DOUZIÈME LETTRE
Rome est la ville la plus diplomatique du monde. Les ambassades y sont, pour la plupart, doublées. Deux souverains dans une même ville, que de chancelleries ! Je ne parle pas de ces milliers de diplomates qui exercent leur art en dehors des chancelleries. A Rome, le nombre ne s'en pourrait calculer. « Tout Italien, a-t-on dit, naît enfant de chœur, » et en Italie, tout clerc est doublé d'un diplomate. Rome apparaît comme un salon, pas très grand, pas très somptueux, mais dont les fenêtres sont ouvertes sur tous les points de rhorizon. Pas de meilleur observatoire politique! Les astronomes n'y manquent pas.
Le doyen, non par Tàge, mais par le rang et la situation, c'est l'ambassadeur d'Allemagne, Son Excellence le baron de Keudell. Les titres ne lui manquent pas, civils et militaires, et il les porte avec quelque raideur. C'est un ambassadeur qui monte à cheval; il figure dans les revues avec son uniforme de cuirassier blanc : la livrée de son maître, M. de Bismarck. M. de Keudell est sec, long dans sa taille médiocre et froid comme son épée, une épée qui n'a jamais connu le fourreau. 11 est d'ailleurs toujours à cheval; si ce n'est pas aux côtés du roi Humbert, c'est sur la discipline. Il se tient à l'ordonnance, comme si son maître ne le quittait pas des yeux. En dehors du service, le baron de Keudell s'adonne avec une véritable passion à la musique. Par là, il a tout à fait captivé la gracieuse reine Marguerite ; il ne manque pas un des cercles de la souveraine, et souvent encore, il est admis à l'intimité du Quirinal, moins pour élaborer des alliances que pour déchiffrer quelque partition nouvelle, ou pour communiquer'une de ses compositions inédites.
Rome a connu la première femme du baron de Keudell; mais le palais de l'ambassade au Capitole n'a pas longtemps chômé d'hôtesse. La seconde femme du baron est la fille morganatique du
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prince de Wurtemberg. M"° de Keudell est venue chanter avec le représentant de M. de Bismarck un duo sans fin. Musicienne aussi habile, aussi passionnée que Son Excellence, elle semble vivre pour Tharmonie. Les salons de l'ambassade sont ouverts à tous les artistes éminents qui passent à Home, pour s'y faire entendre, et c'est là qu'on donne les meilleurs concerts de bienfaisance.
La délicatesse du dilettante ne laisse d'ailleurs aucune trace dans l'Ame du diplomate. C'est à peine si, au son d'une belle mélodie, l'œil de l'ambassadeur s'allume un instant : l'éclair s'éteint aussitôt, et la rigidité austère du diplomate violent reparaît.
La baronne de Grftnhof, mère de l'ambassadrice, pourrait à bon droit passer pour une bellemère, telle que les représentent en France les comédies de genre; elle crie, elle gesticule : c'est une personne tout en dehors, bonne femme au fond. Son influence sur son gendre serait inexplicable, sans la musique. M"° de Grûnhof chante comme une sirène ; c'est sa voix sans doute qui a charmé le prince; c'est elle qui charme le baron.
Le conseiller de l'ambassade de Prusse a longtemps vécu à Paris. Vous l'y avez connu. Qui ne connaît le comte d'Arco? Qui n'admire la solidité
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de son monocle, vissé sur son œil bleu, vrai miroir où viennent se prendre au piège nombre d'alouettes et même de caillettes, il a un peu vieilli depuis qu'il a quitté Paris; ses joues se sont rougies et bouffies; ses cheveux et sa moustache rouges se sont lamés d'argent. Mais son élégance n'a souffert en rien de l'invasion des années. C'est le diplomate qui s'amuse, et qui regarde en s'amusant. Son monocle, c'est l'œil ouvert de la Prusse sur le monde grand et petit. M. de Bismarck ne néglige aucun moyen d'informations.
