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LES COMÉDIENS LE PUBLIC. — LES JOURNALISTES

Dans ma précédente lettre, tout en m'essayant à vous donner un résumé (bien incomplet et bien insuffisant) de la littérature italienne, j'ai tenu à vous mettre en garde contre les exagérations de la critique, singulièrement rude par moments.

Mais si la sévérité de la critique est grande pour les poètes et pour les romanciers, je vous étonnerai peut-être beaucoup en vous disant qu'elle est bien plus dure encore pour les auteurs dramatiques, ces enfants gâtés du public dans tous les pays du monde.

Les auteurs dramatiques sont à Rome les têtes

de Turc sur lesquelles tout le monde s'exerce. Et ceux qui s'exercent ainsi sont-ils tous compétents pour le faire? Je n'oserais l'affirmer.

Quoi qu'il en soit, vous trouverez à Rome une vraie bataille dans la presse à ce sujet. Par moments c'est de la colère, on dirait même de l'acharnement, et l'étranger, non prévenu, s'étonne et risque fort de se tromper sur la valeur des œuvres, sur le mérite des écrivains, de môme qu'il se tromperait sll acceptait comme bon argent certains enthousiasmes de la première heure. Nous sommes en Italie où le cœur bat vile et ardemment. Tout est jeune au pays du soleil, tout est vif et le sentiment joue partout un grand rôle, quoi qu'on en dise. Aussi, croyez-moi, pour le théâtre comme pour toute autre chose, il est bon de ne pas se fier au jugement d'autrui et d'y aller voir, ce qui vous fera connaître des mœurs, des habitudes, qui sont tout à fait particulières au pays.

Bien entendu, toute cette fureur, dont je vous parle, a sa raison d'être, et il est évident que si l'Italie avait de très bonnes pièces et quelques auteurs de premier ordre, la critique et ses emportements seraient vite réduits au silence.

Mais malheureusement il n'en est pas ainsi, ce pays est trop jeune, il va encore de tâtonnements

en tâtonnements, personne ne s'y affirme d'une façon claire et puissante ; ceux qui avaient commencé et bien commencé, se sont lassés ; ceux qui suivent sont naturellement d'un ordre inférieur. Or, en Italie, on s'était fait à Tidée de voir lart dramatique s'élever d'un vol rapide ; quelques débuts heureux firent espérer de belles œuvres. Hélas! on s'était trop hâté; on avait compté sans le mouvement du siècle qui entraîne les meilleurs esprits à la politique et aux affaires et l'on a pu voir successivement des hommes de valeur abandonner la partie après quelques passes brillantes, dès qu'ils se sont aperçus que l'art n'était pas le chemin pour s'élever ni pour s'enrichir. Réussir exige de nos jours un travail long et assidu — et les résultats sont en Italie peu en rapport avec le travail.

On a donc vu le plus grand nombre des auteurs se recruter parmi les professeurs, les employés du Gouvernement ou des administrations qui commençaient par demander à leur emploi « quelque grain pour subsister », et qui donnaient leurs loisirs au théâtre. Aussi, l'observation et la connaissance du monde leur faisaient-elles souvent défaut. Ce n'est la faute de personne, mais cela ressort des conditions du pays. Il

aurait fallu encourager les travailleurs par tous les moyens ; leur donner beaucoup de considération à défaut d'argent ; mais lltalie avait autre chose à faire. On a laissé Tart dramatique livré à ses propres forces, et l'art est en ce moment bien bas, bien bas.

Pourtant quelques hommes avaient surgi. Rome avait élevé très haut un poète : M. Pierre Cossa, qui était réellement un homme supérieur à tous égards. Les autres villes de l'Italie avaient leurs poètes, leurs prosateurs; mais le public italien très exigeant, friand de nouveautés, réclamant des pièces nouvelles sans relâche — public restreint avec cela — demandait, en somme, beaucoup plus qu'on ne pouvait lui donner.

Ajoutez encore qu'il faut être d'une trempe non commune pour résister aux émotions du théâtre telles qu'elles se présentent en Italie.

