DIXIÈME LETTRE
Les religieux vivent retirés du monde ; il semble donc téméraire de les faire figurer dans une galerie de portraits mondains. Miiis nous sommes à Rome, dans la ville sainte, dans la capitale des pF'étres et des moi nés. Les ordres réguliers tiennent, dans le milieu de TÉglise, une place aussi importante que les corps spéciaux, les corps d'élite dans une armée. S'ils semblent se retirer du monde, ce n'est pas pour s'en désintéresser, c'est au contraire pour n'être ni entraînés ni distraits par le courant des choses, afin d'y faire sentir leur action plus puissante. Tel chef, ou même tel simple membre d'un ordre religieux, tel moine aux pieds nus et vêtu
de bure, dispose d'une force matérielle cl morale cent fois plus considérable qu'un opulent cardinal. Le V. Joseph n'a-t-il compté pour rien dans Thistoire de Louis XIII? Eh bien! Rome est plein de pères Joseph. On en heurte à chaque pas. Je crois qu'ils sont plus nombreux encore dans la ville éternelle qu'ils n'étaient sous la domination des papes. M. Gambettaqui n'aimait pas leurs vêtements multicolores, a dû passer de vilains quarts d'heure durant son séjour de Rome.
Le Gouvernement adopte à l'égard des couvents une tactique fort différente de la tactique républicaine française. Vous êtes un peuple théâtral. Vous avez organisé une persécution dramatique, à laquelle on a répondu par une résistance également dramatique. Du côté des expulseurs, des serruriers, des commissaires de police, des écharpes, des gants gris perle, des pompiers, des torches ; du. côté des expulsés, des attitudes de martyrs, des bénédictions entre les files de sergents de ville, des miserere dans les chapelles, des tocsins, des cris de femmes. Et en fin décompte, quel résultat? Des portes brisées, des émotions scéniques, du tapage, des Caligulas et des victimes pour rire. On a supprimé les ordres religieux ; ils ne s'en portent pas plus mal; on les a dispersés, jamais il ne
se sont si bien tenus. On les a chassés par la porte : ils sont rentrés par la fenêtre ; ils ont gardé leurs propriétés, leurs règles. La comédie finie, les commissaires sont rentrés chez eux, les moines aussi.
Les Italiens sont gens pratiques. Ne les jugez pas sur leurs discours, sur leurs proclamations, sur leurs gestes. Vous les prendriez pour des tragédiens. Leur éloquence est sonore et redondante, mais leur conduite est très précise, très positive. Ils parlent chaudement, ils agissent froidement. La poésie et la rhétorique ne sont que des manteaux dont ils s'aflFublent par tradition, par éducation classique, par mode méridionale. La nature les a doués d'une belle voix, de visages décoratifs; lart leur a donné une langue essentiellement oratoire et lyrique. Ils s'en servent; mais au fond ce sont des calculateurs fort terre-à-terre. La question desçuaftrimimme toutes les autres. Leur politique est affaire d'arithmétique, et tout se réduit à une addition ou à une soustraction.
A l'égard des ordres religieux, ils ont adopté ce dernier mode d'opération, et là s'est bornée leur persécution. Les Français suppriment législativement, les Italiens confisquent légalement. On a donc, dans toute l'Italie, incainéré les biens du
clergé tant régulier que séculier. L'affaire s'est passée sans bruit, elle se continue sans scandale. Les moines italiens s'y résignent très philosophiquement. Dieu leur avait donné ces biens : César les leur reprend ; Dieu les leur a déjà rendus. César les reprendra sans doute encore, et ainsi de suite jusqu'à la consommation des temps. Les Italiens n'ont garde de supprimer les ordres religieux ; ce serait tuer la poule aux œufs d'or, manger la vache à lait. Ils les dépouillent d'un couvent ; ils les laissent en bâtir un autre plus magnifique encore, tout à côté. Puis, quand le moment sera venu, quand toute la fortune des moines sera amplement refaite, nouvelle incamération. Les moines italiens, romains surtout, se chargent de faire la quête dans le monde entier, au profit du Gouvernement. Le Gouvernement n'est pas si bête que de les déranger dans une occupation si lucrative, et ainsi la Rome chrétienne, comme la païenne, continue a s^enrichir des dépouilles de l'univers.
