le plus savant, le plus remuant, le plus indiscipliné qui soit au monde. La bonne figure du cardinal Monaco n'est pas celle que l'imagination prête à un grand inquisiteur. Sa férule est toute paternelle. Son intelligence, ouverte à la science comme à la connaissance des hommes, le rendrait capable d'emplois plus hauts encore que ceux qu'il occupe ou a occupés, si son caractère l'égalait en
fermeté. Le cardinal Monaco est né à Aquils^/dans les Abruzzes, sujet des rois de Naples. Mais il n'u rien ni de la légèreté ni de Tastuce napolitaines. Au conclave, il aura de l'autorité, s'en servirat-il? Ce sera peut-être un candidat. Dans les temps calmes, nul plus que lui ne sérail papabile, mais, en ces temps difficiles, solide dans la doctrine, inébranlable dans les principes, saturé de bonnes intentions, sa conduite ne répondrait sans doute ni à Tattentc des intransigeants, ni à celle des libéraux. S'il était plus âgé, il aurait chance de passer, comme Pape d'attente.
Avant de devenir inopinément cardinal-vicaire, l'Ém"*^" Parocchi semblait un personnage tout d'une pièce. Archevêque de Bologne, on lui avait refusé Yexeqiiatur, Revenu à Rome, on le boudait, il boudait. A présent, il s'est singulièrement assoupli. C'est un esprit profond, très profond, à peu prés insondable. Ses pensées jaillissent comme la lave des volcans, toute chaudes d'une mystérieuse chaleur, éclatantes et propres à être modelées en formes impérissables; on ne sait de quels abîmes elles partent, et nul ne se hasarderait de jeter la sonde jusqu'à leur première origine. 11 se fait modeste et il est bon, très bon, très avenant, très charitable, mais pas bénin du tout. Sa petite taille
a de la majesté ; sa figure, de la noblesse. Il a calmé son impétuosité naturelle , adouci les angles de son esprit et de son caractère. Docile au maître, autant que le cardinal Jacobini, on devine cependant à des éclairs soudains tout ce qui couve sous cette docilité. On croyait qu'il ne tiendrait pas deux mois au vicariat. Il tient depuis quatre ans ; il s'y fortifie, il s'y barricade; il y est devenu tellement fort qu'on n'oserait plus l'y inquiéter. On le redoute et on l'aime; on l'admire et on s'en méfie. Il a un parti, un très grand parti. Très jeune encore, il a obtenu quatre voix au dernier conclave. Il travaille beaucoup et on travaille pour lui, mais il n'a pas besoin d'aide. Il est de ceux qui dirigeront le futur conclave. Ce cardinal a une politique, une doctrine, une langue à lui. C'est un homme, et il a l'étoffe d'un grand homme; il ira très haut, si les circonstances le favorisent, et lui, favorisera les circonstances autant qu'il pourra. A Rome, où la naissance compte tant, on a oublié qu'il était de médiocre naissance et né hors du territoire romain, à Mantoue. En 1878, on prétend que l'Autriche avait mis le veto sur son nom. Assurément le veto autrichien est levé. Reste à savoir si le veto italien le serait; mais reste à savoir aussi ce que vaudra le veto italien au prochain conclave. Si
celui-là ii*est pas le successeur de Léon XIU, le prochain règne sera sans doute très court, car on aura préféré au cardinal Parocchi un vieillard.
Alors les destinées du cardinal-vicaire ne seront que retardées.
Le doyen du Sacré-Collège doit sa dignité & son ftge, non à la faveur de Léon XIIL Si le décanat dépendait du libre choix du Pape, le cardinal Sacconi n*en serait pas titulaire. Mais la toute-puissance des Papes s'arrête devant Tordre de la naissance. Jadis, sous Pie IX, la charge de pro-dataire du Saint-siège devint vacante. Le cardinal Pecci la demanda; le cardinal Sacconi l'obtint. C'est une charge excellente et grasse; la daterie est le bureau général d'enregistrement de la curie romaine ; elle perçoit des droits importants et, après la vicechancellerie, c'est la meilleure prébende à laquelle les cardinaux puissent prétendre. Après la mort du cardinal di Pietro, la place de doyen fut dévolue au rival heureux du cardinal Pecci. Le cardinal-doyen ajoute à un double traitement cardinalice les revenus de Tévêché d'Ostie et ceux d'une riche abbaye; pour l'Ém"*^ Sacconi, ces trois belles rentes se cumulaient avec le revenu de la daterie. D'un coup, Léon XIII retrancha une vingtaine de mille francs par an à la rente du
cardinal-doyen. Il serait téméraire de dire que le Pape n'avait pas oublié les échecs du cardinal Pecci, Il avait peut-être quelques autres raisons de n'avoir aucune prédilection pour le nouveau doyen. L'Ém"*^ Sacconi représente, avec une rare rudesse, les opinions d'autrefois, celles que préférait Pie IX. Il avait précédé M*' Chigi dans la nonciature de Paris; il avait assisté au coup d'État; mais on le soupçonna, bien à tort, je crois, d*avoir trempé dans les conspirations anodines de la rue de Poitiers. L'empereur demanda pour lui, bien qu'il fût encore assez jeune, la récompense accoutumée, et Pie IX accrédita aux Tuileries l'ami de jeunesse du prince Louis, M*' Chigi. Le cardinal Sacconi prit place à l'extrême droite
du Sacré-Collège. Aujourd'hui, il porte fièrement ses soixante-dix-huit ans. Sa physionomie n'est pas exempte de quelque dureté, et sa parole brève, hautaine, mais toujours précise et juste, parfois profonde, ne dément pas sa physionomie. C'est d'ailleurs un politique très clairvoyant, un ami de la France ; mais Mê Conseils ne sont pas demandés. Il ne figure ^e dans les cérémonies solennelles présidées par le cardinal-doyen, où sa haute taille que l'âge n'a pas courbée, ses cheveux plutôt jaunes que blancs ramenés sur le front et sur les
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tempes, ses gestes un peu raides, son air imposant, rappellent la mémoire des rudes et solides cardinaux d'autrefois. Bien plus que le cardinal Monaco, rEm"""* Sacconi aurait le physique de remploi d'inquisiteur. C'est lui qui complimente Léon XIII chaque année, la veille de Noël. Léon XIII regrette les phrases fleuries, les citations érudites, les éloges embaumés dont Tenguirlandait le cardinal di Pietro, aussi prodigue de son savoir théologique et classique que de ses écus. Le cardinal Sacconi n'imite aucun de ces genres de prodigalité. Le sous-doyen, c'est le cardinal Pitra, un Français, un de vos compatriotes, le cardinal Pitra qui... Fameux comme bénédictin sous le nom de dom Pitra, son illustration comme cardinal est toute récente; elle date de sa lettre, la Lettre! Le farouche antagoniste de Léon Xlll est le plus doux, le fplus modeste, le plus humble des princes de l'Église. Sous la pourpre, il est resté moine, et, en habitant le vieux palais tout nu de Saint- (>alixte, il n'a fait que changer de couvent. De temps en temps, il va faire une retraite un peu plus dure dans sa bicoque épiscopale de Porto, où la cathédrale, faisant pendant à un hangar, occupe une aile de la masure. Le cardinal Pitra a la sérénité d'humeur, la gaieté abandonnée des
