ONZIEME LETTRE
C'est encore de robes violettes ou noires, sans paniers ni tournures, que je veux parler. Le tour (les jupes viendra plus tard.
A Home, en dépit des révolutions,
Du côté de Ja robe est la toute- puissance,
du côté de la robe et des mentons bleus. Ce n'est pas à dire qu'une jupe bien portée et un menton rose n'y jouissent d*autant de privilèges qu'en aucun pays du monde. Mais, pour exercer une influence souveraine, fascinatrice sur la société romaine, la jupe a besoin de lalliance de la
robe. Oh! alors, quand une robe s'acoquine à une jupe ou réciproquement, on ne sait à quels sommets Tune portant l'autre ne saurait s'envoler, il faut pourtant reconnaître que ces combinaisons intimes de deux vêtements , si mal faits en apparence pour former groupe, ne sont pas aussi fréquentes qu'on le pense, même en cette Rome si décriée. Les ménages d'Héloïses et d'Abélards durent peu dans la ville éternelle. Est-ce parce que les Abélards, y abondant à l'excès, se supplantent trop aisément dans l'éducation des Héloïses? Estce aussi parce que les Abélards n'y ont pas ces contraintes de fidélité qui ont immortalisé leur ancêtre? Laissons le soin de résoudre ce problème aux chroniqueurs galants de la Rome ecclésiastique. Nous n'avons à envisager ici que les robes politiques ou aspirant à le devenir.
Une des plus remarquables est celle de M*' Mourey, auditeur de rote pour la France. Qui n'a rencontré au Corso ce prélat livide, flanqué d'un grand abbé blondin, son inséparable élève? M'"" Mourey marche la tête en avant, son œil furetant devance la rapidité de son allure inquiète et tourmentée. Où va-t-il ainsi toujours? Seul, le grand blondin le sait. A coup sûr, ils vont là où Ton jase, là où l'on caquette, là où Ton intrigue;
ils vont à ces sources vives de fiel et de médisance que distillent tant de palais romains, et ils s'y abreuvent avec délices. Ils ne se parlent guère entre eux : mais on comprend qu'ils se devinent. La bouche du prélat rumine, sans s'ouvrir, quelque amertume ou quelque ironie, (lelle de Tabbé répond par un rictus silencieux à la muette grimace du patron. Ils jouissent ainsi toute la journée de cette communion dans la pensée sardonique. M'' Mourev fut l'élève, le confident, le second, l'exécuteur testamentaire, l'historien du P. Lacordaire. Est-ce de }j;ré ou de force qu'il jeta ensuite aux orties le froc blanc de saint Dominique? On raconte l'histoire de ce changement d'habit au fond des sacristies. L'abbé Mourev, protégé par M. Gambetta, devint bientôt M*' Mourey, auditeur de rote pour la France, une sinécure, jadis rétribuée et conduisant aux grands honneurs d'église, à présent gratuite et impasse. Combien d'évéchés M*^^ Mourey n'a-t-il pas convoités, a|)prochés, savourés d'avance, et n'a-t-il pas vus échapper h ses mains avides? M. Flourens voulait bien, le cardinal Guibert ne voulait pas; or, la coopération de ces deux puissances était alors nécessaire pour faire un évoque français. Aujourd'hui, toutes deux ont disparu, survivant
peu à lallocation budgétaire attribuée à l'auditeur de rote. M*^^ Mourey n'est pas évêque et ne le sera sans doute jamais. Il vieillira dans ces stériles honneurs, à côlé de ce jeune élève qui ne sert plus à rien dans une étude vide de dossiers, auprès d'un tribunal muet. Il vieillira... Il vieillit, et se renfrogne dans une résignation rageuse. ^ Assidu dans tous les salons, M^' Mourey y apporte une espèce de verve froide, de politique violemment tempérée, de théologie venimeuse. Il semble toujours vouloir dire : « Quel grand homme perd TÉghsc! Quel évêque, quel cardinal j'aurais pu être! L'ingratitude de la République et du Saint-siège gaspille en moi plus de cent aunes de l'étoffe d'un Machiavel mitre. »
M^"^ Puyol, supérieur de Saint-Louis-des-Fran- (jais, voudrait bien épargner à M*^*" Mourey l'ennui de son oisiveté. Il cumulerait volontiers sa charge avec la sinécure de la rote. Il en a même fait l'offre au Gouvernement. Mais le Gouvernement a bouché ses oreilles. Que ferait-il alors de M^'^Mourey, et ensuite quel équivalent trouverait-il pour M^ Puyol k un tel cumul de dignités?
