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NEUVIÈME LETTRE

Au temps où les papes disposaient du gouvernement civil Ja prélaturc n'était pas tout à fait une sinécure.

Tout fonctionnaire del ordre administratif ou judiciaire portait le titre et le costume de momignore. De là celte multitude de prélats élégants, mondains, affairés, damerets, qui n'avaient d'ecclésiastique que le tricorne, les bas et le collet violets. Les uns administraient les délégations de la province, les autres mesuraientles jupes des danseuses de VApolio et revisaient les couplets d'opéra ; le plus grand nombre siégeait dans les innombrables tribunaux, de tout degré, de toute juridiction.

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dont rîisseinblage effroyablement compliqué composait la justice pontificale.

Les fonctions ont disparu, les titres sont restes. La papauté conserve les cadres de son administration judiciaire et civile, et les prélats continuent h faire Tornement des salons de toute couleur. Leur costume seul s'est légèrement modifié : ils portent presque tous aujourd'hui la soutane ; quelques vieux prélats, de plus en plus rares, sont restés seuls fidèles à la culotte courte et à la redingote ouverte.

Il y a la prélature participante, la prélature ad instar, la prélature arf//om>/r/?2. Je n'entreprendrai pas d'énumérer tous les titres divers qui donnent droit à l'appellation de monsignorc. Les prélats participants remplissent des fonctions actives ou soidisant telles : par exemple, les sept camériers participants chargés d'un service auprès de la personne du Pape, ou bien encore les sept protonotaires apostoliques, qui font ou doivent faire l'office de notaires pontificaux et ont gardé le droit de conférer les diplômes de docteur en théologie, moyennant grasses finances, aux candidats qui redoutent les examinateurs de la Minerve, de l'Apollinaire, ou môme de la bénévole Sapience. On range encore, dans les prélats en exercice, les auditeurs de rote,

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juges autrefois d'une sorte de cour d'appel, mais à présent réduits au rôle de porteurs de la queue du Pape dans les cérémonies de la Sixline! C'est pour cet honneur que chaque Kfat catholique continue à entretenir h Itome un auditeur de rote et son clerc. L'auditeur de rote pour la France, M"*^ Mourey, actuellement doyen du corps , a le privilègcî de porter la croix en tète des cortèges pontificaux. Faut-il compter aussi, parmi les prélats actifs, les votants et les référendaires de la signature, membres d'un tribunal qui n'existe plus, mais qui regardent encore leur oisiveté comme une importante dignité?

Si nombreuses que soient ces sinécures, elles ne suffisaient pas encore à l'ambition d'un clergé avide de costumes voyants et de distinctions honorifiques. On a donc imaginé, pour satisfaire cet amour du panache, la prélature ad instar. Aux sept camériers participants, ou valets de chambre du Pape, on a annexé la très nombreuse légion des prélats domestiques, qui n'ont aucun service à faire et, pour cela, ornent leur chapeau de glands violets : aux sept protonotaires apostoliques, la non moins formidable armée des protonolaires ad instar^ qui portent les glands rouges au chapeau, sans être notaires le moins du monde. Mais

ceux-là font encore pîirtie de la faraude prélalure.

(le n'était pas encore assez : derrière tous ceuxlà, il y a les camériers et [wolonolairos ad /lonorem ; c'est la petite prélature; ceux-là n'ont droit qu a la ceinture violette; les glands du chapeau et les bas sont condamnés à la noirceur. Le titre de monseif/nPîfr les dédommage.

A Home, tout prêtre (|ui n'est ni évoque, ni prélat, ni moine ou religieux, ne compte pas. C'est le milgum pecus des diseurs de messe, riiumble sraynozzn.

Au début de son pontificat, Léon XIII a eu une bonne pensée ; il a songé à utiliser tous ces prélats, à les faire travailler, en attendant que la restauration du pouvoir temporel leur rendît des fonctions à occuper, des tribunaux où siéger. Il a essayé de répartir au moins les plus méritants parmi lesconsulfeurs des congrégations. Les consulteurs tiennent, auprès des congrégations, à peu près la même place que les auditeurs et les maîtres des requêtes auprès de votre Conseil d'Etat français. Ils prennent connaissance des affaires, ils étudient les dossiers, présentent des premiers rapports, mâchent, en un mot, la besogne des cardinaux.