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vieux savants, des vieux moines. Issu d'une forte race bourguignonne, il porte sans faiblir un labeur efiTrayant de bénédictin qu'il est. Ses cheveux ont à peine blanchi; à peine deux ou trois grosses rides dans un frais visage marquent que la jeunesse n'échauffe plus ce corps robuste et sain. Les manuscrits qu'il dévore quotidiennement ne l'ont nullement pftli ; ses yeux, surmontés de sourcils épais, n'ont perdu aucune étincelle de leur vivacité au déchiffrage assidu des vieilles chartes grecques et latines ; ses grosses lunettes d'or ajoutent seulement quelques éclairs à son regard. Il va rarement à sa bibliothèque du Vatican, où il n'a rien à faire; c'est dans sa tête qu'il porte sa bibliothèque; et sa plume facile, élégante, lumineuse, produit des livres nombreux. Quand il quitte son travail, il se plaît à causer, et il s'est entouré de jeunes gens, car ce vieux bénédictin aime la jeunesse et la gaieté. Il a choisi son vicaire général et ses secrétaires parmi les moins rébarbatifs des élèves du séminaire français. Il y a là, à Rome, dans le sombre palais de Saint-Calixte, un petit coin de votre ancienne France, si aimable, si laborieuse, si polie, une petite France où l'on jase, où l'on travaille, où l'on cultive la vieille semence de l'esprit et de la gaieté française. .
Par quel accident le doux anachorète de Sainti^lalixte est-il sorti de sa retraite, le moine de sa cellule, pour tirer un coup de pistolet qui a secoué le Vatican jusque dans ses fondements ? Dom Pitra ne passait pas pour antilibéral. Savant jusqu'à la moelle, homme du passé, il ne partageait pas toutes les ardeurs ni toutes les fougues de la jeune école romano-française. Mais il est Français; il ne pouvait assister avec indifférence à Tinvasion progressive de ritalianisme dans le sanctuaire romain. Il est Français, et il dit franchement ce qu'il pense. Il ne s'est jamais bien accoutumé aux fioritures italiennes. Les bruits du monde se répercutent étrangement dans les cellules ; ce sont de vraies oreilles de Denys; les chuchotements du dehors y font tapage et y trouvent de formidables échos . Enfin le cardinal Pitra, si modeste et si humble, n'est pas sans connaître le renom de ses écrits, l'autorité de son nom. Lorsqu'il était dom Pitra, il a beaucoup voyagé, en Hollande, en Allemagne, en Autriche, en Russie. Partout il a fait admirer le « prêtre noir » ; partout il a gardé des relations, partout des admirateurs. Aussi ses moindres écrits ont-ils un retentissement européen. Il se plaît donc parfois à écrire des lettres publiques, dans un fort beau style, et ses lettres font le tour du monde.
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Sa lettre au journal le Cosmos^ sur les sciences mathématiques et naturelles, est belle comme un dialogue de Platon, ou comme une Tusculane de Cicéron. Il était alors évêque de Frascati, et ces ombrages, propices à la philosophie ornée d'éloquence, rayaient bien inspiré. Encouragé par le succès de cette lettre, il profita de la première occasion offerte par un chanoine de Hollande qui lui demandait je ne sais quoi, pour écrire une épître politique.
Quelles étaient jusque-là ses relations avec Léon XllI ? Étaient-elles bien cordiales ? Y avaitil entre eux quelque rivalité de linguistes, de philosophes, de théologiens? Chi lo sa? Léon XIII aime le latin poétique, le cardinal Pitra écrit dans la belle langue de la Renaissance, celle d'Erasme. Léon XllI condamna un jour le cardinal Pitra à traduire sa Lettre sur les études historiques dans ce charabia indigeste, dans ce patois italo-latin, que les Italiens prennent pour du français. Or, le cardinal Pitra se pique à bon droit de, beau langage français, et je crois qu'il rougit du mauvais thème que Léon XIII lui imposa, ce jour-là. Mais ces petites choses n'expliquent pas encore le grand événement. Il vaut mieux sans doute le raconter que l'expliquer.
La lettre du cardinal Pitra relevait audacieusèment tout ce que Léon XIII avait cru abattre ; elle brûlait tout ce qu'il adorait. Elle exaltait Pie IX ; elle ne disait pas un mot, pas un seul mot de son successeur. Pas la charité d'une petite épithète, du plus léger compliment ; Léon XIII n'était même pas nommé, lui qui fait sa nourriture quotidienne de toutes les hyperboles laudatives l C'était un crime de lèse-vanité.
Le coup fut rude. On commença par déchaîner la presse amie et même la presse ultra-libérale. Ce fut en Italie, en Belgique, en France, une cacophonie d*injures contre le cardinal. En même temps, on déférait la lettre à ÏLidex. Malgré toute sa bonne volonté, V Index n'y trouva aucune erreur à relever, aucune parole malséante à reprendre. On ne peut condamner l'écrit d'un cardinal sans aucun motif, malgré le privilège de V Index qui est de ne pas motiver ses jugements. Alors on déféra le cardinal à l'Inquisition, au Saint-Office, pour cause d'indiscipline, et il fut astreint à faire amende honorable, sous peine de perdre l'évêché de Porto, la pourpre, et d'être condamné à la cellule perpétuelle. Le cardinal Pitra préféra la soumission, et il fit bien. Le cardinal Monaco fut appelé, par ses fonctions, à juger le texte dés diverses formules
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proposées par le cardinal Pitra. Il en refusa deux el accepta la troisième, celle qui ne rétractait rien, mais qui contenait les plus humbles formules de contrition adrministrative. Ce n'était pas assez. On exigea du cardinal de Paris une lettre au Pape, et avant qu'elle fût arrivée, Léon XIII y répondit par sa mémorable missive où il érige en doctrine que la comparaison d'un pape régnant avec son prédécesseur constitue un péché aussi grave que Tappel au futur pape ou au futur concile, cas d'excommunication ! De plus, on exigea, même par la menace, de tous les évêques du monde une adhésion à la réponse du Pape au cardinal Guibert. On n'avait pas pris garde que l'on jouait aux propos interrompus, car le cardinal Guibert, dans la lettre commandée, n'avait pas soufflé mot de l'incident Pitra. Qu'importe? Il fallait écraser dans l'œuf ce qu'on prenait pour un commencement de rébellion. Quelques évêques français se distinguèrent dans leurs adhésions par des excès d'invectives contre le cardinal et d'adulation en faveur de Léon XIII. Ces factums furent des plus agréables, et ils figurèrent dans la publication que fit faire le Pape de ces documents fort peu spontanés.
