SEIZIEME LETTRE
Un article célèbre de M. Bonghi, dans la Nouvelle Anthologie^ débutait ainsi le 16 septembre 1886 :
« Le spectacle de l'Europe est triste, triste pour les gouvernements, triste pour les peuples, il est ti'iste pour les classes qui par la plume et par Tautorité dirigent, triste chez les classes qui sont dirigées, — on me Ta assez reproché, et dans mon pays et au dehors ; — il m'a toujours paru que Tannée 1870 n'avait point été heureuse pour la paix et la civilisation de l'Europe; l'acquisition même de Rome, complément nécessaire et légitime de la
nalionalité italienne, a été endommagée par Tinfluence des événements d'alors, et nous l'éprouvons encore.
« Je ne veux pas dire ici ni rechercher à qui revient le plus de faute dans les changements considérables qui se produisirent à cette époque dans le rapport des forces des grandes puissances du centre de l'Europe; il me suffit de constater les effets. Et les effets ont été en somme de laisser entre ces puissances un levain éternel de guerre et de discorde que rien ne pourra jamais apaiser. C'est à cette année fatale que nous devons l'absurdité étonnante de l'excès toujours croissant des dépenses militaires qui rongent, et par les impôts et par les œuvres détournées du travail fécond, l'avenir économique des nations, et qui ont une si grande part dans les désordres sociaux qui les troublent. On doit à cette fatale année que l'accord des Etals civilisés de l'Europe se soit pour ainsi dire dissous, de sorte qu'il n'existe plus rien, qu'ils sentent en quelque sorte au-dessus d'eux, lorsqu'il prend envie à l'un d'eux de violer le droit d'autrui et qu'il en a la force. On doit à cette année fatale que TEurope ait perdu tout idéal de concorde et de justice, dans lequel elle se berçait depuis tant d'années, h telles enseignes qu'un idéal semblable lui
parait insipide et a été remplacé dans Topinion générale par le sentiment que tout doit être jugé au point de vue de Tintérêt, et que les gens sensés sont impuissants à faire écouter une autre voix. »
Voilà une grande et noble protestation acquise à rhisloire contre le triomphe du droit primant la force. Qu'un diplomate, qu'un homme politique français ou russe aient écrit ou pensé ainsi, que l'un ou l'autre aient traduit l'impression désolée qu'ils éprouvent à subir une oppression de toutes les heures dans les déterminations les plus intimes du gouvernement de leur pays, cela se concevrait encore; mais qu'un Italien soit ce douloureux analyste de l'état morne de l'Europe, il y a là une démonstration de plus du malheur de la défaite française.
Celui qui, sans l'avoir complètement préparée a aidé l'alliance de l'Italie avec les austro-allemands, M. Minghetti, est mort au cours de cette publication. Sa mort me force à modifier la forme d'un jugement qui ne peut plus avoir le même intérêt actuel. Elle dégage l'homme et laisse aux événements leur signification intégrale.
Vous verrez combien il est difficile de classer ces hommes d'Etat italiens en anti-français et en anti-allemands. Je veux vous redire une conversa-
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lion que j'eus un jour à ce propos avec Tun de mes collègues italiens qui fut très lié avec Cavour.
(( 11 y a tel Italien qui a personnellement toutes les sympathies pour la France et toutes les antipathies pour TAllemagne et qui n'en rejette pas moins la politique que tous ceux qui ont gouverné la France depuis cinquante à soixante ans, hormis iNapoléon III, ont prétendu et prétendent imposer H ritalie. Si, reprenant le système de Cavour, la France avait adopté le plan proposé par M. de Beust, après Mentana et laissé les Italiens aller à Rome, M. Minghetti, M. Visconti Venosta el tutti quanti^ qui ont, les uns favorisé, les autres subi l'entente avec T Allemagne, seraient restés, en vrais disciples de Cavour, fidèles à Talliance française. La voie opposée, dans laquelle on sait bien (|ui a entraîné la France, Ta menée à se trouver presque sur tous les points en contradiction avec les intérêts et les idées essentielles de la politique italienne.