Mais celte bonne intention de Léon XIII n'a reçu qu'un commencement d'exécution. Les fonctions

(le consulteur sont trop importantes pour être ainsi abandonnées à cette multitude de prélats. L'oisiveté, le papotage, Tinlrigue fiévreuse demeurent le lot de ces dignitaires sans emploi. Ils s'en contentent, ils s'y complaisent. Heureux ceux qui parviennent à se caser dans un palais princier, ou dans une riche famille, pour y tenir la place de conseiller spirituel, d'aumônier d'honneur! Plus heureux ceux qui obtiennent un canonicat dans quelque basilique mineure ; toutà fait heureux ceux qui se nichent pour leur vie dans la stalle grassement prébendée d'un des trois grands chapitres, Sainte-Marie Majeure, Saint- Jean de Latran, Saint- Pierre! Saint-Pierre surtout, c'est Tidéal, c'est le paradis des prélats. La prébende y est de près de mille francs par mois, et l'assistance n'est même pas obligatoire, puisque, pour suppléer à Tincxactitude des chanoines titulaires, on a institué dans les grandes fabriques de simples prébendes h demisolde, afin que le chœur fût toujours rempli. Les fonctionnaires du Vatican occupent la majeure partie des stalles du chapitre de Saint-Pierre, et les rentes de la basilique ajoutent aux employés du Pape un ample supplément de traitement.

J'essaierai de vous décrire quelques-unes des figures les plus connues de la prélature actuelle.

Léon XIII a conservé plusieurs des prélats mis en place par Pie IX ; mais ceux-là sont bien déchus de leur gloire passée. Les Français (jue je connais à Paris parlent sans cesse de AP"" Mercurelli, qui joua un assez grand rôle sous le dernier pontificat, de M*' Nocella et de ({uelques autres. Ce sont des oubliés à Home. >P' Mercurelli est passé à la secrétairerie d'une congrégation; il deviendra cardinal, si Dieu lui prête vie : mais il ne compte plus.

Les grands prélats d'aujourd'hui, ceux qu'il faut connaître, dont Pamitié est un bienfait, se nomment (je les cite par rang de dignité, non par rang d'innuence) : M*^'Theodoli, majordome ; M^Boccali, auditeur de sa S. S. ; W Mocenni, substitut de la secrélairerie d'Etat; M*^ Galimberti, secrétaire des affaires ecclésiastiques extraordinaires; M^ Domenico Jacobini, secrétaire de la Propagande, M"" Macchi, maître de lantichambre ; M*^' Cataldi, préfet des cérémonies.

]y|gr xheodoli est réservé au chapeau depuis longtemps ; il a succédé à Paimable et futile cardinal Ilicci-Parraciani ; c'est un bon administrateur, un tenant des vieilles doctrines. U appartient à la puissante et vieille famille de Theodoli, dont le palais fait face dans le Corso au palais Salviati. H s'est retiré du monde, après une jeunesse que les

mauvaises langues disent avoir été orageuse et galante. Il n'y paraît plus ; ou du moins ses charmes extérieurs ont disparu. Ceux de son esprit lui sont restés : c est un faiseur de mots souvent cruels.

Léon Xni professe une afTection tendre pour M'' Boccali, qui fut à Pérouse son secrétaire particulier, quia longtemps gardé les mêmes fonctions au Vatican, et qui règne aujourd'hui tout à fait dans le palais apostolique, avec le titre A'Uditore (tel Santissimo. Son prénom est Gabriel ; rien de plus angélique que toute sa personne. On la présenté avec raison comme le Pérugin par excellence. Le Pape a en lui une confiance absolue ; et c'est à lui qu'il faut faire sa cour pour être bienvenu auprès du Souverain pontife. Aussi ne manque-t-il pas d'invitations, mais sa délicate santé l'empêche de s'y rendre; il n'est assidu qu'aux déjeuners du jeudi, chez le P. Captier, procureur général des Sulpiciens à Rome.