Les catholiques français, du moins ceux qui occupent dés sièges épiscopaux'(sauf M"' Freppel
dont ladhésion manque à la collection) et ceux qui rédigent les journaux religieux, avaient rivalisé avec la presse italienne et allemande pour accabler un cardinal français, sous-doyen du Sacré-Collège, un savant vénéré... Ainsi le voulait le Pape. Ipse dixit.
Depuis ce temps, le cardinal Pitrâ vit dans la retraite et dans le silence. Jusqu'au conclave, il restera dans cette ombre. Alors, qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas, il en sortira.
J aurai terminé cette galerie d'esquisses sûr les grands dignitaires du Sacré-Collège, quand j'aurai mentionné le vice-chancelier de la sainte Église romaine, le vénéré doyen des cardinauxdiacres, l'Éminence Mertel. C'est un vieillard bien cassé; il marche avec peine, à l'aide d'un bftton. Il porte des favoris rouges grisonnants, ce qui le fait distinguer aussitôt de ses collègues par une physionomie laïque, dans les processions cardinalices. C'est vraiment un saint homme, bien qu'il n'ait jamais, par humilité, voulu recevoir la prêtrise. Il est arrivé à la pourpre, étant avocat consistorial, par une profonde connaissance des affaires administratives. Sous Pie IX, il était ministre de l'Intérieur et des Finances. Homme d'affaires consommé, de robuste doctrine, il rend au Sacré-Collège les
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plus signalés services. Depuis deux ans, le Sénat sacré compte un autre administrateur éminent, laïque aussi, le cardinal Cristofori, ancien régent de la pénitencerie apostolique.
J'allais omettre une des plus curieuses figures du Sacré-Collège, celle du camerlingue, le cardinal Oregliadi San Stefano, évéque de Palestrina, préfet de la congrégation des indulgences. 11 est vrai que la charge de camerlingue n'a aucune importance quand le Pape est vivant; mais elle en a une fort grande quand il est mort. Pie IX en avait investi le cardinal Pecci, croyant peut-être ainsi l'empêcher d'arriver à la tiare. Car le cardinal camerlingue, administrateur temporel de rÉglise, au nom du- Sacré-Collège pendant l'interrègne, n'avait jamais, jusqu'en 1878, échangé son gouvernement intérimaire contre la royauté. Léon XIII avait d'abord nommé de vieux camerlingues, les cardinaux di Pietro et Consolini. Après la mort de ce dernier, il en nomma un jeune (il n'a pas encore soixante ans), celui qui, suivant toute vraisemblance, lui survivra et exercera ses fonctions effectivement. Le choix du cardinal Oreglia a été un coup de surprise.
L'Eminence Oreglia, vu de loin, a quelque ressemblance avec Léon XIII. Maigre comme lui,
pourvu aussi d'un très grand nez, il porte la tête haute, et il a un air d'opiniâtreté invincible. Sa tête assurément est petite, et son front étroit ne semble pas fait pour loger beaucoup d'idées ; mais on sent que ces idées y sont fortement attachées, inébranlables, inamovibles. Le cardinal est Piémontais. Il apporte à combattre le nouveau régime la même ténacité que les chefs de la révolution piémontaise ont apportée à l'établir. Ses opinions passent pour être diamétralement opposées à celles du pape actuel. De là, avant sa nomination au camerlinguat, de fréquentes altercations avec Léon XHI. On raconte qu'un jour où il tenait tête au maître plus hardiment que de coutume, Léon XIII irrité se prit à dire ; « Vous oubliez, monsieur le cardinal, que si je fais les cardinaux, je puis aussi les défaire! — Eh bien! répondit l'Eminence Oreglia, que Votre Sainteté commence par moi, et tout de suite! » Le Pape s'arrêta stupéfait. Il n'est pas accoutumé à la résistance : mais quand il la trouve bien résolue, prête à tout, il cède. Quelques semaines après, il nommait le cardinal Oreglia camerlingue, et lui disait qu'il comptait sur sa fermeté, quand viendrait l'interrègne. Il avait raison d'y compter. Le camerlingue ne faillira pas à ses devoirs. Le jour où il
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nomma le cardinal Oreglia, le Pape oublia le plan général de son pontificat.
Parmi ces grands dignitaires du Sacré-Collège un seul, le cardinal Jacobini, pourrait se vanter d'être écouté du Pape; encore son influence estelle fort problématique. Lui seul y croit ou fait semblant d'y croire ; les autres sont plus ou moins tenus en suspicion. En passant de Tévêché de Pérouse au Vatican, Léon XIII n'a pas fait de nouvelles connaissances. 11 est resté fidèle à ses vieux amis, à sa cour d'autrefois. Peu à peu il peuple le Sacré-Collège de ces intimes conseillers, à qui il réserve toute sa jalouse confiance.