Les nouveaux quartiers de l'Esquilin, bâtis sur les plans du nouveau régime, sur le modèle de Turin, sont déjà peuplés de moines, aux trois quarts. Ces grandes rues à la piémontaise sont garnies de couvents à la romaine. La nouvelle via iMentana, qui va de Sainte-Marie-Majeure à Saint-
Jean-de-Latran , n'est guère qu'une série d*abbayes neuves. C*est une réserve de beaux édifices que le Gouvernement laisse accumuler pour ses besoins ultérieurs. Quant aux moines, ils savent très bien ce qui les attend. Ils bAtissent quand même, d'abord parce que leur instinct est semblable à celui du castor ; ils bâtissent pour le plaisir ; puis il n'est ni désagréable de b&tir avec l'argent des autres, ni bien ruineux d'en être dépouillé, alors qu'on est sûr que les autres ne se lasseront pas d'en donner.
Outre les grands moines qui font partie du Sacré- Collège, et qui, à ce titre, entourent le Pape, comme les Pitra, les Celcsia, de l'ordre de saint Benoit, les Zigliara, de celui de saint Dominique, les Massala, de l'ordre des Capucins, les Franjelin et les Masella, de la compagnie de Jésus, les Capecelatro, de l'Oratoire, etc. etc., Léon XIII a encore confié aux religieux d'importantes fonctions au Vatican. Le préfet des palais apostoliques, celui qui délivre au nom du Pape les imprimatur aux pieux écrits, est un dominicain. Le prédicateur du Vatican est un père capucin, un moine mendiant! C'est lui qui, les pieds nus, dans son froc grossier, enseigne la parole de Dieu, au temps de l'avent et du carême, à ces cardinaux, à ces cvêqucs, à ces prélats, si
orgueilleux de leurs bijoux et de leur dentelle. Il prêche devant le Pape, ou plutôt, comme le Pape, docteur suprême et infaillible, ne saurait être prêché publiquement, le Pape l'écoute derrière un voile. (Vest rhomme qui entend la parole rustique du capucin ; le Pape n'est pas là !
Comme il est naturel, la plupart des grands ordres religieux ont à Rome leur général et leur couvent généralice. Les Chartreux, dont le général habite la Grande Chartreuse du Dauphiné, n'y sont représentés que par un procureur général, ainsi que les Oratoriens et les Sulpiciens, congrégations françaises, et les frères de la doctrine chrétienne. Les Bénédictins ont leur maison mère au Mont-Cassin ; mais c'est de Saint-Calixte au Transtevere que leur général gouverne la légion de Saint-Benoît. Les Dominicains ont leur général à la Minerve^ c'està-dire au reste du couvent attenant à Téglise de Santa-Maria-sopra-Minerva. Les Capucins possédaient hier leur immense couvent généralice de la place Sorberini, et les Franciscains leur superbe et antique forteresse de YOracœii. On vient de les en déloger pour construire le monument de Victor- Emmanuel au Capitole. A ce propos, M. Depretis a prononcé une oraison païenne, qui ressemblait à une revanche de Jupiter sur le Christ. Mais les
Franciscains sont déjà installés Via Merulano dans un immeuble moins grandiose mais plus commode. Les Jésuites, le seul ordre que le gouvernement italien ait sérieusement incommodé, ont dû abandonner leui's extravagantes églises du Gesu et de Saini-If/nace, leur immense collège romain, pour établir leur généralat, auprès de Florence, à Fiesole. Cependant ils restent à Rome en fort grand nombre; c'est TÂllemagne qui leur a donné asile au collège Germanique de la via del Seminario. Là habite (*e savant V. Cornoldi, dont rinfluence est si grande, un véritable homme d'État; là enseigne le P. Sanguinctli, le docteur le plus ferré du monde sur le droit ecclésiastique international, le P. Angelini, le bol esprit de la Compagnie, un gracieux poète latin, mais par-dessus tout un épigraphiste qui en remontrerait à toute votre xVcadémie des Inscriptions. Il ne s élève pas un monument religieux, statue, tombeau, église; il ne se célèbre pas une foie, sans que le P. Angelini ne compose une inscription. Les vieux Romains excellaient dans cet art diflicile de faire parler les pierres pour Téternité. Leur langue concise et forte se prêtait merveilleusement à celte éloquence sculptui*ale , et le ciseau de leurs ouvriers a gravé plus de chefsd'œuvre d'épigraphie que le ciseau de leurs artistes
n'a sculpté de chefs-d'œuvre de statuaire. Le P. Angelini a retrouvé ou plutôt a continué la tradition de celte éloquence toute sobre, toute forte, toute romaine. En lui survit la branche la plus originale, la plus nationale de la littérature latine. Le P. Secchi a laissé à l'observatoire du collège romain des élèves devenus des maîtres, sans avoir atteint sa gloire. Le Gouvernement, qui a proscrit les jésuites, a admis le buste du P. Secchi au Panthéon des grands Italiens, au Pincio, non loin de Garibaldi et de Napoléon ! On a placé sa statue, à cheval sur le méridien de Rome.