Achevons tout de suite notre voyage dans la Prusse romaine. M. de Schlœzer, qui représente M. de Bismarck auprès du Pape, n'a rien de pimpant ni d'élégant, ni même de diplomatique. Son visage est taillé en bois comme celui des poupées de Nuremberg; son costume, celui d'un vieil étudiant, un peu râpé. A défaut des brasseries, qui n'existent pas à Rome, il fréquente les plus modestes spacei di vino. On dit qu'il se console ainsi de la perte de sa femme. On le rencontre plus souvent dans la rue ou à Vosteria que dans son froid et glacial appartement du palais Capranica, près du théâtre Valle. Un grand piano à queue constitue le mobilier de son salon, où il ne reçoit d'ailleurs personne. Sa parole est rude comme son
visage. Mais c'est un théologien consommé, à qui le secrétaire d'État n'a rien à apprendre. Il accomplit sa mission délicate avec une brutalité qui est encore la meilleure diplomatie avec les prêtres qui lui donnent la réplique. Il fait ce qu'il veut au Vatican. C'est plaisir de voir ce protestant forcené s'agenouiller sous la main du Pape et participer dévotement aux cérémonies de la Sixtine. C'est lui que regardent les prélats, lui à qui s'adressent leurs plus cAlins sourires. M. de Bismarck règne au Vatican par M. de Schlœzer plus sûrement encore qu'il ne règne au Quirinal par M. de Keudell.
Le comte Liïdolt, ambassadeur d'Autriche, vient de quitter Kome. Home ne s'apercevra pas beaucoup de son départ. Diplomate d'une absolue conviction, d'une très remarquable froideur, il pensait sans doute beaucoup de clioses. Il semblait n'être là que pour offrir les fenêtres de son appartement au palais Chigi comme point de mire aux manifestations garibaldiennes sur la place Colonna, les soirs de musique.
Son collègue le comte Paar, accrédité auprès du Vatican, habite ce vieux palais de Venise, vraie forteresse, dédale d'escaliers, de couloirs, de retraites, de niches. Les murs ont empiété sur les salons, qui sont exigus dans cet énorme moriu-
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ment. Là vil le très distingué comte Paar, souffreteux, glacé, n'ayant qu'un souffle de vie. Hôte magnifique, les jours de réception, il reçoit le monde clérical et Télite du monde noir. (1 n'a d'ailleurs qu'à figurer, le Vatican n'ayant aucune difficulté avec l'Autriche. Il figure dignement et sagement. Il n'a pas voulu troquer le j)alais de Venise contre le palais Braschî, de la place Navone, ainsi que le lui offrait M. Depretis. Il y eût trouvé des appartements plus confortables. Mais l'Autriche tient à sa vieille forteresse.
La France loue au roi de Naples, pour l'un de ses ambassadeurs, le palais Farnese, le plus vaste et le plus beau de Rome après le Vatican. La famille Decrais s'y trouvait ^un peu au large. L'ambassadeur de France paraissait plus petit que nature sous ces vastes lambris. 11 doit encore se trouver un peu dépaysé à Vienne. C'est le physique, et non l'esprit qui lui manque. Ce n'est pas d'ordinaire à Bordeaux que s'acquiert la distinction diplomatique. M. Decrais peut dire, comme l'Autriche, qu'il a grandi par l'hymen. M"' Decrais lui a apporté sa fortune, son ambition, ses honneurs.
M. Decrais s'est trouvé maintes fois aux prises avec l'astuce italienne. Avec sa ronde bonhomie,
qui couvre une rare finesse, il a généralement déjoué les ruses, éventé les pièges. Il n'a commis qu'une grave faute, c'est d'accueillir M. Jules Ferrv, au lendemain de sa chute, avec les honneurs ofliciels, comme si le ministre d'hier allait être celui d'aujourd'hui. M. de Freycinet s'en est noblement vengé en l'appelant à Vienne.