L'esprit de M"' Boccali, sous Thumilité de son attitude, est fort délié. 11 accueille à merveille tout venant, et il a écrit, dans un désir d'amabilité quand même, les lettres les plus compromettantes à nombre de hardis novateurs, dont quelques-uns sentent le fagot. Il a été jusqu'à protéger une

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revue tout inspirée par le P. Curci, iutilulée : la Nouvelle Home, et rédigée par un abbé frani^ais bien connu, M. Uoca. M^' Boccali fait rédificalion de tous SOS visiteurs ; il monterait haut, si un changement de règne ne devait fatalement briser sa carrière. Il n*est pas encore sorti des emplois qui tombent avec le Pontife. \h\ moins, il aura connu de beaux jours de puissance et de gloire; il aura manié les affaires les plus hautes et les plus délicates. Lui seul conucitt bien Léon XIII, lui seul le manie à sa volonté, ('/est une de ces puissances occultes (»t éphémères qui ne laissent aucune trace dans Thistoire; pourtant, l'histoire, ils. contribuent à la faire. Le premier devoir de tout postulant de Tun ou de l'autre sexe arrivîint à Rome, c'est d'être présnté à M^"" Hoccali. Hors de lui, pas de salut. C'est un devoir d'ailleurs agréable à" remplir, car le commerce de M*' Boccali, un ange, n'a rien que d'aimable.

On n'en saurait dire autant de W^ Mocenni, type de bourru. Le cardinal Jacobini Ta eu pour auditeur dans une nonciature ; il l'a appelé auprès de lui à la secnUairerie d'État. Ancien internonctî au Brésil, M*^' Mocenni, archevêque d'Héliopolis, a le teint bronzé et les manières d'un Américain du Sud. Mais son es|)rit est tout germanique. Il

parle el lit Tallemand avec facilité; il s'occupe des choses allemandes; tout Berlinois est le bienvenu auprès de lui. Sous ses dehors brus([ues, c'est d'ailleurs un excellent homme, un peu timoré, de bon conseil, et qui rend de grands services en son poste. Il jouit d'une médiocre influence sur le Pape et même sur le cardinal-secrétaire d'Etat. On le tient en quelque suspicion, car il n'a pas encore réussi à pénétrer les secrets du règne. Si on le laissait aller, il irait tout droit. On est obligé de le tenir en lisière, afin qu'il suive les lignes sinueuses que préfère la diplomatie pontificale.

Oh! ces détours ne déplaisent pas à son collègue Galimberti ! Celui-là n'a pas d'effort à faire pour plier l'échiné. Il a toujours préféré les chemins de traverse, au risque de choir dans les fondrières, mais sans aucun scrupule de se crotter, pourvu qu'il arrive au but. C'est l'aventurier de la carrière ecclésiastique, le bohème du Saintsiège. Né d'une petite famille romaine, fort avancée dans la Révolution, il résolut, dès sa petite enfance, de parvenir dans l'Église, per fas et ne- /fl.v^diit-il la révolutionner pour parvenir. 11 travailla comme un bœuf, afin de défricher rintelligence grossière qu'il tenait de sa race. Il réussit à gagner au moins ce que le labeur obtient toujours.