Le supérieur de Saint-Louis-des-Français possède un des plus beaux, un des plus fins esprits de la Rome ecclésiastique et même laïque. C'est
2o8 LA SOCIÉTÉ DE UOMË.
un maître dans Fart de causer élevé à la bonne école des Tuileries impériales et de la Sorbonne universitaire. Parisien rafliné, quoique Basque d'origine, égaré dans cette Itome, un peu lourde en sa théologie, un peu poncive en sa diplomatie, il rencontre trop rarement à son gré un parttier capable de comprendre son parisianisme transcendant et d'y répondre. S'il se laisse aller, il effarouche les âmes timides ; s'il se retient, il n'est plus lui-même. Oh 1 l'érudit, oh ! l'aimable causeur! Que son grand ne/ aristocratique a flairé d'histoires amusantes? Que son œil pétillant sous ' ses lunettes a analysé de choses curieuses depuis les Tuileries de son jeune âge jusqu'à la Rome de son âge mûr ! Que sa bouche diserte a tourné de compliments, décoché d'épigrammes, déroulé de dissertations historiques, philosophiques, politiques ou mondaines !
Il était venu là, à Borne, dans cette grande et noble maison de Saint-Louis-des-Français, dans cette auguste et magnifique paroisse nationale, pour y passer et monter plus haut. Il s'y attarde et cache mal son impatience. Le séjour dans la capitale du monde catholique, à la tête de cette communauté bien dotée, ressemble à un exil. 11 en est venu à ne plus rien négliger pour l'abréger.
OUKLUUES ROBES. 209
Le cardinal Lavigeric avait promis de le tirer de là le plus tôt possible, et le génie du cardinal, même secondé par l'esprit de son compatriote, échoue dans cette tache. Pourquoi? Le stage que M^"" Puyol fît aux Tuileries en qualité de chapelain, pèse assez lourdement sur sa carrière; les républicains ne le lui pardonnent guère. Sans doute, il est aujourd'hui leur ami, mais alors ce sont les catholiques qui lui en veulent. Puis, étant très fort, très habile, très désireux d'arriver, il a trop Tair d'être ce qu'il est. 11 manque d'onction. Il ne sait pas assez s'enfuir vers les saules. 11 ne redoute pas le fardeau des dignités ; on sent qu'il ne s'en croirait pas accablé, qu'il ne gémirait pas en les recevant. Il lui manque soit un peu d'abnégation apostolique, soit beaucoup de cette hypocrisie qui en tient lieu. Les vrais habiles, à rapproche de l'épiscopat, s'écrient : Hélas ! M^"^ Puyol s'écrierait : Enfin! Les honneurs courent après ceux qui les fuient; ils fuient devant ceux qui courent après eux.
M*^ Puyol prend modèle sur les allures de ses amis arrivés. Il se règle sur le cardinal Lavigerie. Il traite avec l'ambassadeur de France comme larchevêque de Carthage traite avec le ministre résident à Tunis. Il lui donne l'eau bénite à la
porte de Saint-Louis, il Tinstalle au chœur. M. Lefebvre de Béhaine ne lui en sait pas autant de gré que M. Cambon au primat d'Afrique. Cela vient sans doute de ce que le cardinal Lavigerie épargne beaucoup d'affaires au ministre de France, et que M^ Puyol en donne beaucoup à l'ambassadeur.
Ce supérieur remuant de votre établissement national a empoisonné la béatitude du comte Lefebvre de Béhaine. Que d'affaires ! Que de tracas! Les négociations relatives à la Chine ont bien moins troublé le repos de cet honnête fonctionnaire que les idées de M*^*" Puyol. Je dis : les idées, au fond, ce prélat n'en a qu'une : celle de s'en aller, coûte que coûte, dût-il s'enfuir sur les ruines de Saint-Louis-des-Français !
Il a travaillé avec la dernière opiniâtreté pour donner Saint-Louis aux missionnaires blancs du cardinal Lavigerie, pour le donner au Pape, afin qu'il y établisse son école des hautes études ecclésiastiques. Il le donnerait au grand Turc, si le grand Turc en voulait, ou à l'empereur de la Chine, si le Fils du Ciel s'installait à Rome pour se rapprocher de son cher ami, le vicaire de Jésus- Christ; je ne sais pas s'il ne le donnerait pas au diable, si le diable pouvait le débarrasser de ce
QUELQUES ROBES. 26i
prieuré de Nessus, et lui octroyer la compensation qu'il attend!