M"° Decrais faisait en bourgeoise opulente les honneurs de ses salons princiers.
Les soirées de l'ambassadeur de France étaient fort recherchées, et la frugalité italienne s'émerveillait de ce luxe. Il y avait assez, largement assez, rien de trop : pas de gaspillage.
D'ailleurs aucune aventure à raconter sur cet excellent ménage. La malignité romaine n'avait plus, depuis le départ du marquis et de la marquise de Noailles, aucun prétexte pour raconter des histoires. Le comte de Mouy qui vient d'être nommé en remplacement de M. Decrais, est un diplomate de la grande école. M""*^ de Mouy est une grande dame; mais tous deux connaissent les exigences de la démocratie italienne et n'oublient. pas qu'ils représentent la République et la démocratie française. Le comte de Mouy a, pour la nation unique, la sienne, le sentiment fier qu'il doit avoir; il sait que c'est elle qui a enfanté toutes les grandes
idées, au prix de son sang el de ses douleurs. Ce sentiment, il le porte très haut, et il est très résolu à être de son temps, à comprendre l'esprit de notre démocratie moderne, à la faire aimer et respecter, à dévouer à ce saint travail toute son énergie et toute son intelligence. Il saura faire aimer la France dans tous les milieux, en lui gardant son caractère républicain.
En revenant à Rome avec le titre d'ambassadeur, M. le comte Lefebvre de Béhaine a pris aussi toute la gravité el l'austérité convenables. Lorsqu'il transporta son logis et ses bureaux, du vieux et traditionnel palais Colonna au palais Rospigliosi, plus magnifique encore, il dut, pour recevoir les cardinaux et les prélats, voiler quelques-unes des statues qui ornent son grand salon.
Avez-vous remarqué que vos deux ambassades sont logées en garni? L'une ou l'autre semble toujours prête à lever le pied: celle du Vatican, en cas de suppression ; celle du Quirinal, en sa qualité de nomade, ayant voyagé de Turin à Florence, de Florence à Rome. Le billet de retour n'est pourtant pas encore pris.
On a reproché au comte de Béhaine un excès de catholicité. Querelle injuste : sa catholicité est seulement un peu gallicane. Elle n'a pas la souplesse.
la tincssc, la diplomatie, les accommodements de la catholicité romaine. M. Lefebvre a le tort de trop voir dans ses interlocuteurs des cardinaux ou des évoques, pas assez les fins politiques qui se cachent sous ces robes pourprées. 11 croit toujours que les paroles de ces hauts personnages sont des sermons, des articles de foi. Ainsi il pèche par optimisme.
11 se laisse aussi trop facilement conduire par notre malin compatriote, rÉminenceCzacki, et par son séide, le canoniste Guthlin. M^ Puyol est le seul prélat qui Tait toujours trouvé en défense.
M"" la comtesse Lefebvre est une bonne et pieuse dame : sœur de M. Frédéric Masson, l'ami du prince Jérôme, elle imite les vertus de la princesse Clotilde. Elle exerce sur son mari, et sur son mari seul, une grande influence.
Les réceptions du palais llospigliosi sont froides, et réglées à Titalienne, avec la plus stricte économie. Une fois seulement, et on ne sait pourquoi, l'ambassadeur de France a loué des violons et a organisé des quadrilles.
Il a fait fuir, avant l'heure habituelle, les cardinaux et les é vaques. Le Pape aime assez M. Lefebvre, mais il ne le craint pas. M. Desprez, ce libre penseur, avait plus d'action au Vatican.
M. Desprez n'eût jamais sans doute laissé venir à terme laffaire difficile et répugnante de la nonciature en Chine. 11 a fallu à M. de Freycinet des trésors d'énergie pour la faire avorter. Le Vatican avait des complices jusque dans Tentourage de lambassadeur, qui ne s'en doutait pas et probablement ne s'en doute pas encore.