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h défaut (le 1 esprit : rérudition, la connaissance de riiistoire ecclésiastique. Pendant vingt ans, il enseigna cette science à la Propagande. Sa chaire de professeur ne Teût pas conduit bien loin, s'il n'eiH su, là même, s'enrôler dans une coterie, la coterie italianissime et libérale, qui, dès Pie IX, s\)gitait à Uonu\ Il s*insinua dans quelques salons dévoués au Ouirinal, notamment chez la marquise Spada, où il eut des aventures retentissantes et fâcheuses. Il n'en a été sauvé que par sa coterie. Avec Léon XIII, cette coterie parvint, et elle porta avec elle fimpunité à M'" (ïalimberli et même un commencement de réputation. Malgré la protection de qu(îlques hauts |)ersonnages, jamais un tel personnage ne fût arrivé aux honneurs dans un temps calme, sous un pontificat régulier. La fortune de tels hommes ne se produit qu'en temps de révolution, à la faveur de troubles .profonds; pour qu'ils surnagent et montent à la surface, il faut des tempêtes. L'élévation de M*^"" (lalimberti est un des symptômes les plus évidents des grands changements que le pontiticat de Léon XIII apporte dans l'Eglise, de la révolution clandestine qui s'y élabore. Assurément, en aucun temps, la sainteté n'a été une condition suffisante non plus que nécessaire pour parvenir dans la Uomepontifi-

cale; l'Église, toujours assez démocratique, a ouvert libéralement ses rangs aux gens sans naissance; rintrigue non plus n'a jamais manqué de récompense dans cette carrière aussi bien que dans les autres. Mais jusqu'ici, un mérite supérieur devait au moins tenir lieu de vertu, de naissance ou de droiture. Lorsque, dans un grand corps, les médiocrités surgissent, par la seule force de l'ambition, sans être étayées par le mérite, c'est qu'au fond de ce grand corps s'agite une fermentation. M*' (lalimberti a poussé sur ce grand et vieux corps du Saint-siège, comme le premier ferment de la décomposition intérieure ; il a grandi, comme grandissent certaines superfétations de médiocrité dans les États en décadence. En dehors de l'histoire ecclésiastique, il ne sait rien; il ne connaît ni le monde, n'étant jamais sorti de son trou romain ; ni les hommes, hormis ceux de sa coterie et ses protecteurs. Il n'est dirigé que par ses intérêts, qui le portent à servir les causes douteuses, et à se faire remarquer par les forts. Il cède aux mêmes affinités que tous les révolutionnaires romains, conduits vers la Prusse, vers le Quirinal, par l'appât du gain. Il a compris d'ailleurs qu'une carrière régulière ne le mènerait nulle part. Connaissant les illusions du maître à

l'égard de la presse, son goût pour les choses modernes, pour les procédés nouveaux, il s*est créé dans rÉglise un emploi bizarre et inconnu avant lui : celui de prélat journaliste, de folliculaire autorisé du Saint-siège. Je ne sais quels mérites particuliers il a déployés dans son épais et fade Moniteur de Jiomey quels services clandestins il a rendus, quelles exécutions agr(>ables il a fuites; on lui a tout pardonné, et ses boulettes innombrables, et les sommes fabuleuses qu'il a gaspillées dans la gestion de ce journal. On Ta pourvu d'un gros emploi officiel. Avec lui, le nom de cette congrégation des affaires ecclésiastiques extraordinaires sonne comme une ironie. Rien de plus extraordinaire en efifet que toutes les affaires ecclésiastiques auxquelles ce personnage a été mêlé pendant toute sa vie. Depuis qu'il occupe ce poste, les affaires du Saintsiège prennent un tour plus extraordinaire que jamais : il a joué son rôle dans la médiation pour la Prusse, dans lu germanisation absolue du Vatican; soyons assuré qu'il en joue un très grand dans ritalianisation parallèle et progressive de rÉglise romaine.

Son ancien protecteur et ami. M*' Domenico Jacobini, archevêque de Tyr, secrétaire de la propagande, a beaucoup plus de tenue et de dignité.

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D'uDé origine également obscure, penchant vers les mêmes opinions, il dissimule ses visées sous des dehors graves, onctueux. Il parle bien, il officie bien, il représente bien. Son esprit est infiniment plus délié, et sa fortune survivra au pontificat. Grâce à la caducité du cardinal Simeoni, il applique, sans opposition et sans scrupule, à la gestion de la Propagande, les procédés et les principes chers aux meneurs du pontificat. Les pays de missions, éloignés de la capitale chrétienne, sont tout étonnés de cette direction inaccoutumée. Mais tout passe à Tabri de la majesté antique et lointaine du Saint-siège. M^' Domenico Jacobini occupe le poste auquel les Italiens attachent la plus haute importance. Depuis que la politique coloniale redevient à la mode dans tous les Etats, les missions catholiques sont devenues des institutions politiques au premier chef. Les Italiens, pour leurs extensions africaines, pour leurinduenceen Orient, ont besoin d'un homme sur à la Propagande; les Allemands, pour leurs convoitises océaniques, d'un auxiliaire zélé. M*^'" Domenico Jacobini ne manque pas à la tache. Il déteste la France et tout ce qui Taime, mais ses passions politiques sont magistralement dissimulées.