Parmi ceux-là, je ne compte pas le frère du Pape, le cardinal Joseph Pecci, relégué maintenant dans son appartement du palais Barberini. Les ennemis de Léon XIII ont murmuré le mot de népotisme, quand il comprit son frère aîné, l'abbé Joseph Pecci, l'ex-jésuite, le modeste professeur, dans la première fournée cardinalice. C'est injuste : le népotisme suppose une tendresse de cœur, une affectivité dont je crois Léon XIII à peu près affranchi. Il suppose aussi que la faveur tombe
sur des sujets indignes. Or le cardinal Joseph Pecci méritait la pourpre, et la porte fort dignement. Léon XIII a nommé son frère cardinal, sur Tinsistance du Sacré-Collège empressé de faire sa cour au nouveau pape , et aussi pour relever davantage encore la famille Pecci. Si le caractère de son frère s'y fût mieux prêté, il n'eût pas été fiiché d'avoir à côté de lui, sur un tabouret, un autre Pecci qui ftt écho à ses paroles, qui lui prêtât son érudition et dont les conseils vissent confinner ses résolutions. Le cardinal Joseph s'essaya pen- <lant quelque temps à ce rôle ; il eut son appartement au Vatican; il figura à la tête des manifestations du Sacré-Collège; on lui crut une influence. Mais cela ne réussit pas ; les Pecci sont d'humeur peu commode; le frère atné garda sans doute son franc parler, l'indépendance de ses opinions. Il ne put pas mieux se plier à la discipline de son cadet qu'il n'avait porté jadis celle de la Compagnie de Jésus. Il s'en alla. Aujourd'hui préfet de la congrégation des études, il se laisse oublier. On ne va plus guère le voir ; il laisse apercevoir à ses rares visiteurs une rigidité d'opinions qui les surprend. Pourtant, l'élévation de son frère à la pourpre est un des bons actes du pontificat de Léon XIII ; seulement cet acte n'a pas porté ses fruits.
Léon XIII préfère les conseils, toujours conformes à ses vues, des cardinaux pérugins. Pérouse est devenue sa vraie patrie; les Pérugins — qu'ils soient de Pérouse ou qu'ils n'en soient pas, il suffît qu'ils appartiennent à l'école — constituent sa vraie famille. Les deux cardinaux pérugins se nomment Laurenzi et Schiaffino ; ils sont l'avant-garde d'une légion qui viendrait toute au Sacré-Collège, si le pontificat durait encore cinq ou six ans.
On a cru que le Pape se décidait à déclarer le cardinal Laurenzi , réservé depuis longtemps in petto, afin de l'appeler à la secrétairerie d'État. Le mettre en charge serait lui conférer une indépendance, lui accorder une initiative même apparente, dont il ne saurait que faire. Le cardinal Laurenzi est mieux à sa place aux côtés du Pape pour répondre amen à sa politique, à sa littérature, à sa théologie, pour lui chercher des épithètes et des synonymes dans son gradus, tandis qu'il compose des vers latins. Laurenzi, avec sa belle prestance et sa figure intelligente, s'est laissé absorber. C'est un canal, un canal de faveurs^ un canal de camaraderie ; ce ne sera jamais un fleuve, ni même un modeste ruisseau ; il a abdiqué toute personnalité. Quand Léon XIII ne sera plus, Laurenzi gardera son siège au Sacré-Collège, mais il n'y
comptera plus. Il devrait être des cardinaux de cour comme il est des camériers : le maître mort, le costume tombe, et le zéro apparaît.
Le cardinal Schiaffino, au contraire, est quelqu'un. Son éloquence, très remarquable, est bien à lui; ses opinions sont siennes, bien que conformes à celles du chef; mais on ne saurait dire qui des deux est le maître ou Télève. C'est un actif ouvrier de la politique de conciliation, un prêcheur de la nouvelle doctrine. Il a dirigé l'A urora^ c'est tout dire, et présidé l'Académie noble ecclésiastique, cet institut où Ton prépare des diplomates raffinés et sceptiques. L'influence du cardinal Schiaflino est grande, c'est un convaincu. Il s'emploie de tout son cœur à seiTir l'Italie dans le Sacré- Collège, et, au conclave, ce sera un redoutable adversaire pour les ennemis de Tordre de choses actuel.
Le vrai préfet des études thomistiques, le théologien ordinaire de Léon XIII, c'est le cardinal Zigliara. Né Corse, le jeune et intelligent dominicain a horreur de passer pour Français. Lors de la promotion à la pourpre du cardinal Desprez, en 1879, le supérieur du séminaire français offrit un grand dîner au nouvel élu. Il y invita tous les cardinaux français présents à Rome, et avec eux
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le P. Zigliara qui avait reçu le chapeau le même jour : c'était le premier consistoire cardinalice de Léon XIII. Le cardinal Zigliara s'excusa par un billet, où il disait qu'il était cardinal romain et non français. Dans les vêtements blancs de Tordre de Lacordaire, que ne cache pas tout entiers le manteau de pourpre, le cardinal Zigliara est toujours remarqué dans les cortèges. Sa figure fine et ascétique, sa petite taille bien prise, lui donnent un air d'agilité, de légèreté, qui le distingue de ses éminents collègues. Il était professeur de la Minerve, quand Léon XIII adopta d'un bloc toute sa philosophie, et fît du manuel thomiste du P. Zigliara le manuel de toute les universités romaines. Le cardinal se meut avec une grftce alerte dans les argumentations compliquées de la scolastique; il jongle avec les propositions, et le politique n'est pas moins alerte que le philosophe. On dit qu'il aspire à changer sa robe blanche contre la soutane de même couleur. Les Français, s'il réussit, ne devront pas se méprendre sur sa nationalité : c'est un Corse, mais un Corse italien. La France n'aurait pas d'ennemi plus implacable.
Parmi les grands conseillers de Léon XIII, il faut compter l'organisateur principal de son élection, son agent lors du conclave de 1878, le cardinal
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Bartolini, préfet des rites. 11 est aussi gros que le cardinal Zigliara est mince ; mais il n'est pas aussi lourd qu'il est gros. Son visage rond, aux joues tombantes, lui donne une physionomie toute rabelaisienne. C'est un ritualiste éminent; il possède à fond cette science compliquée, la plus utile peutêtre dansladministration de l'Église, science d'une application quotidienne, d'une efficacité pratique bien autre que celle du thomisme. Le cardinal Hartolini possède même l'art de s'en faire des rentes. On n'a pas encore oublié à Rome le privilège octroyé à la maison Pustet, de Ratisbonne, pour l'édition officielle du rituel grégorien. Cette édition fut déclarée par le cardinal Bartolini « la seule conforme aux décrets de la congrégation des rites, la seule recommandable », etc. Le chant grégorien de Ratisbonne recevait un brevet, tout comme un chocolat ; et l'usine Pustet prenait l'écusson pontifical. On a dit que le monopole avait été adjugé par le cardinal Bartolini sur soumissions ; on cite des chiffres. Des remontrances s'élevèrent de tous les côtés ; d'autres éditeurs avaient fait des dépenses considérables pour se conformer aux décrets de la congrégation pour la revision des chants grégoriens. Leur argent avait été mal employé. Ils ne connaissaient pas Rome. Cependant
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Léon Xin s'émut, et il donna un bref à un concurrent de Pustet, où il était dit que le décret du cardinal Bartolini conférait une recommandation, non un privilège. Le cardinal se fâcha et MM. Pustet aussi; il y eut un moment entre la chancellerie apostolique et le Vatican guerre de décrets et de brefs contradictoires, te monopole de Pustet demeure en somme une de ces questions douteuses qui réservent la liberté de tous : in dubiis Ubertas. Ce grand scandale n'a cependant diminué en rien la faveur ni Tinfluence du cardinal Bartolini. Au prochain conclave, il projette, bien qu'on le dise fort malade, de recommencer son travail de 1878. On affirme que son candidat est le cardinal San Felice, archevêque de Naples, à moins que ce ne soit le cardinal Capecelatro, archevêque de Capoue.