Le pauvre M. Lefebvre de Béhaine a passé les trois quarts de son ambassade à sauver Saint- Louis des entreprises de ce supérieur infatigable à disperser sa communauté, de ce pasteur que ses brebis horripilent, de ce prélat outré d'être entouré de chapelains, quand il voudrait des chanoines!
A part ce travers, M^^^'Puyol fait grand honneur à l'établissement religieux de la France à Rome. Il estime même qu'il lui en fait trop; il n'a peutêtre pas tout à fait tort et] il serait juste qu'enfin M^*" Puyol en vînt à déployer ses remarquables talents sur un théâtre qu'il ne se plairait plus à démolir, et que Saint-Louis rencontrât un supérieur moins impatient d'en sortir.
Mais, depuis la République, Saint-Louis n'a pas été heureux en supérieurs ; il n'a pas gardé longtemps M^"* Druon, jugé indigne de ce poste; il garde trop longtemps M^"^ Puyol qui en est plus que digne, trop digne. Il faudrait là un homme paisible, qui vécût en demi-religieux, dans ce demi-cloître, A Rome, M^^ Puyol ne serait à l'aise que sous un chapeau rouge; encore, préférerait-il, j'en suis sûr, un grand archevêché français, pas trop loin de Paris.
Épuisons la galerie des prélats français.
L'ambassade de France entretient deux prélats, un conseiller théologique, ou canonisle, un clerc national.
Quelle peut être la fonction de ce clerc national? On n'a jamais su bien me l'expliquer. Il joue ou est censé jouer auprès de l'ambassadeur le rôle du prélat aumônier dans le palais des princes romains. Les princes ont leur prélat familier, comme certains cardinaux ont leur gentilhomme. C'est un échange que la noblesse ecclésiastique fait avec la noblesse laïque.
Ce clerc national s'appelle à présent M^"" Chevalier, un gros bonhomme tout rond, au visage souriant, fort adonné, parai t-il, aux labeurs d'archéologie. Il est parvenu à ce poste tranquille, grAce à la faveur de MM. Grévy et Wilson. Il a, en effet, occupé la cure de Chenonceaux, je crois, et soigné la bibliothèque de M"*' Pelouze.
Le canoniste ou théologien de l'ambassade s'appelle M»'* Guthlin. Neveu d'un ancien vicaire général de M*^"^ Dupanloup, sa théologie procède de Técole d'Orléans. (Test un Alsacien, et à ce titre, il est, comme ses compatriotes, tout bon ou tout mauvais. Lequel des deux'.M^ela dépend du point de vue. 11 a pris de rcmbonpoint ef de l'impor-
tance dans ses fonctions ; il a arboré les lunettes d'or, insigne un peu supérieur peut-être à sa position, mais conforme à son ambition. Les lunettes lui donnent un air de savant, et elles voudraient qu'on devinât par derrière un regard profond, des yeux diplomatiques, des prunelles fatiguées de veilles studieuses. Mais personne n'a eu la curiosité de regarder si ce que cachent ces lunettes mérite la peine qu'on y prenne garde. Bien des lunettes ne voilent que de vilains yeux bêtes.
M^*" Guthlin partage son temps entre l'ambassade et le palais Palestra, où habite le cardinal Czacki. A l'ambassade, il est Français; au palais Palestra, il est Allemand ; Allemand aussi au germanophile Moniteur de Rome, la troisième de ses résidences. Car M*^"" Guthlin est un mercure infatigable de haute diplomatie. Il fait une concurrence redoutable à M. de Schlœger, dont il a l'accent, et au cardinal Jacobini, dont il prétend avoir les secrets pour les communiquer à son maître Czacki.
C'est au nom de ce Czacki qu'il exerce une influence dominante sur l'esprit bon et honnête de M. Lefebvre de Béhaine. Il se sert de cette influence pour agir sur l'ambassade comme il convient au Saint-siège et à la Prusse. Il germanise, il prussifie la diplomatie française à Rome.
(llianoinc de Tévéque semi-prussien de Strasbourg, camérier de Tancien nonce a Paris, caneniste de Tambassade française, je ne sais comme il accorde toutes ces fonctions.
Si le gouvernement français avait quelque souci des choses romaines, il écarterait des conseils de son ambassadeur ce théologien bourdonnant, important, ce serviteur de plusieurs maîtres, ce rédacteur officieux de tous les journaux que gouverne la chancellerie privée du palais Palestra. Il soustrairait M. le comte Lefebvre de Béhaine à la dangereuse influence de ce médiocre affairé, sans cesse occupé à tendre dans les jambes de notre diplomatie des fils que d'autres ont ourdis. Il y a bien assez de Prussiens avisés à Rome, sans que l'ambassade française recèle encore des Allemands honteux.
