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TREIZIÈME LETTRE

Les gens les plus versés dans la langue italienne n'ont pu m'indiquer l'équivalent du mot français « bourgeois » dans les acceptions « esprit bourgeois », « habitudes bourgeoises », etc.

Cependant un trait m'avait d'autant plus frappé dans la physionomie de l'Italie officielle, que personne ne m'avait prévenu : c'est son « air bourgeois ». Je me demandais comment il pouvait se faire qu'un pays n'eût pas le mot quand il avait la chose.

Voici l'explication que m'a donnée mon compatriote etanciencollègueX...,lequela fourni la moitié de sa carrière dans les légations russes en Italie

et qui parle non seulement la langue mais plusieurs dialectes du pays, de façon à émerveiller les indigènes. Il a notamment résidé en Piémont après 1850 au beau temps de Cavour. Esprit curieux, jugement très sagace, caustique, il avait acquis une connaissance parfaite de la constitution politique et sociale de ce petit État où se forgeait la nouvelle monarchie italienne. « Le mot manque, disait-il, parce que la chose est toute récente en Italie, hors du Piémont. Là il était passé depuis longtemps dans le dialecte, comme tant d'autres mots français, avec sa signification entière et toutes les nuances que lui prêtait le langage courant. »

Bien souvent, dans nos promenades à travers la capitale que le Quirinal dispute au Vatican, X... se plaisait à constater l'empreinte de la griffe piémontaise sur les institutions, sur la société, sur les mœurs, si différentes de ce qu'il les avait observées avant les annexions.

Eh bien! nulle part cet embourgeoisement ne m*a si fort surpris qu'au Sénat, car ce nom seul donne Tidée d'une aristocratie, au moins relative. Ce n'est pas que, parmi les sénateurs, il n'y ait un grand nombre de titrés ou que les noms historiques et illustres fassent complètement dé-

faut, et que les noblesses de provenance diverse

— car chacun des anciens États avait la sienne

— n'aient pas quelques représentants au Palazzo Madama.

Rome, Naples et la Sicile ont naturellement fourni le plus fort contingent de ducs et de princes ; mais les titres de noblesse ne sont mentionnés dans aucune des 21 catégories parmi lesquelles, aux termes de la Constitution, la couronne doit choisir les sénateurs. Ceux d'entre eux qui sont nobles n'ont ni traditions, ni gloires^ ni passions communes. Les intérêts de leur provinces respectives les mettent en rivalité beaucoup plus que l'esprit de caste ne les unit; ils se connaissent à peine et se défient réciproquement de l'authenticité des généalogies et des quartiers dont ils se targuent.

En Piémont, en Lombardie, en Toscane, le parti libéral, qui a, en somme, faitl'Italie ce qu'elle est, avait pris à ses débuts quelque chose de la physionomie aristocratique par laquelle les whigs se distinguèrent longtemps en Angleterre. En réalité, ceux qui ont étudié de près les origines de l'Italie nouvelle, disent que les descendants de tant de familles illustres en ont rajeuni et renouvelé la renommée, non pas en revendiquant des privi-

lèges surannés et des grandeurs depuis longtemps déchues, mais en prenant la tête du mouvement tout moderne des classes moyennes.

Les « Mounssû » (petits bourgeois de Turin), me disait X..., ne pardonnèrent jamais aux Balbo, Alfieri, Azeglio, La Marmara, Cavour, etc., de leur avoir enlevé le panache au moment de partir en guerre pour la conquête de la liberté et de Tindépendance. Imbus des préjugés du temps, comme le sont aujourd'hui à leur tour les radicaux, ils rêvaient Tescamotage du régime constitutionnel au profit de leur caste. Ils auraient voulu, sous des apparences plus démocratiques, refaire le jeu de juillet 1830.

Rien d'étonnant, d'ailleurs, à cette conduite avisée de la noblesse libérale. Le despotisme des petits souverains ou la domination étrangère avaient tout écrasé sous le même joug; droits féodaux, prérogatives de patriciens, privilèges héréditaires, tout avait été réduit à des préférences serviles et à de frivoles distinctions d'antichambre. Il valait cent fois mieux revendiquer sa place au premier rang le jour de la délivrance commune. Ce mariage déraison entre les nobles libéraux et la bourgeoisie, célébré aux applaudissements du vrai peuple, fui pour beaucoup dans le succès du régime cons-

titutionnel en Piémont. C'est là une des œuvres maîtresses de M. de Cavour, qui en fit au service de la maison de Savoie un puissant instrument de l'entreprise italienne.