Prenons un exemple. L'auteur dramatique italien, qui a écrit une pièce, trouve assez facilement le moyen de la faire jouer, justement à cause du besoin continuel que les troupes de comédiens éprouvent de donner du nouveau au public. La pièce acceptée, les rôles sont distribués par le directeur de la troupe, et les répétitions commencent aussitôt. Les pièces — toutes les pièces

— - S apprennent vite, se montent et se mettent en scène en cinq, six, sept jours; rarement davantage. Les acteurs savent-ils leurs rôles? Mon Dieu, non ; mais le souffleur est là. Les artistes italiens ont, du reste, une conception très rapide et jouent très bien, souvent avec beaucoup d'entrain et de justesse, quelquefois même avec trop d'entrain. On leur a vu faire des tours de force extraordinaires. Une première représentation , donnée dans ces conditions-là, est un grand danger; mais les comédiens y sont habitués; lauteur est ahuri et n'a pas le temps de se reconnaître. Tout est-il bien? Peut-être que non, mais que faire? On n'a plus le temps de rien changer, et les artistes, le public, le théâtre ne peuvent attendre. Au petit bonheur! On annonce la pièce; le soir de ia première arrive ; le public est là : advienne que pourra! — Si c'est un four, tout est fini, l'auteur tombe de haut ; il s'enfuit ou se cache et il jure qu'on ne l'y prendra plus. Puis... il recommence. Mais admettons un instant que ce soit un succès. L'auteur est dans la joie, le public bat des mains, rappelle l'auteur cinq, dix, vingt fois dans la soirée. La pièce pourra se jouer cinq, six, dix '}ours de suite, selon la ville où ce début a lieu. Puis, la fin du mois arrive, la troupe dramatique

plie bagage et va jouer dans une autre ville. Naturellement elle annonce qu'elle va donner le grand succès du jour, la nouvelle pièce, que l'auteur viendra assister à la première représentation, etc., etc., et le public de la ville accourt au théâtre pour donner son avis. Mais, cinq fois sur dix, — et je suis honnête, — cet avis n'est pas celui du premier public; quelquefois c'est tout à fart l'opposé. Et voilà un auteur ayant, avec la même pièce, obtenu un succès et essuyé un four. Sa pièce est-elle bonne ou mauvaise? Chi lo sa? Un des meilleurs auteurs de l'Italie, dans une lettre qu'il a récemment publiée, raconte qu'il avait obtenu trois grands succès et fait trois fours, en six théâtres différents . Il ne savait plus ce qu'il devait penser, croire. Et il continuait à souffrir, applaudi, discuté, blâmé, honni!...

Et cela continue ! — Ce supplice est une des choses les plus douloureuses pour un auteur; c'est une lente agonie qui doit avoir sa grande part dans les défections qu'on signale de tous côtés. Pas une ville qui ne se croie en possession de la vérité absolue, et qui ne plaisante, ne se moque des autres. — Pas un public, fût-il de petite cité; pas un critique, fût-il un collégien échappé, qui ne se croient infaillibles. Il y a, à ce

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sujet, des histoires à mourir de rire. iMais passons!

Que faire à cela? Rien ; c'est cruel ; c'est énervant pour les écrivains, mais c est la loi du théâtre italien, il faut la subir. Du reste, il n'y a pas un auteur sérieux qui recule devant ce danger continuel; pas un même qui renonce à aller d'une ville à l'autre pour se présenter au public, dès que le public l'appelle et même quand le public ne l'appelle pas.

Il y a quelque chose de très émouvant dans ces manifestations et je me souviens de certaines ovations faites à quelques auteurs à Rome, à M. Cossa surtout, qui devaient le payer de bien des souffrances.

Je ne vous parle pas des ovations faites, de temps à autre, à quelques grands acteurs ou à quelques grandes actrices. On a pu voir, il y a plusieurs années, des troupes de comédiens dirigées par M. Louis Bellotti Bon et par M. Morelli, dont le passage dans une ville devenait un événement, qui appelaient la foule parce qu elles étaient presque la perfection. Acteurs, actrices, décors, mise en scène, toilettes, tout était soigné, exquis et révélait la main d'un artiste dans le directeur. Hélas! ces temps-là sont déjà loin ; il y a encore quelques bons artistes épars, or, dans une troupe, un ou

deux bons sujets ne suflisent pas; lensemble fait généralement défaut, et les pièces ne marchent plus comme jadis. Et si les auteurs manquent, en Italie, c'est que les acteurs se font de jour en jour plus rares.

Si Pietro Cossa, que je vous nommais tout h rheure et qui était un grand poète dramatique (mort depuis cinq ou six ans), se levait aujourd'hui avec ses héros de l'antiquité, avec son souffle puissant, je me demande à qui il pourrait confier ces grands rôles que son imagination, son esprit, joints à son érudition profonde, enfantaient. MessaUne et Cléojnifre, sont deux drames magnifiques sortis tout d'une pièce de sa pensée et qui ont donné un étonnant relief à son nom. Mais ces œuvres avaient trouvé, dans M"" Marini et dans M"' Tessero, des interprètes de premier ordre. Aujourd'hui, il n'y a pas d'actrices qui puissent supporter le poids de ces grands rôles.