Le corps diplomatique français est encore représenté par des conseillers fort distingués, chacun dans leur genre ; mais ceux du palais Farnèse n'ont fait que passer. Le marquis de Reverseaux, aujourd'hui ministre à Belgrade, remplissait ses fonctions avec un rare talent; son successeur, M. Dubail , arrivé , grâce à la protection de M. Ferry, à devancer tous ses collègues de la carrière, est un travailleur qui a le besoin d'approfondir toutes les questions ; aussi lui reconnaît-on des qualités de solidité. M'"'' Dubail, fort belle personne, savouraitgaiementtoutes les distractions que Home peut offrira une belle étrangère. Le titulaire du poste de conseiller chargé d affaires est M. Gérard, l'ancien lecteur de l'impératrice Augusta, l'un des hommes qui a dû le plus souvent réclamer son identité contre ceux qui s'obstinaient a le confondre avec votre serviteur.
Le conseiller de M. Lefebvre de Béhaine porte
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un beau nom et une belle barbe. Le comte de Monlbel est homme du monde jusqu'au bout des gants. Du diplomate il pousse la réserve jusqu a Texagération. Assidu aux endroits où Ton s^amuse, il y porte un air guindé et ennuyé. On croirait quil n'est rien qu'un homme du monde. Ce serait lui faire tort. 11 a beaucoup d'affaires; il est le délégué ri Rome de l'ancienne clientèle française de M*"'" Dupanloup. C'est le chargé d'affaires des vieilles matriarches qui se consolent mal de leur échec au Concile. A ce titre, il ne se tient pas toujours assez en garde contre la séduction des ennemis de la République française, qui sont tous affiliés à la secle orléaniste et catholico-libérale.
iJirai-je un mot du comte de Sercey, du gros Sercey? Deuxième secrétaire de l'ambassade auprès du Vatican, il prend la carrière par le bon côté. Frère de la baronne de Hutler, dame de la comtesse de Paris, il n'a pas, sous la République, de grandes ambitions. 11 prend la vie par le côté joyeux. Sous une enveloppe un peu lourde, il cache et il montre, quand il le faut, beaucoup d'esprit, du gros et du lin à volonté. 11 s'éternise à Rome; il s'y trouve bien: il y a pris ses habitudes. Il a débuté à Téhéran, où son père, un autre joyeux diplomate, a laissé tant de souvenirs.
Sir John Lumley a remplacé lord Aug. Paget à Tambassade d'Angleterre. Le Foreign Office a soin de n'envoyer que des artistes dans la capitale des arts. Mais à ce titre, c'est plutôt à lady Paget que succède sir John. Car lady Paget peignait presque aussi bien que sir Lumley, et sir Lumley peint si bien qu'on ne sait où il trouve le temps de si bien peindre. Le nouvel ambassadeur, comme lady Paget, représente l'Angleterre avenante, souriante et bon enfant, il est toujours de belle humeur et sa gaieté se communique à ses hôtes. Le palais de l'ambassade est confortable comme un manoir britannique. On y déjeune, on y dîne, on y soupe, on y danse; on s'y promène dans de beaux jardins, au milieu de tables chargées de comestibles. Ses bals font fureur: et il y a fête chez lui en toute saison. Il a donc pieusement gardé les traditions de lady Paget, qui a disposé à souhait pour son successeur le magnifique palais de l'ambassade. (Vest à elle que la société de Rome doit l'ornement de ce grand escalier, ces enfilades de salons splendides que termine la salle de danse, qu'orne le trône de Sa Gracieuse Majesté. Sir Lumley ne semble s'occuper que d'art et de plaisirs. Pourtant il y a bien eu quelques négociations entre Londres et Kome. Elles ont abouti au désastre de
Massouah ! C'est peut-être la faute du Pape s'il n'y a pas de relations officielles entre Londres et le Vatican. Au temps où M. Errington, devenu, pîir la grâce de sa souveraine et en récompense de ses services romains, sir (Jeorges Errington, baronnet, représentait officieusement M. Gladstone auprès du Saint-siège, on espéra que ces relations deviendraient officielles et définitives. La mission de M. Errington n'était pas fort commode : il se trouvait entre Tenclume et le marteau, lie Londres, on demandait au Pape de modérer le zèle irlandais des évèques et du clergé : de Dublin et même du cabinet de Tarchevêque de Westminster, on lui demandait tout le contraire. En celte circonstance, comme en dautres, la diplomatie renommée de Léon XllI n'a pas su se fixer à un parti.