Les annexions de Tltalie méridionale vinrent modifier profondément la société politique, moulée jusque-là sur le Piémont dont elle avait acclamé riiégémonie et dont elle s'était approprié les traditions à la fois dynastiques et libérales. Tout cela était déjà bien eCfacé en 1870; mais les grandes difficultés du gouvernement représentatif ont commencé lorsque les institutions, déracinées du sol où elles avaient surgi, ont dû fonctionner dans un milieu social qui leur était, pour ainsi dire, réfractaire.

Entre toutes, l'institution la plus dépaysée, en se transportant de Turin à Florence, et de Florence à Rome, a été le Sénat.

D'ailleurs, cette génération de patriciens libéraux, qui avait si puissamment contribué à son autorité et à son prestige,, était éteinte, à bien peu d'exceptions près. Elle n'a certes pas été remplacée par les éléments nouveaux dont le Sénat se recrute depuis une vingtaine d'années. L'âme politique s'est retirée de ce corps à mesure que s'accomplissait la grande œuvre de transformation de

la monarchie piémontaise en État démocratique. A mesure aussi que les empiétements de lautre Chambre et l'abaissement moral et intellectuel des électeurs et des élus amenaient la décadence du régime parlementaire.

Les hommes d'Etal et les publicistes les plus éclairés d'Italie se rallient aujourd'hui à Topi* nion du marquis AlBeri. Celui-ci, bien avant de faire partie du Sénat, il y a quinze ou vingt ans, déclarait qu'une bonne et forte organisation de la Chambre haute, basée uniquement sur la représentation de toutes les capacités et de toutes les supériorités sociales, soustraite ainsi aux vulgarités et aux caprices du suffrage universel, qui a son organe naturel dans l'autre Chambre, était la seule garantie efficace de liberté et de sagesse pour le gouvernement des démocraties modernes..

Il ne s'agit pas ici du marquis César Alfieri, le conseiller et l'ami du roi Charles-Albert, le type le plus parfait de ces whigs piémontais dont je parlais tout k l'heure.

Il s'agit de son fils, qui lui a succédé au Sénat ei qui professe un culte fervent et éclairé pour toutes les traditions paternelles. Je l'ai connu à Turin, au moment d'un anniversaire de la mort de M. de Cavour, dont je fus l'ami personnel et dont

le marquis a épousé Tintelligente et digne nièce.

Je le retrouvai plus tard à Florence et à Rome. Je le questionnai beaucoup sur le Sénat et je n'eus pas de peine à le faire parler d'un sujet qu'il possède à fond et qui le passionne. Ce n'est pas ici le cas d'entrer dans le détail du plan que M. Âlfîeri m'a exposé avec beaucoup de simplicité. 11 me suffît de vous indiquer que la réforme porterait surtout sur le mode de recrutement et respecterait, à peu près telles qu'elles sont, les catégories d'éligibles.

La nouvelle organisation se rapprocherait beaucoup de la constitution actuelle du Sénat espagnol, mi-partie de membres par droit de naissance ou en vertu de leur haute position, ou nommés à vie par le roi, mi-partie de membres élus par des collèges spéciaux également dans des catégories déterminées et renouvelables par cinquièmes, n'y aurait pas , bien entendu, dans le Sénat italien , de place pour les pairs héréditaires ou pour les hauts dignitaires de l'Église comme dans le Sénat espagnol.

Si convaincu que soit le marquis Alfîeri de la valeur intrinsèque du système et de la convenance qu'il y aurait à l'adopter en Italie, j'imagine qu'il ne se dissimule pas les obstacles qu'il aura à

vaincre, ni la concurrence que lui feraient des projets plus démocratiques; la preuve, c'est ce qu'il répondait à Tune de nos observations.