Il faut signaler encore quelques figures curieuses de prêtres français à Kome; par exemple, le Père Eischbach, procureur général des Missionnaires du Saint-Esprit et directeur du séminaire français. Très savant, très rigide, le Père Eischbach s'est trop occupé de spiritisme, de tables tournantes et d'autres sorcelleries. Il s'en est occupé pour les exorciser; mais à force de chasser les esprits, on dit que le sien s'est un peu égaré. Il laisse gouver-
QUELQUES HOBES. 2*55
ner en son nom le Père Bréchet. Voilà un homme célèbre à Rome, une puissance. Econome du séminaire, le Père Bréchet a fait de son austère établissement une hôtellerie qui loge à bon compte les évoques français. Il les pilote dans la ville éternelle, il les initie aux petits secrets, aux intrigues ténues. Son hospitalité n'est ni écossaise ni large. Les évêques en usent pourtant, parce que Texpérience du Père Bréchet les dédommage de rinsuffisance des appartements et du lacédémonisme outré de la cuisine. Sous Pie IX, le Père Bréchet était d'une intraitable intransigeance ; sous Léon XIII, il transige avec une humeur non moins intraitable. Avant tout, il est économe et il soigne les intérêts temporels de sa maison.
Le Père Captier dirige la succursale romaine de Saint-Sulpice, rue des Quatre-Fontaines. Il est le frère du dominicain d'Arcueil, martyr de la Commune. C'est un petit homme qui a Tair froid et réservé des Sulpiciens, leur rigidité gallicane, leur fermeté dans le libéralisme. Il soigne particulièrement M^"" Boccali, le puissant auditeur du Pape, le vice-roi des Pérugins. Il lui offre à déjeuner chaque jeudi. Il offre aussi le gîte et le souper à beaucoup d'évôques de passage, et fait an Père Bréchet une concurrence souvent victorieuse.
:l^ LA SOCIÉTÉ DE ROME.
Un prélat de haute importance à Rome, c'est M*^ (le Montel, auditeur de rote pour l'Autriche. Profond politique, il réunit dans ses vastes salons du palais Pacea 1 élite de la diplomatie. Il germanise assurément : c'est sa fonction; mais il germanise avec une rare hauteur de vues. Il a parfois donné de bons conseils, et le cardinal Parocchi, profond politique, ne dédaigne pas ses avis.
L'auditeur de rote pour TEspagne, nouvellement arrivé, est M*^** Isber; vrai type de sa nation, jeune, généreux, ardent aux nobles causes; entier dans sa foi et résolu dans son action, il exerce une bonne influence sur l'ambassade de son pays.
J'en passe et des meilleurs. Mais il faut se borner en ces peintures d'église. Saint-Paul-hors-les- Murs ne sufflra bientôt plus aux médaillons des papes. Une bibliothèque ne suffirait pas aux médaillons de tous les prélats et de tous les prêtres originaux qui se pressent autour de la catholicité.
Chacun do ces vénérables personnages exerce autour de lui une influence; chacun a gardé, de cette vie toul intellectuelle, toute politique de la Uour romaine, une physionomie marquée, spéciale.
On ne saurait jamais en aucun temps épuiser la
connaissance complète de Rome. Les autres cours ont des limites; Rome, c'est le monde entier en abrégé, le monde en son aspect le plus complexe, le plus profond, l'aspect religieux. C'est là où s'élabore la science infinie des cas de conscience appliquée à la morale et à la haute politique.
Le diplomate qui veut manœuvrer à Rome, sans trop commettre de bévues, doit éluder cette immense société de prélats, de moines, tous ces petits centres d'action qui composent par leur réunion le grand centre du monde religieux.
A regarder dans le détail, à la loupe de l'analyse, ces petites choses humaines qui s'agitent, se heurtent, se croisent autour du trône pontifical, on est surtout frappé des misères.
A observer l'ensemble, on doit convenir que le Saint-siège demeure encor.e la plus auguste des institutions, la plus vaste, la plus puissante peutêtre. Faite de ces matériaux humains, de ce limon terrestre, elle domine, par la force de l'institution, par les éléments immuables et séculaires qu'elle garde et entretient par tradition, les sociétés laïques, perpétuellement changeantes, renouvelées et instables.