La nomination du l)"" Walsh à Tarchevêché de Dublin a donné le coup de grâce aux espérances de Léon Xlil et de M. Errington. Les amis de la révolution irlandaise n'ont jamais pardonné au i\ipe ses encycliques, et les Anglais ne lui pardonnent pas d'avoir élevé au siège de Dublin un prélat ouvertement parnelliste.
Cependant, en 1883, on crut facile la reprise des relations officielles entre les deux cours. La Consulta, gérée alors par M. Mancini, avait fait savoir
à Londres que le gouvernement italien verrait sans déplaisir un représentant officiel anglais accrédité auprès du Vatican. 11 préférait même qu'un diplomate servît d'intermédiaire entre le Saint-siège et l'Angleterre, plutôt que des prélats de rencontre, prenant leur mot d'ordre auprès du cardinal Manning. Le comte Nigra fut chargé de transm^ettre cette nouvelle au Foreign Office. Il eftt vu, dans ce fait, une confirmation de la loi des garanties, et en outre, une assurance que les communications entre l'épiscopat anglais et la Rome pontificale ne seraient pas faites, comme aujourd'hui, par le cardinal Manning et ses émissaires, dans un esprit hostile à Tltalie.
En Angleterre, presque tous les hommes d'Etat reconnaissent l'utilité de ces relations, mais personne n'ose en prendre l'initiative. Chacun des deux partis attend que son rival prenne cette initiative, afin de s'en faire une arme contre lui.
Aujourd'hui, il est trop tard. L'alliance angloitalienne est devenue trop étroite. L'Italie regarderait comme un manque d'égards la nomination d'un ministre au Vatican. La conduite du Pape a irrité à la fois les Anglais et les Irlandais. Tel était, d'ailleurs, le but du cardinal Manning, qui a toujours été l'adversaire acharné d'une ambassade qui
lui eût retiré la moitié de son importance, en Anfj^leterre et à Uome. M. Ërringtona montré, dans ses fonctions occultes, un véritable esprit politique. C'était le plus aimable homme du monde.
Un autre diplomate, en marge de la diplomatie, c'était le comte Boutenieff, mon compatriote, agent de la Russie. 11 avait une U\che impossible, celle de faire agréer au Vatican les persécutions dirigées contre les catholiques russes. Léon XIII n'eût pas demandé mieux que de croire M. de Boutenieif, tant il cittachait de prix à la reprise des relations officielles. Mais, franchement, il ne pouvait guère laisser voir aux Polonais ses secrètes inclinations pour le tsar! M. de BoutenieflF n'en est pas moins resté l'un des hommes les plus agréables à la cour de Rome et à la société romaine.
Le palais d'Espagne, sur la place de ce nom, donne asile à l'ambassade auprès du Saint-siège, et au ministre auprès du Quirinal. C'est une hôtellerie où l'on ne reste pas longtemps, mais où l'on revient. Car les ambassadeurs changent avec les ministres, c'est-à-dire fort souvent.
Cette cohabitation des deux diplomates est parfois fort gênante. Ainsi, en 1885, après les tremblements de terre d'Andalousie, une exposition avait été ouverte au palais d'Espagne, au profit des vie-
times. Le Roi et la Reine voulurent la visiter : mais l'ambassadeur auprès du Saint-siège refusa aux souverains le pîissage dans ses appartements. Il fallut percer une porte exprès, communiquant directement avec la partie de l'édifice appartenant au ministre auprès du Quirinal.