Des secrétaires particuliers du Pape, M*' Vol-

pini, M*' Angeli, \P' Maritii, il y a peu à dire; ce sont des prélats gracieux, souples, de bonne humeur; mais que Timportance secrétariale de M" Boccali prime encore et tient dans Tombre.

Les deux maîtres-camériers du Vatican, ceux que connaissent tous les étrangers, dont ils emportent le plus frappant souvenir, sont : M" Macchi et M""" (4alaldi. Le premier tient les clefs de la chambre du souverain, le second v introduit les ambassadeurs.

Une figure mince, que recouvre tout entière un nez énorme, majestueux, un nez mémorable, flanqué de deux petits yeux noirs et perçants ; une taille pas très iiaute, mais mince et voûtée, comme si elle était encore trop haute ; une allure distinguée, tels sont les signes extérieurs de M*' Macchi.

Neveu de lancien doyen du Sacré-Collège, frère d'une ex-élégante romaine et d'une humble religieuse du Sacré-dœur, au couvent de la Trinité des Monts, M*^' Macchi est né homme d'église et homme du monde, deux qualités requises pour exercer les fonctions de cerbère du Vatican. Sa porte est continuellement assiégée par les dames : c'est le poste avancé des appartements pontificaux, r/estlui qui dispense les billets d audiences particulières lît publiques; c'est par lui qu'on voit

le Pape ! Quelle Américaine, quelle Anglaise, quelle matriarche française voudrait quitter Rome sans avoir contemplé le roi des prêtres? M*' Macclii résiste comme il peut à ces assauts féminins. On le bombarde d'invitations, de tapisseries, de tableaux de sainteté, de jolis meubles, de sourires. Les lèvres les plus gracieuses, les plus parfumées baisent cette main puissante qui ouvre la porte du Pape. A combien de tentations, de sollicitations, de séductions même, n'est pas exposé le maitre de la chambre d'un souverain qui n'aime guère les visites, et de quels sacrifices n'est pas capable la curiosité d'une femme, surtout d'une dévote? Que ne ferait-on pour voir un pape? Le grand nez de M" Macchi ne rebute pas ces dames, et « grand nez n'a jamais gâté beau visage ». M" Macchi ne demanderait pas mieux que d'être relevé d'une fonction si laborieuse, mais il est encore jeune et rheure de la retraite n'a pas encore sonné.

M^ Cataldi, préfet des cérémonies, n'est pas moins en butte que son collègue à ce genre d'assauts. Il offre plus de surface pour y résister; et dans ces derniers temps, il a beaucoup vieilli. Le prélat mondain a la goutte, et son obésité s'exagère. Il n'est pas de meilleur homme dans toute la prélature. M*' Cataldi a beaucoup voyagé; il a

des amis partout, surtout en France. Il a rendu d'innombrables services. Le I^ape l*a en grande affection, et quand arrive quelque accident au bon Cataldi, lorsqu'une médisance ou une calomnie franchit le seuil du cabinet pontifical, ce qui ne manque jamais h la moindre occasion, Léon XIII, si rigide pour lui-même, sait être indulgent pour ses dévoués serviteurs. M*' Cataldi aime tendrement la France et ne veut aucun mal à M. Grévy. Il se platt à vanter la délicatesse avec laquelle il a été reçu h TElysée, et il ne comprend rien aux reproches qu'on adresse autour de lui à la République française.