Pietro Cossa, mort à 40 ans, a laissé un chefd'œuvre : Néron^ qu'on joue encore, mais que bientôt on ne pourra plus jouer pour les mêmes raisons.

Le poète est mort trop tôt, holas ! mais s'il était vivant, il ne trouverait plus aujourd'hui d'interprètes pour ses conceptions.

La fin du jeune et glorieux écrivain romain a paru arrêter dans son essor le genre héroïque, retentissant. Un autre poète qui. vers la môme époque, avait donné au théâtre deux œuvres puissantes : Alcibiade et La Figlia di Menecle, M. Félîce Cavalotti, député au Parlement, le bouillant démocrate, s'est arrêté aussi de son côté, et ne donne plus que de petites pièces qui n'ajoutent rien à sa gloire, quoiqu'elles ne soient pas sans mérite.

Il est bon que vous ayez présents à la mémoire ces deux noms d'auteurs ; vous en entendrez souvent parler; tous deux suffisent pour témoigner contre le dépit et les exagérations de la critique dont je vous parlais au début de ma lettre.

Parmi les auteurs italiens, il y a, à Milan, à Florence, à Turin et à Venise, bien des hommes d'un talent réel et qu'il est nécessaire de connaître. Un d'eux surtout, le premier de tous, celui qu'il faut nommer avant les autres et devant lequel les meilleurs s'effacent ou s'inclinent, est M. Paul Ferrari. C'est le plus populaire et le plus applaudi des auteurs italiens vivants. Il est né à Modène, mais il habite Milan. Sa science du théâtre est fort grande et l'on compte au moins trente pièces de lui qui ont enrichi bien des artistes et des directeurs

de troupe. Une dizaine de ses grandes œuvres, au moins, restent au répertoire courant. La plus connue et surtout la plus remarquable, celle qui Ta mis en évidence, porte ce titre : Goldoni e le sue sedici commedie. — C est une pièce très bien faite, gaie, spirituelle, avec la reconstitution d'une époque, qu'il est utile d apprendre à connaître et qu'on retrouve là tout entière. Depuis — il y a 24 ou 25 ans — M. Paul Ferrari n'a pas cessé d'écrire des pièces de tous genres : drames, comédies à thèses, bluettes, monologues, et le succès ne lui a presque jamais fait défaut. Quelquesunes sont célèbres, par exemple : le Duel, — le Suicide, — le Ridicule. — Et leur titre vous dit les préoccupations sociales, les tendances de l'auteur.

Aujourd'hui, M. Ferrari a soixante ans passés et il travaille moins; cependant on annonce encore une nouvelle comédie de lui. Sa veine heureuse menace toutefois de se perdre.

M. Ferrari, malgré cette énorme production, ce travail considérable de toute sa vie et ses succès constants, n'est pas riche et il a dû accepter une chaire de littérature du Gouvernement. Ceci vous en dit long sur ce qu'un auteur dramatique peut gagner en Itahe.

Au reste, comme je viens de vous le direvlorsqu on parle d'art dramatique en llalie, ce n'est pas à Home qu'il faut s'arrêter. Les auteurs dramatiques romains, ne peuvent être cités en dehors de M. Ludovico iMuratori, un homme d'esprit et de talent qui paraît s'effacer volontairement depuis quelques années. Sa meilleure pièce, Virginie, est écrite dans le genre du théâtre de Scribe.

Quelques jeunes gens qui commencent à s'essayer au théàlre n'ont pas réussi et il est bien rare que les auteurs un peu connus des autres villes italiennes aillent à Rome pour y séjourner. La ville éternelle ne les tente guère, quoiqu'elle paraisse devoir leur offrir matière à observation, avec sa vie intense et ses mœurs caractéristiques. Cela viendra peut-être plus tard, quand on sera parvenu à s'entendre sur la grosse question de la langue parlée qu'il faut mettre au théâtre. Je vous prie de croire que la langue parlée, en Italie, n'est pas la langue correcte, grammaticale qu'on écrit. Il y a là une grosse question sur laquelle je n'insiste pas, mais qui est de premier ordre pour l'avenir du théâtre et dont on n'a pas du tout l'air de s'inquiéter.

J'en reviens aux auteurs et aux diverses villes qu'ils habitent, ou qu'ils préfèrent comme séjour.