Et Czacki? Je dois avouer que mon- illustre compatriote ne dispose que d'une influence toute personnelle; il ne tient nullement celle dont il dispose de la faveur pontificale. Le sémillant neveu de la princesse Odescalchi fait de la politique en amateur; il travaille pour l'amour de l'art. Quels sont ces principes? En a-t-il? Mais vous Tavez connu à Paris. A Rome il n'a pas changé, si ce n'est qu'il se porte mieux. Il négocie pour son propre compte avec l'Allemagne et l'Autriche. Où
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rcla le mènera-l-il? (le serait beau, un pape polonais! Mais c'est la I*ologne qui ne serait pas contente !
Elle n'est déjà pas si satisfaite du cardinal LedochoAski. Ah ! le climat de liome n'est pas favorable aux tempéraments d^insurgés ; il est émollient, émoUient; Tair du Vatican surtout. Fuyant la colère de Bismarck, le cardinal est entre en héros dans le palais apostolique. Léon XIII l'y a trouvé; il ne l'a pas chassé : c'eût été le livrer aux sbires du chancelier qui montaient la garde devant la porte de bronze. Le cardinal Ledochowski se faisait tout petit au fond de son asile. Tout à coup, M. de Schlœzer, ministre de Prusse, s'avisa que si les négociations avec le Saint-siège ne marchaient pas plus vite, la faute en était sans doute à un bâton mis dans une roue. Qui était ce bâton? M. de Schlœzer fouilla le Vatican, et il y découvrit Ledochowski. Il avait trouvé le bâton cherché. Donc, un beau jour, la Gazette de r Allemagne du Nord déclara que si l'Éminence Ledochowski ne sortait pas du Vatican, c'est qu'apparemment il n'aimait pas H prendre l'air. La bonne feuille ajoutait que le chancelier verrait sans déplaisir l'archevêque de Posen se promener plus souvent, qu'il le pouvait sans crainte, qu'il n'existait pas de traité d'extra-
dition entre la Prusse et rilalie pour le genre de crime commis par le cardinal, et que même, s'il plaisait au Révérendissime Seigneur de louer un logement en ville, M. de Bismarck n'y établirait pas de souricière. Léon XIIl se le tint pour dit; à la première occasion, il se débarrassa de Ledochowski, en le faisant secrétaire des mémoriaux. C'était faire plaisir trois fois à M. de Schlœzer : une fois en le délivrant de celui qu'il regardait comme un adversaire embusqué, une seconde fois en le délivrant d'un remords, une troisième fois en le délivrant de l'embarras de l'archevêché de Posen et Guesen, que Léon XIII abandonnait d'ores et déjà à la Prusse. Quant au cardinal, il prit fort bien son changement de position : le voilà secrétaire des brefs depuis la mort du cardinal Chigi. Entré héros au Vatican, il en est sorti tout à fait romain ; l'ère de l'héroïsme est close; l'ère de la politique est ouverte. Il s'en console dans le sein de l'autre victime pourprée de M. de Bismarck, le cardinal Melchers ; etces deuxgrands débris du Knlttirfcampf ont applaudi sans doute, plus bruyamment que personne, à l'envoi de la plaque en diamants ; le chevalier du Christ les a frappés, le vicaire du Christ a pansé leurs plaies. De quel côté était la volonté du Christ?
I^armi les cardinaux romains, il y a un autre sujet de M. de Bismarck, mais celui-là n'a pas été proscrit. L'Em"""* Ilohenlohe a toujours été Fami et l'agent romain du chancelier, bien qu'il n'égale pas son génie. Sous Fie IX, le cardinal avait l'obsession du jésuite; on raconte qu'il vécut pendant deux ans d'œufs qu'il se cuisait lui-même» par crainte de ïacqua tofana. Depuis Léon XIII, il a changé de régime; mais je ne crois pas que ce soit la table qui l'ait ruiné. Ce n'est pas non plus l'entretien de sa villa d'Esté à Tivoli. Rien de plus horrible que cette somptueuse résidence ; ces bassins taris, ces rocailles brisées, ces faux marbres laissant voir la brique qu'ils habillent, ces ruines minuscules en ruine elles-mêmes, ces statues de camelote mutilées font peine à voir. Étant neuve, cette villa pouvait donner l'illusion d'une belle chose ; dans l'état où le cardinal la laisse, c'est un maquillage qui s'écaille. 11 n'y reste de beau que ce que la nature y a mis, les arbres et le site; le cardinal en jouit tout Tété. Il y a quelque afBnité entre la villa et son propriétaire : misère de palais, misère de grand seigneur. Des embarras d'argent auraient obligé le cardinal de Hohenlohe à renoncer à l'évôché d'Albano. Cet évêché n'était pourtant pas bien ruineux; je crois plutôt que le
cardinal de Hohenlohe voulait se rendre disponible pour accepter rarchevèché de Cologne, que M. de Bismarck lui eût donné bien volontiers, et Léon XIII aussi. Mais les précédents s'y opposaient. Un cardinal-évêque ne peut plus sortir de la banlieue de Rome ; un suffragant du Pape n'a plus le droit d'être métropolitain. L'équipée du cardinal se borna donc à une bouderie de quelques mois auprès de son ami, le vieux-catholique Dœllinger, etàThumiliationde reprendre sa place dans Tordre des cardinaux-prêtres. Il n'a pas abandonné pour cela l'archiprêtré de Sainte-Marie Majeure, Tune des trois grandes basiliques de Rome. Malgré son intimité avec le chancelier de fer, malgré son attitude au Concile, malgré tout, malgré sa fraternité avec le stattlialter d'Alsace-Lorraine, Hohenlohe jouit d'un mince prestige au Vatican.
