LES MINISTRES DANS LE MONDE
Mon jeune ami, comme je vous ai déjà parlé, à propos du Sénat et de la Chambre des Députés^ de la plupart des hommes politiques italiens, pour ne pas retomber dans des redites, je ne ferai que dessiner ici la silhouette de quelques présidents du Conseil.
Ainsi que je vous l'ai déjà dit, dans aucune autre grande capitale la vie mondaine et la vie politique ne sont aussi séparées qu'à Rome. Les circonstances les rapprochent-elles un nioment? Elles ne paraissent s'y prêter que pour se gêner d'abord et se bouder ensuite. Aussi, y a-t-il un grand nombre de notabilités parlementaires et de
personnages importants dans TÉlat que Ton a fort peu de chances de rencontrer dans le monde. Depuis Tavènement de la gauche en i876, la plupart des ministres fréquentent à peine les salons officiels. Au point de vue mondain, il n'y a donc pas grancrchose à dire des hommes politiques. Cependant j'estime qu'on s'expliquerait incomplètement la grande situation que M. Depretis s'est faite, dans son parti et dans l'État, si Ton n'avait pas (comme moi je ne l'eus que trois ou quatre fois, aux bals de la cour ou des ambassades) l'occasion d'observer de près l'attitude de ce personnage sorti des rangs du peuple dans un gros bourg du Piémont et élevé dans Rome au faîte du pouvoir. Chez ce vieillard de haute taille, à la longue barbe blanche, au regard pénétrant et calme sous ses lunettes à monture dorée, à l'aspect sévère sans austérité, affable et réservé à la fois, l'idée du suprême magistrat populaire et celle du principal conseiller de la couronne s'harmonisent sans se confondre. Rien du courtisan, mais rien non plus d'une vanité qui se pavane et s'impose.
En l'observant, je me disais : Si parva Ucet cornponere magnis, il en est de ce qu'on nomme le « grand monde » dans un Etat démocratique, qui garde pour chef un roi de bonne et vieille race, ce
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que Cavour a dit de l'Église : Le respect mutuel des convenances et l'accord ne peuvent s'entretenir que par la séparation. En France, où Ion s'est obstiné à appliquer un « régime concordataire », les résultats ont été bien plus décevants encore que ceux de la fameuse alliance du trône et de l'autel. N'est-ce pas M. de Rcmusat qui a dit quelque part : « La haute société française a été bien rarement, depuis la Révolution, unie de cœur avec le gouvernement de la France. Même sous la Restauration, malgré le principe de la légitimité, cette union n'a jamais été que courte et précaire; à plus forte raison sous la monarchie de Juillet, que le grand monde trouvait trop libérale, sous l'Empire, trop démocrate, sous la République, trop démocratique et trop libérale à la fois. Il serait intéressant de montrer ces diverses oppositions se formant et se défaisant tour à tour, car elles ont contribué à Tavortement de tous les régimes, à la déconsidération de tous les pouvoirs. »
Les velléités de contrefaire le « faubourg Saint- Germain » n'ont pas manqué dans la période toute piémontaise qu'on peut appeler l'adolescence de l'Italie nouvelle : à Florence et à Rome elles ont reparu sous d autres aspects. J'ai dit ailleurs comment le comte de Cavour avait pris les choses
de haut. Par contre, malgré la situation de sa famille, qui était de la plus ancienne noblesse du Piémont, et Tautorité qu'il exerçait sans conteste dans le monde ofliciel, il ne réussit pas à confondre les deux éléments disparates dans une seule et même bonne compagnie, comme il les avait amalgamés dans le grand parti national pour l'accomplissement de ses desseins. Il faut dire que le niilieu dans lequel il opérait, la simplicité des mœurs bourgeoises et une certaine fierté qui vient sans doute aux classes moyennes des traditions républicaines du moyen âge, se sont autant opposées à la fusion, que les préjugés et la morgue des gens titrés.
C'est plus tard, à Rome, que les prétentions de la génie nuova (comme l'Italien appelle gracieusement les « parvenus )>) ont mis la Cour entre deux feux et failli un moment transporter les querelles de cérémonial des antichambres dans la Chambre.
La condescendance extrême du Roi et de la Reine, secondée par le tact de feu le comte Panissera et du comte Vicone, n'auraient peut-être pas eu raison de ces fastidieux et ridicules tracas, si les vicissitudes ministérielles n'avaient replacé M. Depretis en situation de trancher, pour le bon