A Milan, hors M. Ferrari çt M. Cavallolli, que je vous ai nommés et qui sont deux maîtres, vous trouverez M. Léo Caslelnuovo (M. le comte Pullé), auteur de pièces charmantes, grand seigneur et député. Son père, qui vit encore, a écrit aussi pour le théâtre un nombre très grand de pièces dont quelques-unes sont fort remarquables. On cite comme supérieure celle qui a pour titre : La donna romantica. Le fils a donné au théfttre italien une de ses plus jolies pièces : 0 bere^ o affogare.

A Turin, vous aurez du plaisir à connaître M. Leopold Marenco, un poète qui a eu son heure de gloire, un auteur dramatique qui a été fort goûté pour ses idylles et ses pièces en vers. Il a peut-être donné 60 pièces au théâtre, mais il n'en survit qu'un très petit nombre. Je cite : Céleste; le Falconiere; Il gkiacciaio del monte Bianco; Gli speroni doro. Toutes ces pièces appartiennent à un genre démodé dont on ne veut plus; mais l'auteur, croyez-le bien, n'est pas le premier venu.

11 y a un autre poète à Turin, un i)oète doublé d'un auteur dramatique, c'est M. Giacosa, un charmant et gai compagnon, homme du monde et avocat, qui a donné à la scène des pièces du genre héroïque, en vers, qu'on avait beaucoup goûté.

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La partita a scacchi, Trionfo d'amorCy II Conte rossoy II fratello dawiiy ont fait courir tout le monde. Mais malheureusement, lorsque M. Giacosa a voulu laisser de côté la langue des Dieux et parler le langage usuel, il a été presque toujours moins heureux. C'est un homme de talent et d'esprit. M. Giacosa pourra au besoin vous faire les honneurs des Alpes Italiennes qu'il parcourt continuellement et qu'il connaît comme personne ; c'est là qu'il va chercher ses meilleures inspirations. 11 a quarante ans à peine et le théâtre attend de lui les œuvres puissantes de la maturité. A quelques pas de Turin, à Moncalieri, il y a un important pèlerinage à faire : j'entends une visite chez M. Victor Bersezio, l'ami de Sardou, le traducteur de ses pièces, un des écrivains les plus aimés et les plus estimés à juste titre et le papa d'un théâtre spécial — le théâtre en dialecte piémontais. Vous auriez du plaisir à serrer la main de cet homme charmant, de ce causeur exquis, d'une véritable valeur, modeste s'il en fut, homme de lettres infatigable et inépuisable. En dehors de ses pièces, de ses romans, il a fondé des journaux, il y a 20 ans, qui vivent encore et qui sont considérés comme des meilleurs de l'Italie. La ville de Cuneo, sa ville natale. Ta envoyé deux

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foi? au Parlement comme député, et il y a fait preuve d'excellentes qualités législatives.

On lui doit quelques œuvres qui resteront et, en tout cas, un véritable chef-d'œuvre : le Disgrazie del signor Travetti.

Ce monsieur Travetii est un employé, un employé d'un ministère, ce qu'il y a de plus simple et de plus humble sur la terre. C'est un pauvre paria, un soufifre-douleur, toujours aux prises avec les exigences de sa position sociale et les difficultés de la vie. Bersezio a mis au grand jour, a dévoilé l'existence atroce des pauvres employés. La pièce est pleine d'humour et de sentiment. — Cette pièce a été jouée des milliers de fois, soit en dialecte piémontais, soit en langue italienne et elle aurait dû suffire à enrichir son heureux auteur. Mais M. Bersezio n'est pas riche, que je sache, et il travaille dix à douze heures par jour. Vous le trouverez toujours levé à cinq heures du matin, abattant sa besogne, avec belle humeur, au milieu de son adorable famille. Esprit élevé, cœur noble, haut placé, bon comme la bonté même, M. Bersezio vit très retiré, mais ses amis n'ont garde de l'oublier et le lui prouvent. Ceux qui l'aiment vont le chercher là, et ils sont sûrs d'être bien accueillis.

Je VOUS ai dit que M. Bersezio est le papa du théâtre en dialecte piémonlais. En effet, il est facile de comprendre que le peuple continuant à parler son dialecte dans toutes les provinces de Tltalie, on ne peut pousser le gi'and public au théfttre qu'en lui parlant la langue qu'il parle lui-môme constamment. On ne réussira certainement pas de longtemps à faire parler le toscan aux Piémontais, aux Lombards, aux Vénitiens, aux Napolitains, aux Bolonais, aux Siciliens. 11 en résulte que les pièces en langue italienne n'auront jamais qu'un public restreint.