Achevons la revue des cardinaux germaniques. L'Em"*''* Hcrgenrœlher, avec son visage d'étudiant bavarois, ne sort guère de ses archives. Peut-être finira-t-il par en dresser le catalogue : jusque-là, malgré le bon vouloir de l'Ém"'" archiviste el la libéralité de Léon XIII, il ne sera pas commode d'y faire des recherches. Mais le cardinal Hergenrœther travaille pour son propre compte. Le vrai régent des archives vaticanes, c'est le béné-
(lictin dom Tosli, curateur du Mont-Cassin pour le compte duroiHumbert, vice-archiviste du Saintsiège pour le compte du Pape. Dom Tosti a la science et Tesprit, c'est de plus un Italien raffiné. Le cardinal Hergenr(rther n'a pour lui que la science.
Le cardinal Franzelin, sujet autrichien, ne représente guère au Sacré-Collège les intérêts de son pays (1). 11 partage avec le Père Masella, récemment nommé, l'honneur d'y représenter très dignement Tordre des jésuites.
Tous ces cardinaux étrangers, français, allemands ou slaves, résidant à Rome, sauf peut-être le cardinal de Hohenlohe, et le cardinal Pitra, qui entretiennent des relations suivies avec leur patrie, sont devenus des Romains pur sang. Leur horizon se borne aux fameuses collines.
Il n'en est pas de même du cardinal Howard, demeuré Anglais jusqu'au bout des ongles. Il est évêque de Frascati, et archiprêtre de la basilique de Saint-Pierre. C'est le plus décoratif des cardinaux. Il mène à Rome la vie somptueuse d'un lord opulent. A Frascati, il succède à un Stuart, à ce duc d'York qui a laissé tant de souvenirs, au siècle dernier, dans la gracieuse petite ville, et qui a res-
(1) Aujourd'hui décédé.
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taure réveché en forme de manoir britannique. Le cardinal Howard pourrait donc s'y croire dans sa patrie, si sa patrie jouissait d'un tel soleil et de si beaux horizons. D'une stature gigantesque, avec un beau visage resté jeune, en dépit de cinquantehuit printemps, allié aux Norfolk, possesseur d'une belle fortune, le cardinal Howard conserve le type, bien perdu aujourd'hui, du cardinal de cour. Ses cigares sont exquis. Dans ses poses nonchalantes, il montre fort au-dessus de la cheville de magnifiques bas rouges qui font rêver les bas-bleus de sa patrie. Il préèide aux grandes cérémonies de Saint-Pierre, revêtu d'ornements superbes; et au spectacle de ce cardinal si grand, les petites misses, qui viennent là comme au théâtre, pensent toutes ce que j'ai entendu dire à l'une d'elles : « C'est un Italien qui a bâti cette coupole, mais l'Angleterre a bâti le seul cardinal capable de la meubler! »
A ces avantages physiques, le cardinal en joint d'autres; il s'adonne h la philologie avec passion, et marche sur les traces du cardinal Mezzofanti. Bien que la chronique ait attribué à l'archiprêtre de Saint-Pierre d'autres soucis, alors qu'il portait aux Indes l'uniforme d'officier de cavalerie, c'est sans doute de ces régions lointaines qu'il a rapporté l'amour des langues orientales.
Mais cette science, il la garde pour lui ; c'est une science de luxe dont il ne réserve aucune part à ses contemporains. Je ne sais rien de plus stérile que la conversation du cardinal; il écoute avec somnolence, répond en bAillant un monosyllabe qui ressemble à l'écho d'un rêve incohérent. Il paraît s'ennuyer beaucoup à Rome. Assidu dans le monde, ornement obligé de toutes les réceptions diplomatiques, il y porte sa majesté endormie et somnifère. Il n'y prend même pas garde aux dames. Les princesses ne le touchent pas. Aucune ambition ])olitique ; peu de rôle. Grande nature dédaigneuse et froide.
Le dernier des cardinaux, vraiment grand seigneur, a disparu avec TEm"'"'' Flavio Chigi. On médisait de son intelligence et de son esprit. Il avait connu tant de monde, avait été mêlé à tant d'affaires, il résumait si bien en lui toute Thistoire des derniers siècles de la papauté, depuis son ancêtre Alexandre VIII, qu'une éducation accomplie et parfaite avait suppléé en lui à ce que la nature avait pu lui refuser. 11 représentai tau Sacré- Collège, non seulement le vieux patriciat romain, mais aussi la vieille tradition doctrinale et politique.
Le patriciat romain ne fournil plus de cardi-
naux. Il était de tradition que l'archiprêtré de la plus auguste des basiliques, de Saint-Jean de Latran, appartint à un prince romain. Il n'y en a plus, et Léon XIII ne peut pas en faire. Ni les Borghèse, ni les Orsini, ni les Colonna, ni les Altieri, ni les Buoncompagni, ni les autres familles princières, n'ont actuellement de membre en situation de recevoir la pourpre. Antici Mattei et Chigi ont été les suprêmes gardiens de la tradition.
Le P. Massimo est jésuite, et Léon XIII lui a préféré le P. Masella. Le cardinal Ricci-Parracciani , prédécesseur de M*" Theodoli comme majordome, descend d'une noble, mais non pas très illustre famille romaine. Les jeunes princes se tournent vers la cour du Quirinal, où les dignités se font moins attendre et demandent moins d'austérité.