La contradiction la plus grave pour le moment est celle-ci : la France peut, par un prodige de sagesse, ne pas provoquer la guerre de revanche : elle ne peut pas ne pas souhaiter que la guerre éclate pour saisir Toccasion de reconquérir la Lorraine et TAlsace. Lltalie ne trouverait dans Tad-
jonction du Trentin et de Flstrie que la plus mince des compensations aux charges énormes que la guerre lui imposerait, aux dangers incalculables auxquels elle serait exposée en cas de défaite. Il n'y a que M. Crispi, de tous les politiques de quelque renom, qui rêve d'ave?ïtures internationales. Ni M. de Robilant, ni le roi lui-même, à l'heure qu'il est, n'ont aucune idée de pousser à un conflit. Mais tout pohtique sérieux en Italie veut que le gouvernement d'abord fasse tout ce qui dépend de lui pour prévenir le conflit et, si le conflit venait à éclater, se range du côté auquel on assure des avantages bien déterminés et importants. De la valeur de ces avantages éventuels, les Italiens sont les seuls juges. Jusqu'à présent, la France n'a pas été en état d'en offrir. Tout ce que peut faire l'Italie, c'est de s'abstenir de toute alliance offensive, de toute provocation : c'est ce qu'elle a fait et ce qu'elle persiste à vouloir faire.
M. Minghetti usa de son influence, en 1873, sur Victor-Emmanuel, pour l'amener à faire le voyage de Vienne et le voyage de Prusse. C'est M. Bonghi qu'il faut interroger pour savoir ce que ces voyages et les alliances qui en sont résultées ont rapporté à l'Italie. Une chose peut-être : le rapprochement entre M. de Bismarck et le Vatican. Jusqu'à présent,
voilà tout le bagage des profits de la triple alliance pour la péninsule. Ce qu'on appelle en Italie Torientalisation de TAutriche rapportera-t-elle davantage? Beaucoup de gens le croient, surtout les Méridionaux, les Napolitains, qui veulent les conquêtes sous toutes les formes diplomatiques ou militaires, qui sont les ardents propagateurs de l'extension coloniale. Les gens du Nord, les Piémontais, sont restés sages, et bien souvent la politique italienne extérieure n'est que le résultat des deux courants qui entraînent le pays tantôt vers les idées du Nord, tantôt vers celles du Midi.
L'apport le plus fructueux peut-être des hommes d'État piémontais à la politique italienne, a été, avec la fermeté du loyalisme dynastique, l'esprit de mesure et la vue calme et prévoyante des possibilités du moment. C'a été longtemps la qualité maltresse de M. Depretis, celle qui l'a mis et Ta maintenu à la tête du gouvernement du roi Humbert; mais il semble que l'âge l'ait rendu téméraire et, en ce moment, peut-être pour retrouver une influence nouvelle sur le monarque qui se lasse un peu, il parait tout prêt à suivre M. de Robilant et le Roi sur le terrain des aventures internationales.
Le roi Humbert, hanté par l'esprit guerrier de sa race et enivré par les flatteries prussiennes,
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s'est lancé dans la politique coloniale et les expéditions africaines. On n'a pas oublié que M. Depretis, si sobre d'ordinaire de programmes et surtout de déclarations en fait de politique extérieure, avait été, après les affaires de Tunis et au début des complications égyptiennes, très explicite pour réduire aux expansions économiques et commerciales les ambitions coloniales de l'Italie. Le Roi [lui-même, un moment, a renoncé à ses projets favoris. C'est que M. Depretis, qui manque d'initiative et de résolution pour diriger l'opinion, qui répugne à la lutte corps à corps avec ses rivaux et ses adversaires, qui a peu de goût pour défier l'opposition et la briser, excelle par contre à user ses collègues compromettants et fastidieux, à tirer parti du temps, des choses et des hommes, à exploiter la chance en un mot. Et sa plus grande chance a été que la politique générale en Europe aussi bien que l'état des esprits en Italie, ne lui aient jamais créé, depuis qu'il est seul à diriger le cabinet, une de ces situations qui réclament la promptitude et la hardiesse des résolutions, des engagements précis et à longue portée.