Les jésuites romains possèdent encore de florissants collèges, celui du Père Massimo, au mont Quirinal, qui reçoit la jeunesse de toute origine et donne un enseignement religieux, mais non hostile au nouvel ordre de choses. Le Père Massimo, que Léon XIII doit toujours faire cardinal, est le frère du prince don Camille Massimo. Mondragone, splendide établissement qui. appartient aux Borghèse, reçoit plus spécialement les fils du patriciat fidèle au pape. Le Père Bonnami, qui dirige ce collège unique au monde par la somptuosité de l'installation, est un homme du monde accompli, en même temps qu'un proviseur du plus grand mérite. Mondragone n'a de rival à
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Itome que le collège Mazzareno, dirigé par des prêtres, mais placé sous la tutelle de TÉtat, et où sont instruits les jeunes nobles de toute opinion. Pour les accoutumer à figurer dans les salons, on les affuble, dès Tftge le plus tendre, d'un frac, d'une cravate blanche et d'un chapeau à haute forme, dont Teffet est des plus comiques, lorsque ces enfants vont à la promenade.
La famille des Bénédictins se divise en rameaux innombrables. Les bénédictins savants, ceux qui confirment les proverbes sur le labeur des bénédictins, relèvent soit du Mont-Cassin, soit de Solesmes. Le cardinal Pilra est à Rome le représentant et le protecteur de la gent de Solesmes. La doctrine du Mont-Cassin passe pour incliner vers le libéralisme. C'est du Mont-Cenis qu'est sorti ce savant de premier ordre qui a nom dom Tosti, que Léon XIII a nommé vice-archiviste du Vatican, sous l'autorité immédiate du cardinal llergenrœther. Dom Tosti n'a jamais dissimulé son bon vouloir pour le nouveau gouvernement qui l'a chargé de la garde du Mont-Cassin, considéré comme monument historique. Le Mont- Cassin aurait-il gardé quelque empreinte de celui que la légende rapporte avoir été son constructeur ? On sait que la célèbre abbaye est située sur
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une montagne assez haute, à peu près à mi-chemin entre Rome et Naples, par la route que suit actuellement le chemin de fer. C'est un monument d'une étendue et d'une richesse incroyables. Le transport de tant de matériaux lourds et précieux au sommet du mont a toujours passé pour miraculeux. Mais la légende dit que cette fois le miracle fut accompli non pas par le bon Dieu, mais par le Malin. Saint Benoît, tenté par le diable, aurait signé un pacte et ordonné à son puissant associé de charrier là-haut ces pierres et ces marbres. Puis quand Satan eut exécuté sa difficile besogne, avec une rare conscience, que les architectes d'aucun temps n'ont égalée, saint Benoît alla visiter les travaux. 11 s'en montra fort satisfait; mais quand Satan exigea son salaire, le saint, plus malin que le Malin, lui répondit à coups d'oraisons et d'eau bénite. Il consacra à Dieu le nouvel édifice, et le diable, honteux et penaud, en fut chassé. Le diable, au moyen âge, s'est toujours laissé berner avec cette candeur. Il a bien pris sa revanche depuis lors. Mais les mauvaises langues de Solesmes, où n'y a-t-il pas de mauvaises langues? prétendent que ces Pères du Mont-Cassin n'ont jamais perdu entièrement leur vertu maligne, et que les bénédictins de là-haut