Le cardinal Bonaparte, descendant de Lucien, fils du prince de Canino, frère de princes romains, n'est qu'un Romain d'adoption. Il vit dans une profonde retraite. Ame timorée, préoccupée avant tout de son salut, il passe ses journées en prières. Le spectacle de ce Bonaparte, dont la figure pâle porte, bien mieux^ encore que celle de son cousin Jérôme, le masque de la race; de ce Bonaparte au visage de César, voué à la retraite, à la modestie, au silence, aux pénitences même outrées, ne
manque pas d'originalité ni de grandeur. Il s'efface, il se fait humble, il se chAtie, pour expier sans doute de grandes gloires et de grandes fautes qui ne furent pas siennes; ne fftt-ce que pour expier le rôle de son père dans la révolution de 1848, il ne priera jamais assez. Autant son frère Charles et la princesse, sa belle-sœur, se répandent dans le monde ; autant il se cache. Estce manque de génie? On ne peut le savoir, car, s'il en avait, il le dépenserait à le dissimuler, tant il a peur, étant Bonaparte, de paraître, devant Dieu et devant le monde, autre chose qu'un saint homme. Oui sait pourtant si un jour, malgré lui, par force, ce César ne sera pas mis en lumière? Qui sait si le chef de la famille des Césars français n'est pas destiné à un grand rôle dans l'Église? Souvent les honneurs suprêmes courent après ceux qui les fuient, et c'est bon signe que deles redouter. C'est une marque qu'on en comprend la grandeur. D'autres cardinaux à Rome occupent des places plus hautes que leur importance personnelle. Le vieux cardinal Simeoni, ancien secrétaire d'Etat de Pie IX, est préfet de la Propagande; il commande directement à la moitié de l'univers catholique; mais, désabusé, fatigué, il abandonne le sceptre à de jeunes secrétaires. 11 serait le candi-
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dal de ceux qui rêvent un pape faible et cacochyme, un pape de quelques heures. Le cardinal iMartinelli, évêque de Sabine, préfet de V Index, moine augustin, qui dut son élévation à un caprice, à un rêve, dit-on, de Pie IX, ne se montre guère et ne fait pas parler de lui. Le cardinal Massaia, un capucin, un héros de Tapostolat africain, est remarqué dans les cérémonies à cause de sa barbe et de sa bure; mais le Sacré-Collège n*est pour sa vieillesse qu'une retraite glorieuse.
Ceux que j'omets, pas plus que lui, ne font partie de ce monde actif, tiraillé par des intérêts, des doctrines ou des ambitions contraires, qui s'agite autour du trône pontifîcal.
Aussi bien, l'importance de tous ces cardinaux est-elle réservée à l'avenir plus qu'au présent. Leur influence sur Léon XIII est à peu près nulle ; le Pape écoute plus volontiers des personnages inférieurs. Comme Louis XI, avec qui il a plus de ressemblance qu'avec Voltaire, il choisit ses amis parmi les subalternes. Or, bien peu, parmi ces princes de l'Eglise, peuvent prétendre à une action indépendante de celle du chef ; bien peu ont des clients politiques. Quand on aura nommé les cardinaux Parocchi, Pitra, Czacki, la liste de ces exceptions sera à peu près complète.
Considéré comme le Sénat de l'Église, le Sacré Collège se divise en partis, comme toute assemblée politique. Mais, ici, les divisions sont plus complexes que dans aucun parlement; et, non moins profondes, elles sont mieux dissimulées. Le caractère sacre des personnages, la prudence et la réserve inhérentes aux hommes d'église, la loi d'obéissance qui attache plus étroitement un cardinal que le dernier vicaire de paroisse, tout concourt à donner au Sacré-Collège une apparence d'unité, de gravité et de concorde, qui ne répond nullement à la réalité.
Tout d'abord, on doit distinguer trois éléments parmi les cardinaux : l'élément purement romain, celui qui entoure le trône pontifical, qui exerce les charges à Rome, qui participe effectivement aux travaux des congrégations et qui ne relève que du Pape ; l'élément itahen, formé par les archevêques et évoques pourprés de l'Italie, soumis à Yexequatur du Quirinal, et dépendant de la couronne d'Italie autant que du Souverain pontife, celui qui relève des deux maîtres ; enfin l'élément extérieur, formé par les cardinaux de couronne,
archevêques et évoques relevant des États catholigues ou appartenant à des nations non catholiques.
Les Romains proprement dits constituent un peu plus que la moitié du Sacré-Collège. Ils sont au nombre de près de quarante, sur soixante-hiiit ou dix cardinaux vivants. Mais tous ne sont pas Italiens. Actuellement, on en compte dix résidant à Rome, qui apparliennentàla France, à TAUemagnc, à r Angleterre, à T Autriche, à la Pologne russe, à la Pologne prussienne. Cesprinces de l'Église, bien que devenus Romains, n'ont pas oublié tout souvenir de leur patrie d'origine, et ils forment une sorte de commission de permanence étrangère auprès du Pape. Sur ces dix étrangers, quatre sont sujets de Tempereur d'Allemagne, un de l'empereur de Russie, un de l'empereur d'Autriche, un de l'Angleterre, deux de la France (si l'on regarde le cardinal Zigli ara comme un Français malgré lui). L'élément germanique et anglo-saxon a donc la majorité dans ce petit groupe.
Il s'en faut encore que les Romains brillent par l'homogénéité des doctrines et la similitude de la politique. D'abord il reste un certain nombre de cardinaux créés par Pie IX, qui, tous, ne se sont pas ralliés à la politique de Léon XIII. Parmi lescardi-
naux créés pas Léon XIll, il en est beaucoup que leur mérite, leur situation, l'ancienneté de leurs services ont appelés à la pourpre, plus que la faveur du maître, et qui suivent sa politique, sans l'aimer. Puis chaque nouveau pape se trouve dans l'obligation de distribuer des chapeaux au moins à quatre créatures de ses prédécesseurs, aux nonces trouvés en place à Vienne, à Madrid, h Paris, à Lisbonne. Enfin, tous les anciens titulaires des nonciatures, grandes ou petites, ont gardé des relations, des sympathies, avec le gouvernement auprès desquels ils ont été accrédités. Tout Espagnol est le bienvenu auprès du cardinal Bianchi, tout Autrichien ou même tout Allemand auprès du cardinal Jacobini; le cardinal Czacki garde une influence prépondérante sur M. le comte Lefebvre de Béhaine, ambassadeur de France. On voit donc sans peine comment le Sacré- Collège romain se subdivise en factions diverses.
Les évèques italiens cardinaux sont au nombre de neuf. Tous, sauf le cardinal Celesia, archevêque de Palerme, bénédictin tout à fait indépendant du gouvernement italien, un des candidats intransigeants pour le futur conclave, et le cardinal Alimonda, archevêque de Turin que sa haute piété retient en dehors de la politique ; tous sont plus
OU moins disposés à servir le gouverneineiit qui les a acceptés et qui les entretient. Les uns, comme le cardinal Capecelatro, archevêque de (lapoue, déclarent cette politique ; les autres, comme le cardinal San Felice, archevêque de Naples, la déguisent sous diverses couleurs: nécessité de la charge, indépendance supérieure de la religion, souci de la popularité. Ce cardinal de Naples a donné tous les gages possibles à la couronne d'Itahe : télégramme louangeux au roi llumbert, rencontre cordiale avec Sa Majesté dans les lazarets de Naples. Ce sera le vrai candidat de la faction italienne au prochain conclave. Si sa nomination ou celle du cardinal Capocelatro était impossible, on se contenterait du cardinal di Canossa, évoque de Vérone, dût son nom offusquer M. de Bismarck ; ou môme du cardinal Agostini, patriarche de Venise, malgré ses habitudes d'économie plus que sordide, et un caractère rébarbatif. Sept de ces cardinaux-éveques italiens sont acquis à la politique de conciliation ; c'est parmi eux que le Quirinal désignera son candidat à la tiare, à la faction qu'il dirige dans le Sacré- Collège.