Je ne crois même pas qu'il soit nécessaire d'aller plus loin pour expliquer la pauvreté dans laquelle la production des pièces italiennes esl tombée.

M. Bersezio avait vu juste lorsqu'il voulut combler cette lacune, et il est positif que, pendant une di/aine d'années, la scène du théâtre piémontais eut un succès extraordinaire. Les pièces étaient bonnes, les épisodes de la vie de cliaque jour des classes populaires étaient inépuisables; l'émotion faisait toujours 4es frais de la soirée; la morale était le but.

Et cela a duré ainsi tant que Turin a été la capitale de l'Italie; puis, lorsque la vie italienne s'est

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trouvée portée à Florence d'abord, puis à Kome, on a délaissé le théâtre en dialecte; on trouvait qu'il ne devait plus y avoir qu'un théâtre, le théâtre italien, et l'on avait peut-être raison au point de vue de la fusion et de l'idée politique. Seulement les peuples ne changent ni leurs mœurs ni leur langue selon les changements politiques, et l'on a ainsi tué le théâtre en dialecte sans réussir à rien mettre à sa place en italien.

(^c n'est pas la Kome moderne avec sa vie en l'air, sa critique violente ou insouciante, son public ramassé au jour le jour, ses luttes politiques, qui donnera de longtemps le public sérieux, rassis, capable de s'intéresser à lart dramatique.

Mais je m'arrête, d'autant plus que cette longue parenthèse m'a éloigné des auteurs que j'aimerais à vous faire connaître.

Florence, Bologne, Venise, Naples, ont quelques beaux noms à citer.

Florence est la patrie de Giovan Battista Niccor lini, le grand poète, l'auteur magnifique de Arnaldo da Bresria. Eh bien, Florence n'a pas fait trop mauvaise figure dans ces .^derniers vingt ans. M. Gherardi del Testa, mort il y a trois ou quatre ans, a donné au théâtre une cinquantaine de pièces qui ont le genre gai de Labiche. Malheu-

reusement, dans les pièces de Gherardi del Testa, la pensée, Tîdée profonde, l'observation sont souvent absentes ou presque toujours peu élevées. Toutefois ces pièces ont amusé une génération; aujourd'hui on les trouve insuffisantes et bien peu sont restées au répertoire. Citons parmi ses meilleurs succès : la Vita ?iuova; — il Vero Blasone ; — la Caccia alla Civetta ; — il Regno d* Adélaïde; — la Coscenze elasiiche; — Oro e orpello, etc.

M. Ferdinand iMartini, député au Parlement, enlevé à Tari par la politique, avait donné, il y a quelque dix ans, des proverbes dans le goût de ceux d'Alfred de Musset ou d'Octave Feuillet. On ne joue presque plus ses pièces, très fines, très délicates, souvent très risquées, et qui demandent une interprétation hors ligne, très difficile désormais à obtenir. Chi sa il giuoco non finsegni est encore la plus belle perle de son écrin, et M. Martini ne paraît plus vouloir revenir au théâtre, au grand regret de tous.

Un autre disparu^ un autre eflfacé, si vous l'aimez mieux, c'est M. Louis Suner, auteur de grand talent, doublé d'un penseur et d'un philosophe, qui a, pendant près de quinze ans, donné à la scène des œuvres remarquables. Ses meil-

leures pièces, celles qui lui ont fait une réputation de goût, de finesse, de styliste admirable, sont : / gentiluomini speculatori; — / leggitimisti ; — La gratitudine; — Ogni lasciata è persa ] — Le amiche. — Une autre pièce, très remarquable à plusieurs points de vue, a pour titre : Una legge di Licurgo. Cette pièce, avec l'autre qui Ta suivie de près, et qui est, je pense, la dernière : Unora (Fozio, appartiennent à un genre à part que seul M. Sûner a osé risquer sur la scène. L'auteur s'en prend aux maladies qui tourmentent notre pauvre humanité et qui jouent un si grand rôle dans nos malheurs et dans notre félicité humaine, et qui sont la cause déterminante de nos actions. C'est de la psychologie, presque de la pathologie. Notez bien que l'auteur, l'écrivain est tellement habile, que pas un mot n'est en trop. Seulement, ces pièces demandent un eflforl, une tension d'esprit trop grands, et le public s'y refuse. M. Sùner, bien à tort, a renoncé au théâtre et vit maintenant dans les environs de Rome, très à l'écart. C'est vraiment dommage, car cet homme de talent, ce grand esprit et ce grand cœur donnait le ton à la littérature dramatique et la maintenait dans des régions élevées d'où elle descend maintetiant, bride abattue.