Un observateur superficiel aurait jugé la nature du comte de Robilant incompatible avec celle de M. Depretis. Elle l'eut été sous Tancien régime,
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quand rcintipalhie du bourgeois et du noble était le trait le plus saillant de Tesprit public en Piémont. Aujourd'hui, il est resté à peine des traces de cette antipathie dans les potins des cercles et des boudoirs de province.
Quand le comte de Itobilant est arrivé au pouvoir, ce n'était point dans la politique extérieure, comme on a dû le croire au dehors, qu'on s'attendait à lui voir jouer un rôle actif et prépondérant. On aimait à le considérer parmi les conservateurs comme un héritier présomptif à poigne delà présidence du conseil. M. Nicotera s'était offert à lui et en avait été agréé comme l'associé et en même temps le répondant auprès de la gauche méridionale. M. Depretis s'est associé le comte de Ilobilant surtout comme le contre-pied le plus complet de M. Manciui dans les relations diplomatiques. Quant à la situation parlementaire et aux allures autoritaires du général, le président du. conseil a laissé aux circonstances le soin de les modifier et de les améliorer.
A la première crise prévue du cabinet, M. Depretis s'est tenu à l'écart et a conseillé au Roi de se passer l'envie d'une combinaison Robilant- Nicotera. Deux jours suffirent pour dessiller les yeux du souverain et de son chef de cabinet in
petto. M. Nicotera a été rejeté dans une alliance forcée avec M. Cairoli, alliance qui me paraît pour les deux un leurre dans l'avenir et Timmobilité dans le présent.
Cette perspective momentanée des honneurs, mais aussi de la responsabilité suprême, n'avait jamais eu pour le général diplomate des attraits sans mélange. 11 a le caractère piémontais, dont les traits principaux sont l'ambition sans présomption, énormément d'amour-propre, très peu de vanité, le souhait ardent du succès, mais encore beaucoup plus le souci d'éviter les déconvenues et un échec. La préoccupation dominante des gens qui ont une haute situation personnelle à garder, est de ne pas la risquer contre une situation officielle, souvent précaire, toujours chanceuse.
A la reconstitution du ministère Depretis, M. de ilobilant s'est, avec beaucoup de désinvolture et de tact, renfermé dans son déparlement et accommodé du rôle de premier et intime lieutenant du président du conseil. Jamais il n'a songé à aller ni à Varzin ni à Gastein. Cela eftt dépassé la limite que son chef a fixée à l'adhésion de l'Italie et à l'entente austro-allemande.
M. Depretis n'entretiendra jamais, .yc?>/w/?2^/ du moins, aucune illusion du gouvernement français
touchant des perspectives de guerre. Il est démocrate, libéral et trop patriote italien de la vieille école pour cela; mais, par conviction et par sentiment, il n y a peut-être pas trois hommes d'État de premier ordre en Italie plus attachés que lui à entretenir avec la France des rapports aussi bons que possible. D autres en parleront davantage, nul ne le désire plus que lui.
Dans Tesprit de M. Depretis, la politique intérieure de ritalie prime la politique extérieure. Il a besoin de la paix pour accomplir les réformes administratives et sociales qui doivent assurer pour longtemps lalliance de la monarchie et de la démocratie : et aussi, il faut bien le dire, pour que les finances soient en état de subvenir à celte prodigalité de travaux publics et de faveurs de toute sorte qui ont, hélas! une si large part dans Fentretien d'une majorité à la dévotion du Gouvernement.