M. de Groizard a repris son ambassade, qu'il avait quittée à l'avènement du cabinet Canovas. C'est un ancien magistrat, fort aimable, et un sage politique. M"" de Groizard, toute simple et toute bonne, n'a qu'un défaut, celui d'ignorer la langue française et de mélanger les mots italiens avec les mots espagnols, ce qui rend sa conversation difficile. Elle y supplée par une gesticulation bienveillante et expansive, qui lui conquiert vite toutes les sympathies. M. de Groizard, en sa seconde ambassade, n'a plus retrouvé à côté de lui la perle des premiers secrétaires, M. de Raguer, liomme d'affaires expérimenté, homme du monde accompli.
Pendant le ministère Canovas, le marquis de Molins était venu achever à Rome sa carrière diplomatique. Ancien ministre des affaires étrangères, ancien ambassadeur h Paris, chevalier de la Toison d'Or, grand d'Espagne un nombre incalculable de fois, membre de l'Académie de Madrid, plusieurs fois millionnaire, il représentait avec
force et autorité le roi Alphonse. 11 avait toute une cour à Home. La marquise de Molins, qui a dû être fort belle, avait, lorsqu'on la voyait pour la première fois, une dignité hautaine. Elle et son mari imposaient aux cardinaux, et le marquis de Molins régnait à la secrélairerie d'État. Mais il habitait Rome fort rarement, et c'est son lils, son élève en toutes sortlîs de qualités, qui le suppléait.
Le ministre près du Quirinal était alors M. Mendès de Vigo, très bon enfant, très habile diplomate, et très aimé.
('/est aussi un très grand homme qui représente le Portugal h la cour du Vatican. Le vieux marquis de Thomar, avant cette retraite, a occupé longuement le ministère : il passe pour avoir été le favori, le Mazarin de la reine mère. Sa famille, très aimable, peut aller au Quirinal, grftce à la fraternité de la reine de Portugal avec le roi Humbert. D'ailleurs, le marquis de Thomar, comme tous les hommes d'Etat de sa nation, est un libéral, mais un libéral un peu antique.
Le ministre du Portugal auprès du Quirinal était le vicomte d'Araguaïa, mort depuis peu. C'était, avant tout, un littérateur du plus grand mérite.
Un des dovens de la société romaine, c'est le
baron de Celle, ministre de Bavière. 11 est ministre depuis quatre ans, mais Romain depuis vingt ans. Est-il Bavarois ou Romain? 11 est Anglais par-dessus tout; il tient de sa mère, lille d'Albion. Sa figure, sa parole, sa tenue, tout chez lui est d'un anglicanisme superlatif. Excellent homme, de relations très sûres, tout dévoué au Saint-siège, il reçoit peu. La baronne se confine dans une dévotion sévère.
Les Pays-Bas sont représentés au palais Bonaparte par M. de Vestenberg. Je me trompe, par M"* de Vestenberg. C'est elle qui fait figure, et grande figure, grosse figure même. Ses toilettes sont toujours celles d'une jeune femme. Américaine, elle aime le monde et le faste, comme ses compatriotes. Ses appartements princiers sont ouverts à toutes les notabilités, et elle serait désolée si la présence à Rome d'un prince, voire d'un roi, ne lui donnait l'occasion d'une fête, et quelle fête, quels dîners! Ses dîners diplomatiques abondent en plats rares et recherchés. Comme les Américains, M"' de Vestenberg a horreur de la lumière du soleil, et il arrive qu'à sa réception de jour, on trouve les volets fermés et les bougies allumées. Le soleil est le roi de la création, et les Américains sont républicains. D'autres fois, au
coniraire, les portes et les fenêtres du palais sont grandes ouvertes, et semblent inviter les passants à faire partie de la compagnie. L'hospitalité de M"* de Vestenberg est universelle ; je dis hospitalité et non ostentation, bien que les deux mots se ressemblent. D'ailleurs, madame le ministre des Pays-Bas est une femme excellente et charitable, à qui de grandes qualités font pardonner de petites faiblesses. M. de Vestenberg est un mari discret, qui ne trouble guère Thospitalilé de sa femme. Il préfère le club au monde, et ses amusements au club.