A Florence, vous rencontrerez encore M. Henri Monlecorboli , un homme du monde comme M. Sflner, et un fin connaisseur d'œuvres d'art. Il a commencé à travailler pour le théâtre vers 1870, et ses pièces ont obtenu, dès Tabord, un grand succès.

La scuola delmatrimonio, — Riabilitazione, sont deux grandes pièces qui, données coup sur coup, l'ont mis tout de suite en évidence. Une petite pièce en un acte/ A tempo, a cependant plus fait pour sa réputation que toutes les autres, et elle a été traduite en espagnol et en allemand. A Madrid et à Vienne, elle a retrouvé le même succès qu'en Italie. C'est une œuvre sérieuse et fine en même temps, et dans laquelle l'esprit d'observation, la puissance dramatique, la gaieté, se marient à merveille. Gli oziosi — Sorriso — Donna Lavinia, sont trois pièces très remarquables. La dernière contient un tableau de la Home moderne qui vous intéressera beaucoup. Elle met en relief un très beau caractère de femme exceptionnellement sympathique, que M"' Ihise, l'actrice à la mode et Nr*" Marchi, ont rendu avec beaucoup de talent à Milan et à Florence.

L'auteur, toutefois, est un timide, très enclin à se tenir dans Tombre. C'est avec de grandes hési-

talions et après avoir résisté à nombre de sollicitations, qu'il se décide à laisser jouer une de ses pièces. Pourtant quelques-unes de ses œuvres ont été traduites en français par Tauteur lui-même, et M"' Broisat, la charmante sociétaire de la Comédie-Française, lui a prêté pour Tune d'elles l'appui de son talent. M. Montecorboli compte un grand nombre d'amis, à Paris, parmi les hommes de lettres et les auteurs dramatiques, et sa maison, à Florence, leur est toujours ouverte.

Je vous engage aussi à ne pas quitter Florence sans tâcher de voir deux hommes d'un grand talent et qui ont leur importance au point de vue du théâtre, quoiqu'à des points de vue tout à fait différents. Le premier est M. Auguste Franchetti, qui a entrepris une traduction des pièces d'Aristophane, mais dont il me faudra vous parler plus tard, comme un des princes de la critique dramaque ; l'autre est M. Luigi Alberti, un auteur dramatique qui est sur la brèche depuis trente ans et qui a une physionomie très particulière.

M. Alberti est un poète, un auteur dramatique, doublé d'un batailleur ardent, d'un courageux, d'un convaincu. 11 a sur le théâtre des idées à lui dont il ne veut pas démordre, il a vu la mode changer, deux générations se suivre et réclamer

du nouveau ; mais lui, il a un idéal, c'est le théâtre simple, le théâtre bourgeois, moral si c'est possible, et il s'en tient là malgré Taccueil ou le goût du public. Beaucoup de pièces modernes l'exaspèrent. Il admire naturellement les œuvres des grands auteurs français, mais ses préférences sont pour Molière et surtout pour Goldoni. Il est pour Tari simple, il aime tout ce qui est fin; mais les névroses , les cas pathologiques à la scène le mettent hors de lui.

Malheureusement, lorsqu'il s'agit de passer des théories à l'application, il n'est pas très heureux, et il ne se rapproche pas assez des maîtres qu'il adore. Cela ne l'empêche pas de recommencer, toujours dans le même sens. Sa meilleure pièce, dit-on, est : Pieti^o o la Gente nuova^ ouvrage couronné et qui obtint jadis un franc succès. Virtù iramore et Sposa di fresca data sont encore deux pièces finement ciselées. La société toscane, et surtout la société florentine, sont bien connues par M. Alberti et sont bien rendues.

Tout dernièrement il a soulevé des polémiques ardentes avec une œuvre étrange intitulée : Asmodeo. Ce n'est ni une comédie, ni un drame, ni une tragédie. C'est du fantastique, du surnaturel, et il y a beaucoup de talent répandu à foison dans ces

scènes assez décousues, et que Ton n accepte pas partout avec la même faveur qu a Florence. Je pense que M. Alberli reviendra vile à ses comédies de mœurs dans lesquelles il est plus à Taise.