M. Minghetti, jusqu'à sa mort, a prêté à M. Depretis le concours le plus désintéressé et le plus actif. C'est lui qui inspira naguère, de la retraite où le condamnait dans l'Oberland une maladie inguérissable, cet article de VOpinione que la presse italienne, presque unanime, a reproduit et commenté.
Il était intitulé : « Les deux partis possibles et désirables. » Voici Texposc de cet article. On y traçait d'abord le programme des démocrates rationnels dont M. Cairoli serait de droit le chef suprême. Par goût autant que par nécessité parlementaire, la première pensée de ce groupe est d'attirer à lui lextrême gauche, dirigée aujourd'hui par des « jeunes » de grande valeur, comme MM. Fortis, Ferrari, etc. A rencontre de Crispi et Nicotera, ces messieurs rejettent toute union stable avec l'Allemagne et avec l'Autriche qui contrecarrerait et gênerait leurs aspirations d'agrandissement et d'annexion. Ils nourrissent des projets d'alliance avec la France et l'Angleterre.
Si ces projets sont chimériques, comme ils le reconnaissent eux-mêmes, dans l'état actuel de l'Europe , ils tiennent à réserver complètement l'avenir par une politique que l'on appelle des mains nettes, qui ne s'engage et ne se lie avec personne et se contente de manifestations de sympathie pour la France. Cette sympathie se transformerait en alliance le jour inévitable, disent les démocrates rationnels, où les complications européennes fourniraient l'occasion de la guerre de la revanche. Par suite ils laisseraient se faire librement la pro-
pagande irrédenliste. Cette propagande ne trouverait plus d'aliment en agitations et en manifestations illégales, du moment que la tolérance, la connivence même de la politique gouvernementale lui laisserait un essor libre et pacifique.
Dans les rangs de ce parti, les mesures radicales de finances, telles que l'impôt progressif, s'appliqueraient et les lois nettement socialistes pour l'assistance et la protection des classes ouvrières se feraient, mais à mesure des besoins et avec modération.
Le cas est prévu dans le groupe Cairoli où, par représailles, les puissances favoriseraient les menées réactionnaires du Vatican et des conservateurs cléricaux. La réplique est toute prête, le gouvernement italien substituerait à la formule de Cavour, chère aux libéraux et aux modérés : « l'Eglise libre dans TKtat libre » le système de « l'Eglise surveillée par TÉtat libre ».
h'Opinione exposait ensuite le programme de la majorité qui s'est ralliée dernièrement à M. Depretis et qu'elle qualifiait de parti national-libéral, réminiscence allemande de M. Minghetti. Ce parti a sa base dans le maintien de la paix et est prêt à seconder les efforts des grandes puissances qui s'y emploient, car il considère lu paix comme in-
dispensable pour relever le pays de la dépression économique dont il souffre et pour donner, soit à ses finances, soit à ses ressources militaires, un développement convenable. Il est évident qu'une telle politique réserve au Gouvernement toutes les initiatives et pose des limites, sinon vexatoires ou très sévères, du moins fermes et déterminées aux partis avancés. Elle est faite pour assurer Tentente avec TAllemagne et avec rAutriche.
Elle ne comporte, pour le moment, aucun projet d'agrandissement territorial, mais elle exige le maintien du statu quo <ians la Méditerranée et elle réserve toutes les revendications et les compensations en cas d'extensions de TAUemagne et de l'Autriche. La paix ainsi sauvegardée, l'Italie entend demeurer pleinement indépendante dans ses relations avec les autres puissances.