y sont plus sujets aux tentations que ceux d'ailleurs. La tentation d'aujourd'hui, c'est une certaine complaisance aux envahisseurs du domaine sacré. Soyons justes : elle n'a pas séduit tous les Cassinésiens ; c'est de là qu'est sorti, après tant de saints, l'admirable et vertueux cardinal Celesia, archevêque de Palerrae. C'est de là qu'est sortie la très noble colonie des bénédictins qui desservent la basilique de Saint-Paul-hors-les-Murs, et dont l'abbé, ayant rang d'évôque, est un homme des plus remarquables par la science et la piété. Rien n'égale [la splendeur décorative, théaltrale, mondaine, presque païenne, de cette quatrième des grandes basiliques romaines, construite dans la campagne, dans un désert marécageux et fiévreux. Après un incendie, elle a été rebâtie par Pie IX. C'est là que figure la galerie en mosaïque de tous les papes, de saint Pierre à Léon XIII. Il y a place encore pourune vingtaine de successeurs, et après? sera-ce la fin du monde, ou celle de l'église romaine, ou seulement celle de la somptueuse basilique? C'est là, sur la via Osiiensis, qu'avaient été transportés les restes de saint Paul, avant qu'on les ait réunis à ceux de saint Pierre, sous la confession de la basilique vaticane. Saint-Paul-horsles-Murs n'a pas d'archiprêtre, pas de chapitre, si
ce n'est celui de Tabbé bénédictin, un chapitre tout noir, qui fait contraste avec la mondanité de la basilique.
Un ancien curieux conflit s'est élevé entre le Vatican et le Quirinal, au sujet de celte basilique. Elle ne fait pas partie du domaine réservé au Saint-Siège par la loi des garanties. Des quatre grandes basiliques, c'est la seule qui dépende du gouvernement du Quirinal. Au point de vue architectural, ce lot du Roi n'est pas méprisable ; mais c'est un palais paludéen. N'importe! Le Roi a prétendu achever les travaux commencés par Pie IX, et il les achève aux frais de l'État. Le Pape a protesté ; il a dénoncé comme une nouvelle usurpation ce droit que s'arrogeait le Gouvernement d'enfouir des miUions dans ce marécage. On a passé outre et une colonnade merveilleuse, d'incomparables mosaïques décorent, malgré le Pape, la maison de saint Paul. Et tandis que la monarchie de Savoie poursuit ces ruineux travaux, c'est là qu'on a célébré à Rome le centenaire de l'intransigeant saint Grégoire VII, le patron du pouvoir temporel!
Non loin de Saint-Paul-hors-les-Murs, à quelques milles de là, dans une région plus sauvage et plus malsaine encore, s'élève une célèbre abbaye possédée par d'autres fils de saint Benoit, ceux qui
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travaillent, non de Tesprit, mais des bras, les pères Trappistes. Une des chapelles de ce couvent s'élève à l'endroit môme d'où saint Paul, gn\ce à son privilège de citoyen romain, eut l'honneur d'avoir la tète tranchée, au lieu d'être crucifié. Sa tête, coupée sur la quatrième borne milliairc de la route d'Ostie, borne qui existe encore sur la place même, rebondit trois fois, et chaque fois qu'elle toucha la terre jaillit une fontaine d'eau vive :les trois fontaines, ou les pèlerins viennent boire, ont donné leur nom à l'abbaye des Trappistes. Ces moines-là, le Gouvernement ne les a pas dépossédés, au contraire il les a gratifiés. Il leur a concédé une immense étendue de la campagne romaine, à charge de la cultiver, de Tassainir et de la planter d'eucalyptus. Les Trappistes ont établi là une àuperbe exploitation agricole ; grâce au concours des forçats du voisinage que le ministère a par surcroît mis à leur disposition. A la longue, les Trappistes ont réussi à rendre leur abbaye, non pas habitable, car ils grelottent la fièvre, mais un peu moins homicide. L'eucalyptus pompe l'eau; il fait mal, mais enfin à peu près, l'office de ces canaux de drainage dont les Romains avaient sillonné leur campagne, et que la barbarie des âges suivants a laissés s'engorger et se rompre. On est plus long-
temps malade aux Trois-Foùtaînes; c'est un petit progrès. Le vin des Trappistes est renommé, comme leur liqueur d'eucalyptus qui passe pour guérir, ou du moins pour prévenir la fièvre paludéenne.