II fut envoyé comme ablégal pour porter la barrette à M^ Czacki. Les cuirassiers officiels et le déjeuner de TÉlysée ont laissé d'imposants souvenirs à Texcellent prélat. L'hospitalité de M. Grévy lui a plu, et il hausse ses larges épaules quand on accuse votre Président de parcimonie bourgeoise. Après le repas, le chef de TÉtat remit, suivant Fusage, à M^ Cataldi la croix d'oflicier de la Légion d'honneur; il fil le même cadeau à l'autre ablégat chargé de la barrette destinée à W Lavigerie. Mais M"' Wilson prit à part M" Cataldi, et lui dit : « Mon père sait bien quel rang vous occupez dans la Cour pontificale. L'usage s'oppose

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à ce que vous soyez traité aujourd'hui autrement que votre collègue ; mais à Rome, vous trouverez à l'ambassade française la croix de commandeur. » Ainsi fut fait, et M" Cataldi bénit M. Grévy.

M^ Cataldi, avec toutes ses relations étrangères, dispose d'une singulière puissance, et à son insu. Il a contribué plus que personne à Télection de Léon XIII. Voyageant tout Tété, accueilli chez tous les évéques comme un missus dominicus, on lui adresse invariablement cette question : « Qui sera le prochain pape? » Il répondait alors : « Pecci. » Le cardinal Pecci l'appelait sans cesse à Pérouse pour organiser ses cérémonies. Je ne sais quel nom part aujourd'hui de cette bouche d'oracle. Une élection annoncée confidentiellement aux électeurs est aux trois quarts faite. M^' Cataldi affirme que le prochain pape s'appellera Grégoire XVII ou Clément XV. Comment s'appelle-t-il maintenant? Mystère et discrétion : en tout cas, ce ne sera pas Léon XIV.

Il y a aussi des prélats tout à fait laïcs. Ce sont des seigneurs qui se croient une haute importance, des chambellans de fière mine. Je ne parle pas des princes Colonna et Orsini, à qui est échu le privilège familial d'être princes assistants au trône pontifical. Le prince Colonna aime mieux

assister au Irone du Quirinal; le prince Orsini néglige son office. Je ne parle pas non plus du commandant de la garde noble, le prince Altieri : c'est un militaire. Mais il y a au Vatican toute une armée de camériers de cape et d'épée, qui font le service des antichambres, et qui contribuent à maintenir Tordre dans les cérémonies pontificales.

Do France, d'Allemagne, d'Espagne, voire d'Angleterre et de Suède, arrivent chaque hiver à Rome de nobles personnages qu*attire le plaisir de se promener au Vatican dans un appareil bizarre. Ils portent sur la tôte une toque noire garnie d'une vaste plume; au cou une collerette tuyautée à la Henri IV, sur le corps un pourpoint de soie et de velours avec des crevés, sur la poitrine une chaîne de chrysocale, aux jambes un maillot de soie noire. C'est plaisir de voir l'importance de ces chambellans, qui se recrutent dans la fleur du cléricahsme international, mais rarement dans Taristocratie de l'esprit. Cette importance n'est surpassée que par celle de leurs femmes, toutes fières de se dire dames de la Cour, dames d'honneur de Sa Sainteté.

Cette manie inoflFensive de porter un costume de mélodrame fait un grand nombre de victimes. Le malheur est que cela ne se porte qu'au Vatican.

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Un camérier de cape et d'épée a voulu arborer un jour son uniforme dans une procession en France, on Ta pris pour un suisse d'église et on lui a demandé ce qu'il avait fait de sa hallebarde. Mais l'usage s'établit déjà dans le monde clérical de porter en soirée la lourde chaîne de chrysocale, avec la tiare et les clefs pontificales. Si vous en rencontrez, ne confondez pas ces insignes avec ceux de la Toison d'or ou de l'Annonciade. La dignité de camérier du pape est bien moins difficile à obtenir. Moyennant un juste prix et un certificat de bonnes vie et mœurs, cela ne se refuse pas. 11 paraît que c'est un grand bonheur de se déguiser périodiquement dans une église. Beaucoup préfèrent le bal masqué. C'est affaire de goût.

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