Les partis entrenl-ils dans le cadre systématique que leur tracent les écrivains politiques? J'en doute fort, et M. Minghetti, le premier, n'eût pu entrer dans le cercle qu'il délimitait, lui qui a eu tant de fluctuations parlementaires. La preuve d'ailleurs est que sa mort a eu le singulier effet, sur ses amis personnels et sur ses disciples, de briser le seul lien susceptible de les rattacher au ministère Depretis. Elle les a livrés à un isolement
tel que, s'ils ne rentrent pas dans le giron de la majorité, leur action sur la Chambre demeurera stérile. M. Bonghi, avec sa verve et sa franchise habituelles, a, depuis la mort de M. Minghetti,très nettement défini cette situation dans ses articles de la JSouvelle Anthologie. M. Minghetti était, par l'élévation de son esprit, la pénétration de son jugement, la variété de ses connaissances, un homme d'Etat de premier ordre. Il n'a jamais eu, il est vrai, la puissance d'une grande initiative, ni le génie du commandement, mais nul n'était aussi apte que lui à saisir sous tous ses aspects, une situation, et à en tirer le meilleur parti possible avec un sentiment patriotique très pur qui ne s'est jamais démenti. Sa droiture d'intention était entière, ainsi que son désintéressement personnel, reconnu par ses adversaires eux-mêmes.
Un autre a plus résolument que lui engagé l'Italie dans l'alliance allemande, c'est M. Sella. Ce n'est pas non plus M. Minghetti qui a donné l'impulsion majeure au transformisme à l'intérieur, c'est M. Depretis, mais il se rendit compte, mieuxque personne, de ces deux moments psychologiques, et il en fit ressortir tout ce qu'il crut pouvoir servir à la cause de la monarchie libérale en Italie, telle qu'il la comprenait.
On ne peut douter que l'émotion qui saisit M. Depretis, en visitant M. Minghetti à son lit de mort, ne fut sincère. Le président du conseil reste seul pour continuer la tâche de constituer et de maintenir un parti de gouvernement progressiste et modéré à la fois, tel qu'il en faut à une société démocratique de notre temps pour ne pas verser dans le radicalisme ou la dictature.
Sans aventurer des pronostics, les vieux libéraux italiens envisagent avec une certaine confiance la situation politique à Tintérieur. Ils supposent que les ambitieux seraient mal venus à afficher leurs prétentions, là où M. Minghetti s'abstenait de faire valoir des titres très réels. L'opinion publique, d'ailleurs, commande aux partisans de M. Minghetti de suivre la voie dans laquelle il les avait engagés; tout recul de leur part vers la droite anéantirait leur action.
Des événements imprévus ont modifié la politique italienne ces dernières années, sa politique coloniale groupant artificiellement à certains jours des éléments de droite et d'extrême gauche dans la même répulsion des aventures.
La politique internationale de l'Italie eut toujours dû rester dans les limites que lui assignait l'engagement solennel pris par Cavour au nom des
Italiens, lorsqu'il réclamait poureux rindcpendanee et ruiiité : Tltalic élevée au rang de grande puissance eût été un gage de justice, de liberté et d'équilibre dans le concert européen. Cavour mort, ce n'est pas le grand parti modéré, héritier de sa politique, qui eût manqué à sa parole, mais le faisceau des puissances qui auraient dû être libérales s'est désagrégé. L'impéritie et le cléricalisme d'une part, de l'autre l'orgueil et la cupidité effrénés servis par une diplomatie astucieuse et sans scrupules, ont bouleversé la scène de l'Europe et la distribution des rôles politiques. Il n'en est peu ou point resté à la jeune Italie. La devise appropriée à sa situation était bien : Modestia cum digniiate. Le marquis Visconti Venosla en trouva l'expression plus heureuse dans son : Indipendenti semjire, isolati mai.
On chercherait difficilement deux tempéraments plus dissemblables que ceux du comte de Cavour et du marquis Visconti; mais leur esprit se rapproche sur deux points essentiels : une foi entière et inébranlable dans la liberté; une singulière sagacité pour pénétrer les situations et apprécier le parti qu'on en peut tirer. M. Visconti Venosla, s'il n'a pas toujours su imposer ses vues, ne s'est jamais abandonné aux illusions de ses collègues ou
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de ses successeurs au sujet de Tentente allemande et des avantages qui pouvaient en revenir à Titalie. Renversé du pouvoir en 1876, j'imagine qu'il a dû rarement envier, depuis, ceux qu'il voyait écrasés sous le poids d'une situation dont il connaissait les amertumes.