Beaucoup de religieux chassés de la grande Trappe française ont eu l'héroïsme de chercher un refuge aux Troîs-Fontaines. Ils y travaillent, ils y meurent pour le compte de l'Italie, sous les ordres d'un abbé italien. C'est plaisir de trouver, dans ce désert, des fils de bonnes familles françaises, qui ne sont pas tous condamnés à l'éternel silence, et qui parfois se souviennent de la vie passée dans le monde. J'en ai entendu un qui fredonnait des airs d'opéra, voire d'opérette, et qui s'oubliait à prononcer quelques mots d'argot parisien, en détaillant aux étrangers les merveilles de son couvent. Le pauvre garçon cumulait les fonctions de portier avec celle de lampadaire ou lampiste.
J'ai vu là aussi un jeune journaliste également parisien, riche, noble, q^ui, à la suite d'une aventure de jeunesse, s'était cru la vocation. Pendant quatre ou cinq jours, il a obéi à la règle. Puis il est retourné au monde, et enfin il a disparu, non plus dans une Trappe. 11 regrette peut-être aujourd'hui ses quatre jours de couvent! Les Trap-
pistes français ne vivaient pas en très bonne intelligence avec leur abbé italien. Les journaux ont parlé d'une émeute ; Tabbé italien devait ôtre chassé par les moines français. La paix du clottre!
A Rome les enfants de saint Dominique vivent confinés dans leurs études. On ne les rencontre guère que dans leur étrange et sombre église de la Minerve. Ils y sont docteurs plutôt que prédicateurs. Je ne crois pas que l'influence des grands libéraux dominicains, le P. Lacordaire ou le Père Didon ait franchi les Alpes. Mais il s'en faut qu'elle ait gagné même tout l'ordre français. Le P. Monsabré, avec sa rigide et savante dialectique, donne mieux l'idée des Dominicains austères (je parle de l'austérité intellectuelle, l'austérité religieuse et morale n'a jamais manqué aux plus hardis des Frères prêcheurs) qui entourent le général de l'ordre.
De saint François d'Assise, est sorti un des ordres les plus humbles, mais les plus puissants du monde. Roi et prince se sont fait gloire de ceindre leur écusson du misérable et glorieux cordon! Si les Jésuites enseignent l'aristocratie, si les Dominicains prêchent les lettrés et les philosophes, aux fils de saint François l'apostolat du peuple, la mission, non seulement parmi les sau-
vages exotiques, mais parmi les paysans ou les ouvriers. Le P. Massaïa, aujourd'hui cardinal, est la gloire contemporaine de Tordre. Mais c'est un sujet d'admiration que de rencontrer sous cette bure, dans ce triste équipage de mendiants du Christ, des hommes d'une éducation, d'un savoir, d'une distinction achevée. Ces ordres pauvres attirent de préférence l'élite des désabusés du monde. 11 ne nous appartient pas de lever le voile qui cache le .nom de ces sublimes apôtres du renoncement et de la misère. Les plus hautes conditions sociales ont leurs représentants dans ces couvents de saint François.
L'ordre se divise en Franciscains et en Capucins, sans parler des tiers-ordres réguliers qui abondent, et qui se reconnaissent au cordon. Les Capucins s'appellent Frères mineurs de Tobservance; ils se prétendent revenus à la règle primitive établie par le héros d'Assise, et dont les Franciscains auraient altéré la rigidité. Ils se reconnaissent au port de la barbe, qui distingue les capucins. Si le général Boulanger se fait jamais ermite, il se fera capucin.