Le ministre de Belgique, M. Van Loo, est garçon, et sa maison est celle d'un garçon, d'un excellent garçon. 11 passa jadis pour très bel homme. Et pourtant, il ne s'est pas fait un seul ennemi dans la société de Rome, ce qui ne Tempèche pas d'avoir eu beaucoup d'amis. Il s est tiré de tous les pièges, grâce à son agilité de papillon qui ne se fixe pas. Hors de ses fonctions diplomatiques, où il sait observer le silence et la froideur convenables à Tétat, c'est le plus aimable des compagnons. D'ailleurs, il n'a pas à faire beaucoup de diplomatie, et les relations de Is^ B^gique avec Tltalie lui laissent des loisirs. Du bon sens, un jugement droit, des sentiments ho-
norables, c'est encore le meilleur bagage dans la carrière diplomatique, comme dans les autres.
M. Van Loo a pour secrétaire M. Leghait, charmant homme au nom prédestiné, malgré l'orthographe, à présider une maison où Ton ne s'ennuie pas. Grand amateur d'objets d'art, artiste lui-même, M. Leghait est le digne mari d'une des plus aimables femmes du corps diplomatique. Mais M""* Leghait est tellement du monde, qu'elle a sa place marquée dans le chapitre tout mondain.
Il y a aussi depuis peu un ministre belge auprès du Vatican, le baron d'Anethan, revenu avec les ministres catholiques après une longue absence. Tout le monde sait la mésaventure du Pape et du cardinal Nina, en 1878. Ce qu'on ne sait pas, c'est qu'en 1885, M. Frère-Orban, tombé du pouvoir, fit à Rome son voyage de consolation, tout comme M. Ferry, tout comme les jeunes époux y font leur voyage d'espérance et d'amour.
M. Frère-Orban, le ministre même qui avait rompu les relations diplomatiques, qui pourrait les rompre encore demain, s'il revenait au pouvoir, laissa deviner qu'il accepterait volontiers une audience du cardinal-secrétaire d'État, sinon de Sa Sainteté elle-même. Certes, les sujets d'entretien n'eussent pas manqué après les malentendus
de 1878. 11 semblait importer aux hommes dEtat du Saint-siège d'entrer en relations personnelles avec un ancien ennemi. Mais on eut peur de se compromettre. Est-ce bien le V'alican qui eût été compromis? On offrit à M. Frère-Orban Taudience d'un monsignore quelconque, et il refusa. Voilà pourquoi la légation de Belgique auprès du Saintsiège demeure provisoire.
Un volume ne suffirait pas à passer en revue toutes les figures diplomatiques de Home. Je donnerai un souvenir sympathique au ministre de Suisse, le bon et loyal M. de Bavier; à M. Netto, ministre du Brésil, qui a succédé à un diplomate digne de représenter la Grèce, non Tllellade; à M. de Carvalho, ministre de Portugal, dont la femme a un regard si affable ; aux deux représentants de la principauté de Monaco, et aux envoyés de toutes les républiques américaines.
Je dois une mention particulire à Son Excellence Tonaka, envoyé du Japon, qui, assisté d'une charmante ambassadrice, a donné des fêtes très européennes dans son palais de la via délia Mercede.
Que de diplomates, grand Dieu ! mais vous aurez bien vite, mon jeune ami, conquis droit de cité dans la capitale de la diplomatie, et, après quelques mois de séjour, vous m'en. remontrerez.