L'écrivain est remarquable à bien des points de vue. Nul n écrit la langue italienne avec plus de pureté. Doué de beaucoup de finesse et d'esprit, il a jeté aux quatre vents bien des pages charmantes. Il a bataillé contre les poètes réalistes tels que Lorenzo Slechetti, et même il s'en est pris, je crois, à Carducci, le grand poète, dont le positivisme Teffraie tandis que son lyrisme Tenchante.

Florence a encore un grand nombre d'hommes très remarquables, car c'est la ville d'Italie la plus peuplée d artistes en tous les genres ; mais il me tarde de vous signaler un homme d'une valeur exceptionnelle, que vous trouverez certainement à Venise, sa ville natale, qui suffirait, à lui tout seul, à illustrer Tart dramatique italien: c'est M. Giacinto Gallina. Si je devais vous répéter tout ce que j'ai entendu dire sur cet homme d'un talent hors ligne, ma lettre n'en finirait plus, et je ne veux pas abuser de votre patience. Toutefois, pour M. Giacinto Gallina, qui est le successeur et le continuateur de Goldoni , prêtez-moi encore quelque attention.

M. (îallina est un petit homme brun de 35 à 40 ans, très simple, peu causeur et le plus paresseux des hommes. Il ne paye pas de mine, et son aspect ne vous dit rien au premier abord. Mais c'est pourtant, comme je vous le disais, un talent hors ligne; c'est un des auteurs dramatiques les plus justement admirés et fêtés de TltaHe.

M. Gallina a fait, pour les Vénitiens, ce que M. Bersezio a fait pour les Piémontais : il leur a donné un théâtre. Sur sa route, les jalons étaient déjà posés, car Goldoni a écrit un nombre considérable de pièces en dialecte vénitien ; mais M. Gallina a su se créer une place h côté de Tauteur du Boifrru bienfaisant , et je vous jure qu'il n'y fait pas mauvaise figure. Le peuple, les classes inférieures de Venise, il les connaît admirablement, et il est telles de ses scènes d'intérieur qui sont de purs chefs-d'œuvre.

Faut-il vous nommer ces pièces? Je n ai que l'embarras du choix; mais, dans le nombre, celle qui lui a fait obtenir des suffrages unanimes, a pour titre : // moroso délia Nonna que l'on joue encore très souvent. — Zenterefada^ — Gli on del rot\ — Una famegia in ravina, et bien d'autres ne sont pas inférieures à la première. Le grand mérite de M. Gallina c'est la rapidité de son dialogue.

Ses personnages sont tous vrais, ils vivent. On les connaît, on les a vus, on les coudoie tous les jours ; l'observation est profonde et juste, le goût toujours sûr, l'action simple et rapide. M. Gallina, nul ne le met en doute, est un talent de premier ordre, j'oserais dire un homme de théâtre de génie, et il fait beau voir, vraiment, accuser de décadence une époque qui a donné les Bersezio, les Pietrarqua, les Carrera, les Garelli, etc., au théâtre piémontais; MM. Cossa, Cavallotti, Ferrari et tous les autres au théâtre italien; M. Giacinto Gallina au théâtre vénitien.

Malheureusement, M. Gallina n'a pas de successeur ni d'émulé, le théâtre vénitien c'est lui — et c'est tout. Ceux qui s'y sont essayés depuis n'ont pas réussi, ou ils ont réussi une seule fois et n'ont pas osé recommencer.

Si je vous en ai dit bien long sur le théâtre italien et ses auteurs, je m'aperçois que j'aurais encore beaucoup de choses h vous dire. J'ai oublié quelques noms, comme ceux de M. Giuseppe Costetti de Bologne, l'auteur de // Dovere^ — Il figlio di famigliay — 1 dissoluti gelosi. M. Valentino Carrera mériterait aussi d'être étudié dans ses œuvres, parmi lesquelles La quaderna di Nanni est très brillante. Je finirai par M. Achille Torelli,

un jeune Napolitain, qui a commencé à vingt ans sa carrière avec des œuvres de mérite telles que : Im missione di donna, — La verità, — Gli onesti, — Fragilitày — / maritiy — grandes pièces qui lui avaient fait une réputation de premier ordre et dont quelques-unes se jouent encore dans tous les théâtres. Mais sa magnifique veine a paru s'arrêter, se tarir; les pièces qui ont suivi étaient moins bonnes, et la grande faveur dont il avait joui pendant dix ans s'est eflTondrée tout à coup. La critique Ta abandonné ou Ta assailli avec un redoutable acharnement. Le public, ondoyant et divers, mouvant comme le sable, s'est tourné vers d'autres astres, et M. Achille Torelli, à quarante ans, parait tout près d'abandonner le théAtre ou de n'y consacrer que ses moments perdus. On n'en entend guère parler et c'est vraiment dommage, car, certainement, il avait le don du IhéAtre et il connaissait le métier comme pas un, M. Faolo Ferrari excepté.