Pour que l'Italie eût pu faire valoir toutes les forces qui sont dans sa nature, il aurait fallu le relèvement de la France et de l'Autriche-Hongrie, l'action persévérante et décidée de l'Angleterre dans la politique continentale, toutes choses reléguées parmi les utopies depuis 1870. En attendant, il fallait vivre, l'essai loyal (du côté de l'Italie s'entend) de l'alliance allemande a eu au moins Tavaqtage de dissiper bien des illusions, de dessiller les yeux de ceux qui ne sont pas volontairement aveugles.
M. de Robilant lui-môme doit savoir maintenant à quoi s'en tenir. L'invite que le Popolo romano adressait, à la fin de 1886, à l'Angleterre — si peu considérée jusqu'ici à la Consulta — a un moment semblé indiquer que le général comte avait peu d'espoir de voir la démocratique Italie admise au rang des monarchies avec lesquelles seules le chancelier germanique daigne traiter. M. de Robilant soupçonne aujourd'hui peut-être que, même
pour les relations internationales, les gouvernements parlementaires, si mal vus qu'ils soient à Berlin, ont du bon.
Je vous ai parlé de la politique italienne vis-à-vis de la papauté dans mon chapitre sur le Vatican. A chaque instant, vous découvrirez la clarté de mon jugement à cet égard. Je vous citerai d'ailleurs un exemple qui vous donnera foi dans mes appréciations.
L'an dernier, on célébrait à Bergame l'anniversaire de rentrée des Italiens à Rome en 1870. M. Spaventa, le plus illustre vétéran des Napolitains unitaires et monarchistes, de ceux qu'on appelait à Naples, en 1848, les carlalbertistes (bien que l'un des chefs les plus énergiques de l'extrême droite, il est très connu pour ses opinions anlicatholiques et du plus pur rationalisme); M. Spaventa, dis-je, le 23 septembre dernier, appelé par ses électeurs, faisait devant un public enthousiasmé une conférence solennelle sur la chute du pouvoir temporel et sur les conséquences de cet événement pour les relations internationales de l'Italie, il démontrait que, sauf l'affaiblissement qui en résultait des éléments conservateurs dans la machine constitutionelle, le pays n'avait qu'à se louer d'avoir persévéré dans le système libéral de
Cavour de la séparation de l'Eglise et de TEtalet du refus de cpnciliation de la part du Saint-siège. \jxi% entente par faite avec un pouvoir naturellement autoritaire et immobile eût gêné, selon M. Spaventa, Theureux et puissant développement de la liberté et de la démocratie; d'autre part, l'attitude, sinon de révolte ouverte, du moins de protestation constante de la papauté, a rassuré les catholiques de l'univers sur la parfaite indépendance de l'autorité religieuse. Une réconciliation entière eut toujours fait soupçonner le Saint-père dêtre devenu un sujets un citoyen tout au moins du royaume d'Italie. Est-ce bien ce que je vous ai dit et ce qui a soulevé contre moi tant d'indignation ?
M. Spaventa, puisque je le cite, me permettra de terminer par quelques mots sur la politique coloniale de l'Italie. Collègue de MM. Bonghi et Visconti Venosta dans le dernier cabinet Minghetti, M. Spaventa, dans sa conférence de Bergame, appelait « vanités rhétoriques les prétentions coloniales de renouer les aspirations éventuelles de l'Italie aux traditions de l'empire romain ». Sans aller, comme M. Bonghi, jusqu'à demander l'abandon pur et simple de Massouah, M. Spaventa adjurait le gouvernement de son pays de s'inspi-
rer des principes modernes de civilisation plutôt que des idées antiques de conquête.
Un passé glorieux chez un peuple fier qui se souvient est parfois un mirage dangereux qui égare l'avenir.