Les cardinaux non résidents en Italie sont au nombre de vingt-cinq environ. LWutriche-Hongrie
en compte cinq, et T Angleterre quatre, si Ton comprend parmi les cardinaux anglais M'' Taschereau, archevêque de Québec, Canadien français. Les nations latines possèdent les autres chapeaux étrangers. L'influence de ces étrangers pourrait être grande dans un conclave, si les gouvernements se concertaient avant Télection, si leur diplomatie arrêtait des listes communes d'exclusion et d'inclusion. Mais cet accord est peu probable. Au moins les nations latines devraient-elles essayer une entente préalable ; j'entends les nations latines autres que l'Italie; car, dans celte circonstance, l'Italie, par sa politique d'accaparement du Saintsiège, est, pour toutes les autres nations, l'adversaire naturel, l'adversaire né. Le feront-elles? Laisseront-elles partir les cardinaux pour le conclave, en les abandonnant à leur inspiration personnelle, à leur ignorance du terrain romain et italien, où bien des intrigues les attendent, où bien des filets leur sont tendus? Grave question, qu'il ne serait pas prématuré d'envisager, si l'on en voulait comprendre l'importance. Jusqu'à nouvel ordre, on peut croire que l'Italie et l'Allemagne régneront dans le prochain conclave, et qu'elles y régneront d'accord. L'expérience du pontificat de Léon XIII a trop bien réussi à l'une et à l'autre, pour qu'elles
ne travaillent pas à lui «lonner une suite, pour qu'elles ne tentent pas de prolonger la série. Si Ton parvenait, malgré ces deux puissances, à faire élire, je ne dis pas un pape étranger (renti'eprise semble encore au-dessus des forces humaines), mais un pape italien indépendant, le premier soin de ce pape devrait être de multiplier le nombre des cardinaux étrangers, résidant ou non à Home. Léon Xlil est déjà entré dans cette voie : la moitié du Sacré-Collège n'est plus italienne ; mais une seule nation remplit h elle seule l'autre moitié. L'Italie garde donc encore une prépondérance démesurée dans le Sacré-Collège. Car, s'il était juste que la terre romaine, alors qu'elle portait la papauté libre et souveraine, alors qu'elle demeurait neutre àl'état de domaine ecclésiastique , fournît au gouvernement de l'Église la majorité de ses membres ; à présent que la terre romaine est devenue terre italienne, qu'elle dépend d'une puissance civile qui grandit chaque jour, qui a des intérêts purement politiques à défendre et à soutenir dans le monde, il n'est plus équitable que cette puissance dispose d'une telle hégémonie dans le Sénat de l'Église. Le caractère universel de l'institution vient à en être altéré, et, à la longue, il deviendrait tout à fait compromis. Au point de vue politique, la faction dévouée à
riinito italienne est fort éloignée de disposer de la majorité dans le Sacré-doUège. Elle ne peut compter que sur une quin/aine de voix, une vingtaine au plus, bien résolues. Mais elle espère dans le con<ours de la faction dite libénale, de celle qui a été le plus en faveur sous le régne de Léon XIII, celle qui, aujourd'hui, prévaut dans TEglise. Si l'élection se faisait, non sur le terrain politique, mais sur le terrain doctrinal, un membre de la faction italienne aurait chance de passer. Car, parmi les cardinaux italiens, tous les libéraux tiennent pour la conciliation avec Tltalie. Si Tun d'eux, à cause de ses tendantît^s libérales, obtenait les voix des Autrichiens, de trois Anglais sur quatre, de deux Français sur six, des Portugais et de deux ou trois Espagnols, le Saint-siège passerait un nouveau bail avec la politique de Léon XI M.
En effet, sur quarante cardinaux romains ou italiens, on en peut compter dix-huit, au moins, |)lus ou moins dévoués aux doctrines libérales ; si une quinzaine de voix étrangères se joignaient aux leurs, nous aurions encore* un pa|)e libéral, perspective qui n*a rien creffrayant pour beaucoup, mais de plus un pape italianissime, perspective beaucouj) moins rassurante pour les Français, les Espagnols e( les Polonais.
Or, cela arrivera infailliblement si les gouvernements se refusent à comprendre qu'au prochain conclave, ils doivent s'efforcer de faire prévaloir la question politique sur la question Ihéologique, et s'inquiéter enfin de cette question romaine, dont le pontificat de Léon XIII a prouvé la gravité, au point de vue même de leurs intérêts matériels.
Il me paraît qu'on fait beaucoup trop de théologie dans les chancelleries européennes et dans les ambassades auprès du Saint-siège, et pas assez de politique.
Les Italiens et les Allemands font tout le contraire, et ils font bien ; ils défendent leurs intérêts nationaux. Qu'importe aux États la théologie qu'on enseigne dans les séminaires? Que leur font les préférences doctrinales du Pape ou des évêques? En quoi même le Syllabus les gêne-t-il? N'ont-ils pas leurs lois civiles qui toujours les garantiront, quand ils le voudront, contre les empiétements possibles du clergé?
Mais ce qui leur importe, c'est qu'à la tête de la catholicité, se trouve un pontife vraiment indépendant, vraiment neutre, qui ne favorise pas une puissance politique au détriment des autres, qui ne fasse pas servir sa suprématie religieuse au profit d'intérêts particuliers, qui n'entre pas dans
(les alliances contre certains États, contre certaines formes de gouvernement, un pontife qui ne connaisse pas la (litrérence des nationalités, et qui respecte la séparation des deux domaines distingués par le Christ.
Il ne s'agit pas do savoir si le futur pape sera Fran(;ais, Anglais, Allemand ou Espagnol ; mais de savoir s'il sera indépendant de ritalic, s'il exercera librement et équitablement son immense pouvoir.