Jusqu'à ces dernières années, les Franciscains et les Capucins étaient gouvernés par un même général, bien que les deux familles vivent plutôt
en rivalité qu'en fraternité. Le général franciscain habitait cette vieille tour cassée de rOracœli, au Capitole, que le marteau des démolisseurs va abattre. Cette tour au moyen âge avait servi de retraite aux Papes; ils y étaient moins somptueusement logés qu'au Vatican ; c'était l'ère des saints et des héros. Hien de plus romantique que ce vieux couvent de VOraeœlij bûti sur la pointe extrême du rocher capitolin, sur l'emplacement des dépendances du temple antique de Jupiter. Ce n'étaient que sombres couloirs, mystérieux escaliers aboutissant à des poternes, un château d'Anne Radcliflfe. L'église seule, très riche et très antique de ÏOracœliya rester seule, pour représenter au Capitole le triomphe du Christ sur le paganisme. C'est là que Ton conserve dans For et les pierreries le Bambino miraculeux si cher au peuple romain. Un artiste franciscain le tailla d'un ciseau naïf, vers le xiv* siècle, dans un tronc d'olivier coupé au jardin de la Passion, puis il s'endormit. Pendant son sommeil, un ange descendit qui orna la pieuse image de ces fraîches et brillantes couleurs, dont l'éclat est impérissable et qui n'a jamais été renouvelé. Dès les premiers temps, l'image miraculeuse eut la vertu de guérir les enfants malados. On le portait au chevet des
berceaux, pour rassurer Tangoisse des mères. Un jour, une mère dévotement sacrilège osa abuser du précieux dépôt : elle substitua au fiambino un fac-similé merveilleusement imité, qu'elle rendit aux Franciscains, gardant pour elle et cachant le Palladium de la santé du fils chéri. On ne s'aperçut pas du larcin; mais à quelques jours de là, au milieu d'une grand'messe à VOmcœli, on fut tout surpris de voir sur le maître-autel le BambinOj le vrai BambinOy tout souriant et tout radieux. 11 s'était échappé de sa prison, et il était revenu seul auprès de ses chers Franciscains. De ce jour, Tenfant voyageur porta des pantoufles de perles et de rubis. Il possède aussi un superbe carrosse, don de la famille Torlonia, dans lequel il va rendre visite aux enfants agonisants. Mais on ne le confie plus aux familles. Si le Bambhio rougit en franchissant le seuil de la chambre , Tenfant malade sera guéri : s'il pâlit, pleurez, pauvre mère, votre petit sera bientôt un ange; Dieu se Test réservé.
Il y aurait un volume à écrire sur cette maison généralice des Franciscains et sur l'église d'Oracœli. Les vieux Romains ne se consoleront pas de la ruine des couvents et le monument de Victor-Emmanuel, élevé sur ce domaine sacré.
n'ajoutera rien à la popularité de la dynastie. On tarde à lui déblayer la place, comme si une sorte de religion retenait les entrepreneurs et les ouvriers qui porteront la pioche dans ces murs vénérables.
Le P. Raphaël, procureur des Franciscains pour la France, est un des hommes les plus instruits, les plus sages, les plus influents de Rome.
Depuis deux ans, Léon XllI a permis aux Capucins d'avoir un général à eux. En vertu des lois sur les biens ecclésiastiques, la maison généralice des Capucins de la place Rarberini fait retour à TÉtat. Car les Italiens n'ont garanti aux Ordres religieux la possession de leur maison même que pour la vie du général existant en 1870. C'était un vaste couvent, une vraie ville de cellules. L'un des Capucins les plus populaires de Rome est encore un Français, le Père Pie. Il exerce les fonctions de secrétaire du général. C'est le confesseur et le directeur attitré de toutes les nobles étrangères, de toutes les pieuses pèlerines qui passent à Rome leurs hivers, dans la tiédeur du climat et l'ardeur de la foi. Aussi modeste qu'il est méritant, le Père Pie exerce à Rome sur la société, et aussi sur tout Tordre des Capucins, une action humble, discrète, mais puissante. Sa figure
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est de celles que n'oublie jamais quiconque a vécu h Kome. Son nom sert de mot de ralliement et de passeport pour rapprocher des gens qui ne se connaissaient pas. Avoir aimé le Père Pie c'est être déjà uni par le lien d'une chaude sympathie commune.
Les Carmes habitent le couvent attenant à Téglise de Notre-Dame-des-Victoires, auprès du ministère des Finances. Leur église a été magnifiquement restaurée par le pieux duc Alexandre Torlonia qui Ta ornée de fresques qui sont assurément le plus bel échantillon de Tart moderne en ce genre. C/est là qu'on voit la fameuse statue, la Sainte Thérèse du Bernin. La mystique amoureuse repose, à demi soulevée par l'extase; son regard est noyé dans la volupté. Un bel ange adolescent, un Cupidon chrétien, sourit délicieusement ct^ s'apprête à lui lancer en plein cœur la flèche délicieuse. Le chevalier Bernin entendait singulièrement le mysticisme. Partout ailleurs que dans une église, ce groupe ferait scandale.