« Désormais, me dit-il, ce n'est plus à droite mais à gauche qu'est le péril pour la liberté et la justice, le droit divin contre les prétentions duquel nous devons sans cesse être sur le qui-vive, ce n'est plus celui des jésuites, mais celui des jacobins. » « Ce qui m'inquiète le plus pour le succès de notre plan, ce n'est pas la force de nos adversaires naturels, mais l'apathie, l'aveuglement , la pusillanimité de beaucoup d'entre ceux qui devraient être nos partisans et nos auxiliaires. Mon père répétait souvent , « que la dignité sénato- « riale est une fonction bien plus qu'un honneur », que « c'en serait fait du Sénat, le jour où il aurait « été réduit au rôle d'hôtel des Invalides des « parlementaires et des fonctionnaires émérites ». Hélas, le présage n'est que trop justifié, ajoutait-il, il y a sans doute parmi nous une élite d'esprits éminents, d'hommes versés dans les sciences d'État et dans le maniement des affaires publiques: c'est à ces titres qu'ils siègent au Sénat italien, et ce sont là les choix de la couronne que l'opinion ratifie; mais combien d'autres chez qui domine Tamour-propre satisfait! Ceux-là mettent

la gloriole d'étaler leur importance et leurs prérogatives, devant les provinciaux ébahis, bien audessus de leurs devoirs parlementaires et de l'autorité qu'il appartiendrait à l'Assemblée d'exercer dans l'Etat. ».

Une curieuse coïncidence fît qu'à ce moment mon interlocuteur, s'arrêtant court et se ipordant les lèvres, me désigna, d'un regard significatif deux de ses collègues qui passaient. Les traits^ en forte saillie, la stature disproportionnée avec la corpulence, les chevelures touffues et les barbes incultes auraient suffisamment révélé la provenance des deux sénateurs, même sans l'accent méridional qui colorait leur conversation. Je remarquai, pour en gloser, des mains et des pieds énormes, le ventre bedonnant, la tournure de gros fermiers, lamine de maîtres charpentiers, une vulgarité triomphante, se portant elle-même en procession comme un saint-sacrement.

Ce ne sont pas, dis-je, les sénateurs de ce modèle-là, qui éprouveront le besoin de réformer le Sénat. Je demandai leur noms, j'appris qu'ils étaient arrivés la veille du fond de la province sur un télégramme de leur préfet, sénateur comme eux, pour voter sans discussion la loi que le ministre avait promise à un groupe de députés dont

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la réélection était incertaine. La loi avait passé tout juste de trois voix au scrutin. Les deux pères conscrits repartaient de ce pas pour leurs arrondissements respectifs.

On compte environ 350 sénateurs. Il parait que la constitution exigerait, pour la validité des séances, que la moitié des membres fussent présents. Je ne sais par quel subterfuge on élude %ette prescription. On délibère d'ordinaire avec une moyenne de 70 à 80 votants ; à ce noyau permanent formé des hauts fonctionnaires et des sénateurs demeurant habituellement dans la capitale, le ministère ajoute l'appoint des préfets et autres magistrats de la province, toujours prêts à accourir au premier appel du télégraphe. Un autre appoint varie selon la nature des projets de lois et les intérêts qui s'y attachent. Tantôt ce sont les professeurs, et ils sont nombreux, qui décident d'une loi sur l'enseignement; tantôt ce sont les sénateurs d'une région qui enlèvent le vote d'un réseau de chemin de fer, le creusement d'un port, le percement d'un canal ou d'un tunnel, ou toute autre concession importante de l'État à l'intérêt local.

Hormis les cas exceptionnels pour lesquels le plénum se fait spontanément, tantôt c'est le

ministère, tantôt les intéressés qui se composent le quorum d'occasion. La raison qu'on a de gémir sur de pareilles mœurs législatives, c'est que le sens politique et la raison d'Etat s'oblitèrent de plus en plus pour faire place à des considérations de tactique parlementaire, de technique administrative, pour mettre les choses au mieux.

Ce qui reste de vie intellectuelle el d'action politique au Sénat se concentre dans le groupe à la tête duquel est le premier des vice-présidents actuels, M. Saracco. Cet orateur éminent débutait à côté de M. Depretis à l'extrême gauche du Parlement piémontais, il y a près de quarante ans; c'était alors l'un des rares adversaires de sa politique financière que M. de Cavour prit au sérieux. U n'a jamais démenti la réputation qu'il acquit très vite d'un esprit analytique de premier ordre ; armé d'une critique incisive, habituellement acerbe, quelquefois amère, venimeuse même.

L'un de nos collègues devant un jour remettre une dépèche urgente du comte de Nesselrode à M. de Cavour, il fut le chercher dans la salle des pas-perdus du Palazzo Carignano ou siégeait, à Turin, la Chambre des députés. U avait à peine remis son message, qu-un homme vient en hâte glisser quelques mots à l'oreille de M. de Cavour.