Et maintenant, avais-je raison de vous dire que les acerbes critiques que vous pourrez entendre faire ne méritent pas de crédit? La vérité c'est que beaucoup de jeunes esprits, auxquels le sens du théâtre fait défaut ou qui voudraient lui voir changer de route, vers le réalisme s'entend,

s'acharnent contre les débutants ; ils font les entendus et les diniciles contre les auteurs connus ou leur rendent la vie si dure, que, de guerre lasse, la majeure partie s éloigne et préfère s'adonner à quelque travail plus rémunéré et plus facile, en tout cas moins exposé à des critiques sanglantes.

Ont-ils raison, ces auteurs, de quitter le terrain? Certainement non. De tous temps et partout, la guerre contre les auteurs dramatiques a été une guerre acharnée, et le théâtre grec est là pour nous le prouver : les pièces d'Aristophane, écrites dans le but très net de démolir, d'écraser Euripide, suffiraient à le démontrer. Il faut donc croire que les critiques ne tuent personne et qu'un beau jour on verra lart dramatique redeurir en Italie, où Ton ne saurait s'en passer.

En attendant, je vous engage à ne pas manquer aux premières représentations. Le public très mêlé et très ému, l'absence de toute claque, les ovations que Ton fait aux artistes et aux auteurs, les exécutions violentes auxquelles vous assisterez, ne sont certainement pas sans intérêt.

Parmi les artistes, vous trouverez un talent de premier ordre : M""^ Duse, qu'on compare assez volontiers à M°" Saraïi Bernhardt, dont elle n'a

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pas l'ampleur ni la voix, mais qui est très intelligente et qui exerce sur la foule une espèce de fascination.

En général, les actrices italiennes sont fort élégantes et ne manquent pas de dislinclion. (ji^elquesunes ont une réputation d'esprit qui rappelle les Brohan; M'"'' Fia Marchi est du nombre. Quant aux artistes hommes, vous savez mieux que moi ce que valent ces deux hommes de génie que le monde acclame depuis vingt ans et qu'on nomme Tommaso Salvini et Ernesto Rossi.

Les autres, les meilleurs, ne les suivent que de loin. Lorsque Rossi et Salvini ne seront plus là, la tragédie surtout n'aura plus d'interprètes.

Dans le genre comique, tout au contraire, lltalie a des acteurs excellents. Nommons M. Novelli, M. Cesare Rossi, M. Ferravilla (qui joue en dialecte milanais), M. Zago (qui joue en vénitien), et M. Leigheb qui est un des meilleurs artistes de notre temps.

Je m'étais promis de vous parler des critiques, mais cela nous mènerait trop loin, car il y a parmi eux quelques hommes remarquables auxquels il faudrait pouvoir consacrer tout un chapitre. Comptez à Rome : M. d'Arcais qui pontifie ila,nsï Opinione, journal officieux ; M. Arbib de la,Liàertd; M. Boutet,

un jeune homme, un Napolitain, un nouveau venu qui s'est mis en tôte de dire leurs vérités à tous, auteurs et artistes, ce qui peut le mener bien loin, et qui écrit avec un entrain et une sincérité remarquables, une largeur de vues très rare. A Naples, M. Bracco et M. Rocco de Zerbi sont à citer. A Florence, M. Auguste Franchetti, dont je vous ai déjà parlé, le cousin de Léon Franchetti, mort au siège de Paris, est un critique hors ligne, mais très irrégulier, dans ses lettres à la meilleure Revue italienne : la Nuova Antologia. Puis M.Yorick (un pseudonyme), un des hommes qui connaissent le mieux la littérature dramatique. A Venise, M. Piucco et M. P. Pisani. A Turin, M. Molinari. A Milan, MM. Filippi, Turati, Cameroni, Fortis, Romussi, Torelli-VioUier , etc., etc., toute une pléiade qui fait de Milan la ville peut-être la plus importante au point de vue dramatique, et celle où les auteurs aiment le mieux essuver le feu terrible des premières représentations.

Je m'arrête, après vous avoir pris beaucoup de temps et ne vous avoir presque rien dit du mouvement de la pensée sous toutes ses formes, en Italie.

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