Celui-ci congédie le diplomate, se dirige vers la salle des séances, de son pas court et pressé ; se frottant les mains avec un de ces éclats de rire qui lui étaient habituels, puis, de la porte, se retournant vers celui qu'il venait de quitter, il lui crie : a Montez dans la tribune diplomatique, vous apprendrez comment on distille Tarsenic? » L'huissier avait prévenu le président du conseil que M. Saracco venait de i)rendre la parole.

L'ancien anUigoniste parlementaire de Cavour est né dans la province d'Alexandrie, qui a donné le jour également à M. Rattazzi, avec lequel, au moral et au physique, on lui trouverait plus d'un trait commun, si on voulait écrire un parallèle à la Plutarque. Bien que la marche de M. Saracco, de l'opposition au parti gouvernemental, ait été bon* tinue, il ne suivit pas M. Rattazzi lorsque, dans le célèbre connubio en 1852, celui-ci fît avec M. de Cavour Tunion des centres. Il se contenta, selon l'expression vulgaire, de mettre de l'eau dans son vin, mais il n'entra dans la composition d'un cabinet qu'après la mort du graiid ministre, et comme secrétaire général des travaux publics dont M. Depretis était le titulaire; plus tard il remplit les mômes fonctions auprès de M. Sella aux ûnances. Depuis il s'est montré surtout parlemen-

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taire rigide, contrôleur méticuleux des dépensés. Entré au Sénat, il s'est constitué, de l'aveu de ses collègues, le censeur perpétuel de l'administration financière. Chacun de ses rapports et de ses discours sur le budget, dans lesquels il frappe à coups redoublés sur le dos de tous les ministres, — dont il est d'ailleurs l'ami personnel, — sont comme des fourches caudines sous lesquelles il faut passer pour obtenir le vote du Sénat.

C'est un spectacle toujours nouveau et toujours récréatif que présente une de ces séances de la Chambre haute, où le plus aimable, le plus conciliant, le plus gracieux des ministres, le sénateur Magliani, est, pendant une heure, tarabusté de la belle façon par l'ironie affilée et cinglante de son implacable critique.

Les collègues de M. Saracco, plus serrés que de coutume à leurs bancs, trahissent, par des mines renfrognées, leur désapprobation pour les prodigalités du Trésor et leurs inquiétudes sombres pour l'équilibre des budgets. Cependant ils se dérident peu à peu, et s'apaisent au fur et à mesure que leur mauvaise humeur se passe h écouter complaisamment l'orateur favori, avec la satisfaction d'en avoir « fait entendre de belles » au gouvernement qui nargue leur sénilité. Ce qui

est plus comique encore, c'est lorsque, après la ré* plique du ministre, les deux jouteurs s'avancent Tun vers l'autre, du banc du rapporteur et de celui du cabinet, les mains tendues avec le sourire aux lèvres, Tun ouvert et jovial, l'autre sournois et malicieux, et qu'ils échangent des compliments comme ils échangeaient tout à l'heure les coups droits et les bottes perfides. Alors le Sénat tout entier, dévalant les degrés de l'amphithéâtre pour aller voter à la tribune, s'abat sur les deux virtuoses de la parole, et chaque sénateur se démanche à l'envi pour donner tour à tour une poignée de main aux deux adversaires.

Le jour où j'assistai à cette scène mémorable du haut de la tribune diplomatique qui s'élève en forme de terrasse à droite du président, je remarquai au fond de la salle un groupe peu nombreux — 7 ou 8 au plus — qui se tenait à l'écart, empressé, presque obséquieux, autour d'un personnage que je ne voyais d'abord que de dos, dont la tournure martiale et le port de tête des gens habitués au cojfnmandement ne m'étaient pas inconnus. Il y avait dans ce groupe le marquis Alfieri avec son inséparable, le marquis Caracciolo di Bella, tous deux vice-présidents dans les dernières législatures. Le marquis di Bella a été ambassadeur

d'Italie à Pctersbourg où je Tai connu et où il a laissé la réputation d'un homme à l'esprit fin et orné, fort au courant des choses de la diplomatie, mais d'un tempérament très nerveux et quelque peu inquiet.

Au Sénat, il a pendant plusieurs années partagé, avec feu le docteur Pantaleoni et le marquis Vitelleschi, la spécialité des interpellations sur la politique extérieure. Il ne divaguait point, comme le premier, dans d'interminables discours, destinés surtout à être reproduits par les journaux anglais. Il ne se perdait pas, comme le second, dans les périodes arrondies et les formules nébuleuses d'une diplomatie académique ; il s'attachait à des points déterminés, aux questions du jour; de son jugement exercé, de ses vues pénétrantes jaillissaient souvent des lumières. Je n'ai qu'un grief contre lui, ses velléités d'associer l'Italie aux entreprises anglaises en Egypte et ses préjugés vis-à-vis de la France ; sur ces seuls points peut-être il était en désaccord avec le marquis Alfieri, l'adversaire obstiné des entreprises coloniales, tenu, lui, en quarantaine pour la méfiance obstinée contre les « blocs enfarinés » que le Rodilard de Berlin offrait aux souris italiennes, comme il a offert aux souris françaises l'appât du Tonkin.

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il était facile de deviner, à Tair et à la tenue, que les autres sénateurs rassemblés autour du général Cialdini — car c'était lui — étaient ses compagnons d'armes. En effet, le sénateur Chiavarina, qui, en sa qualité de questeur, m'accompagnait à la tribune diplomatique, me les désigna xin à un comme les plus illustres survivants des guerres de l'indépendance : Cozenz, Pianell, Cadorna, Délia Rocca, Mezzacapo.

Depuis cette époque on me dit que le duc de Gaëte n'a guère reparu au Palazzo Madama. Il vit habituellement très solitaire à Livourne, luttant avec une sérénité stoïque contre une maladie de cœur compliquée des suites de ses blessures. Ce jour-là cependant, je lui trouvai le perçant et clair regard d'épervier, le sourire aimable et fier, dans lesquels se reflète cette nature loyale, bienveillante, énergique.

Le général Cialdini est aujourd'hui, sans conteste, la personnalité la plus considérable, la plus grande illustration du Sénat italien. Si Ton réformait le statut et que le président devint électif, le général Cialdini serait acclamé plutôt qu'élu. J essayai de faire parler le comte Chiavariha, sur les motifs qui, après la retraite de M. Tecchio, avaient déterminé M. Depretis à élever à la présidence le

général Durando ; mais il ne voulut rien dire. Pour briser plus vite sur ce sujet, l'aimable questeur m'ofîrit de me conduire auprès du général Cialdini, que j'avais Tambition de connaître personnellement.

Je m'engageai à sa suite dans les couloirs qui mènent aux salons où se déverse, à la fin des séances, le flot des sénateurs.

Je vis le général Durando, précédé de deux huissiers el suivi d'un des secrétaires, rentrer dans les appartements de la Présidence ; on se rangeait naturellement sur son passage. Il eut un salut amical et une rude poignée de main pour le duc de Gaëte, avec la belle prestance duquel la démarche boiteuse, la mine décolorée et valétudinaire du président formait le contraste le plus complet.

Le général Durando, qui est un des vétérans des révolutions italiennes, après les mouvements avortés de 1831 combattit avec distinction en Espagne, dans les rangs de Tarmée constitutionnelle, contre don Carlos. Amnistié en 1847, il fonda le journal rOpinione dont il quitta la direction pour commander un corps de volontaires, sur le Stelvio dans la campage de 1848. Élevé au grade de général par le gouvernement provisoire de la Lombardic, il fut des premiers incorporé

avec ce grade dans Tarmée sarde, et, au moment de la bataille de Novare il était dans Tétat-major du roi (Charles-Albert. Il fut vice-président de la (Chambre des députés et Tun des aides de camp de Victor-Emmanuel, lorsque le comte de Cavour exigea qu'on fit place dans Tentourage du roi à des notabilités du parti libéral.

Le général La Marmora allant prendre le commandement des troupes sardes en Crimée, céda le portefeuille de la Guerre au général Durando. On prétend que celui-ci ne le rendit pas sans difficultés au retour de La Marmora. Heureusement pour lui la légation de Constantinople était vacante : Cavour s'empressa d'y caser ce collègue provisoire et récalcitrant.

En 1862, M. Rattazz] confia le portefeuille des Affaires étrangères au général Durando, dans un cabinet formé, disait-on, pour rapprocher Victor- Emmanuel et Napoléon III, que les raideurs du baron Ricasoli avaient, sinon brouillés, du moins refroidis à propos de la question de Rome. Etrange destinée! le ministère né sous de tels auspices alla échouer sur la sanglante répression de Téchauffourée de Garibaldi à Aspromonte, que le roi avait notoirement favorisée sous main.

A celte occasion, le fi:('»néral Durando lança //*

extremis la circulaire diplomatique par laquelle le gouvernement italien rompait avec la tradition de Cavour pour le règlement pacifique de la question romaine. Ce document honorable, mais naïf, devint, à la chute du ministère Rattazzi,le programme de la gauche. Elle en reprit l'exécution avec la fortune que Ton sait, en 1867, lors de Tcxpédition de Mentana. Cette circulaire fut le dernier acte qui jetât quelque éclat sur la carrière politique du général Durando. Il devrait, paraît-il, à ce souvenir et à la considération dont sa vieillesse est entourée, la présidence du Sénat. Dans les commandements militaires qu'il a exercés, il se serait montré tacticien habile, et plusieurs blessures reçues dans le combat témoignent de sa bravoure ; c'est toutefois à une chute de cheval, aux grandes manœuvres, qu'il doit d'être pied-bot.

Assis au fauteuil, les doigts passés dans des mitaines de tricot, il a besoin, lorsque des orateurs trop diffus bercent l'auditoire de leur voix faible et monotone, que, de temps en temps, l'un des secrétaires, par un avertissement discret, tienne en éveil sa vigilance. ^

Une assemblée dans laquelle la maturité de l'Age et l'ancienneté dans les carrières sont des titres indispensables d'admission, est plus particulière-

ment exposée à la faulx inexorable du Temps. Combien des noms dont la célébrité se rattache à la période héroïque de la révolution italienne sont accompagnés de la petite croix funéraire sur le grand tableau où sont enregistrés tous les sénateurs depuis la première création du 3 avril 1848 jusqu'à ce jour !

Ceux des anciens ministres, survivants de la grande époque, qui fréquentent les sessions, exercent toujours une influence marquée.

De ce nombre on m'a cité le comte Cambray- Diguy, un de ses rares conseillers ofiîciels que Victor-Emmanuel agréftt comme confidents et tînt en amitié quand ils étaient tombés du pouvoir; Jacini, le riche et savant agronome lombard, que son sens diplomatique très exercé fit le véritable coadjuteur du général La Marmora dans lia laborieuse préparation de la guerre de 1866 pour la délivrance de Venise; Carlo Cadorna, ancien ambassadeur à Londres, président du conseil d'Élat; Gaspard Finali, un vétéran des conspirations romagnoles, enfant de ses œuvres, ministre de TAgriculture dans le dernier cabinet Minghetti, travailleur infatigable dans les bureaux, rapporteur consciencieux des commissions.

LWcadémie des Lincei et les universités ont fourni un contingent de sénateurs qui aident beau-

coup, par la notoriété de leurs noms et leur renommée scientifique ou littéraire, à soutenir le crédit de l'Assemblée dans l'opinion publique» Brioschi, Villari, Messedaglia, Tabarini, Cremona, MoUeschott, Lampertico, Auriti, le jurisconsulte^ — je ne nomme que les sommités, — forment comme un état-major à la petite armée parlementaire que commande M. Saracco.

Dans ce moment, le Sénat est très fier d'avoir vu sortir de son sein les deux collègues les plus brillants et les plus considérables de M.Depretis, le comte de Robilant et Agostino Mogliano.

Il manquerait un trait caractéristique à l'esquisse que j'ai voulu tracer du Sénat italien si je ne constatais l'absence dans cette assemblée de tout ce que l'on comprend sous le nom de « cléricalisme ». Non seulement les rétrogrades, mais les conservateurs purs, tels qu'on les conçoit partout ailleurs, y sont très rares, mais en général ils s'abstiennent de siéger et n'ont aucune influence. Le Sénat italien n'est banté ni par l'esprit de résistance et de défiance envers le progrès, ni par la crainte des réformes, ou par le culte dévot de l'autorité ; il est essentiellement l'organe de la sagesse dans l'Etat, l'instrument modérateur du mécanisme parlementaire.

Malgré la foi du marquis Alfieri, il me reste un grand doute dans Tesprit. Est-il encore temps de rendre à cette organe la vigueur? L'instrument ne sera-t-il pas bientôt brisé, faussé du moins sous Teffort des passions démocratiques? Alors il faudra dire : Caveant ronsules!

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