VINGT ET UNIÈME LETTRE
Toutes les nations qui ont des artistes sont représentées, à Rome, par des académies ou par des individualités artistiques. Les arts y sont donc officiellement protégés et les artistes subventionnés. On pourrait croire que ces temples créés à ridée, à l'art, sont des lieux d'élection, que les initiés qui y entrent y revêtent quelque chose de sacré; mais on pourrait dire, sans crainte d'être démenti, qu'en général ces temples ont de belles façades, mais point d'autel pour le culte.
L'Académie espagnole habite, près de San Pietro in Montorio, un palais superbement neuf sur la colline admirable d'où l'on va voir le soleil se
coucher derrière le dôme de Saint-Pierre. Le directeur, fort aimable homme, peut saluer pardessus la ville éternelle M. Hébert, si le directeur de TAcadémie de France regarde par sa fenêtre du haut de la colline du Pincio.
Les Allemands sont fort bien installés au palais Caffarelli avec leur toute-puissante ambassade. Ils voudraient faire croire au gouvernement italien que le temple de Jupiter et le Trésor de Rome sont leur propriété. Cette malle doit être à moi!¥X ils affirment que le produit des fouilles qu'on ferait doit bel et bien appartenir à TAUemagne.
Soit dit en passant, les actes de la propriété du palais CafiTarelli sont un pur subterfuge, une appropriation à la tudesque. Sachez que Pie IX avait jadis affecté à la Prusse ledit palais Caffarelli. Chaque année, au premier de Tan, le Saint-père chargeait le cardinal Antonelli de répéter au chargé d'affaires de Prusse qu'il maintenait le pacte amiable fait avec son gouvernement. Il entendait par là se garantir contre la prescription. Le cardinal, pour des intérêts qui n'ont point encore été définis, n'a pas une seule fois redit à la légation de Prusse les paroles du pape.
Je reviens à nos Académies.
L'empereur Alexandre III a voulu que, nous
aussi, nous ayons la nôtre. Sur les avis du prince Wassilitchikoff, il a fait installer à Rome une académie complémentaire de celle de Pétersbourg. Cette installation était justement achevée au moment où la suppression de l'Académie de France était si vivement discutée à Paris, ce qui eût peutêtre dû nous avertir de ne pas tenter un essai devenu suranné.
Je vous disais que les Allemands avaient à Rome une très brillante garnison de peintres. Ils passaient même pour faire tous les ans, au fameux carnaval de Rome, quand il y avait encore un carnaval, le plus beau char parmi le cortège traditionnel des artistes.
Outre toutes les demoiselles anglaises qui se croient obligées de faire de la peinture à Rome, il y a un grand nombre de peintres en Angleterre qui font le voyage de la ville éternelle et ne contestent pas encore Raphaël. Il ne faut pas même les dédaigner car ce sont eux qui ont sii voir les premiers, en Italie, les leçons que les modernes pouvaient et devaient prendre des grands maîtres primitifs du quatro cmto, et qui, en inventant, de retour à Londres, TEcole elle titre de pj^éraphaél/çNCj n'ont pas peu contribué au mouvement actuel de réaction contre Taiicienne éducation
italienne, réaction à laquelle Paris a merveilleusement participé.
Les Autrichiens ont aussi à Itonie une Académie, et leurs peintres sont en grande faveur, témoin Lembach qui portraicture toute la haute société, EthoSer et d'autres.
Donc Russes, Français, Autrichiens, Allemands, Espagnols, Belges et autres ont des Ecoles officielles à Rome, mais la plus ancienne et, en vérité, la plus célèbre de toutes est TEcole française. Elle aussi habite un délicieux palais, et tous les étrangers connaissent le chemin charmant qui, par l'énorme escalier de la place d'Espagne, monte en laissant sur toutes les marches, endormis ou chantant, les paysans en costumes trop connus, les modèles des artistes qui attendent là les séances ; le chemin tourne près de la Trinité-du-Mont et arrive à la porte solennelle de la villa Médicis, de FAcadémie de France!
Bien des jeunes hommes sont entrés là pour la première fois, interrogeant l'avenir, qui en sont sortis grands artistes ; du moins il en était ainsi autrefois. C'est cette villa princière que la République française maintient de son mieux contre deux ennemis : le gouvernement italien qui voudrait bien l'exproprier pour agrandir de son bois om-
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breux la promenade du Pincio, et TEnnui, qui me semble le plus dangereux adversaire de la maison et de ses habitants.
Voilà le danger, et vous verrez qu'il menace bien plus à Rome vos compatriotes que les artistes des autres nationalités.
Les Anglais, individuellement, — car ils mettent une grande prétention à n'avoir pas d'École et à ne dépendre que de la Grande-Bretagne ! — apprennent très adroitement à faire, dans la ville éternelle, de faux primitifs en mettant un peu de l'étrangeté japonaise dans la naïveté des maîtres du xiii" et du xiv" siècle, et Boticelli leur a remduplus de services qu'il ne l'aurait jamais pu croire.
Les Allemands, quand ils ne font pas de la peinture religieuse, froide, exsangue, figée, philosophique à l'ancienne façon classique de Kaulbach, ce faux Michel- Ange de Bavière, ou des copies du sentimental Overbeck, transportent à Home la faconde peindre claire et grise qui domine actuellement à l'école de Munich. En dehors de votre école française, qui est toujours souveraine, malgré ses divisions apparentes et ces luttes qui, de loin, sont pour nous, le signe de sa vitalité; en dehors, dis-je, de l'école française, l'école de Munich et l'école anglaise sont à cette heure les plus intéressantes
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irËurope.Les Allemands ont à Rome un peintre et un sculpteur célèbre : les frères Muller.
Les Espagnols, sauf quelques cas attardés de peintres d'histoire, comme Pradilla, le célèbre auteur de Jeanne la Folle^ et quelques autres qui ne sont pas sans mérite dans leurs efforts pour maintenir la grande et large peinture, exploitent, sans grand profit pour Tart véritable, le genre habile, rapide, papillotant qu'un charmant peintre des leurs et le plus aimable que j'aie connu, mort il y a quelques années déjà, Fortuny, avait inventé à Borne même, un peu avant la guerre de 1870, pour le plus grand plaisir des amateurs et le plus grand danger des peintres à venir. Villegas a pris l'atelier de Fortuny et son métier; son éclat aussi et son extrême adresse. Le directeur de l'Académie espagnole est un peintre de talent, Palmirolo.
Les Belges y font de la bonne et de la mauvaise peinture française.
Je me demande ce que l'esprit curieux et observateur de mes compatriotes peut tirer de la grandeur toute-puissante ou aimable des anciens maîtres italiens. Les seuls peintres qui m'intéressent chez nous sont ceux qui, comme nos littérateurs, sont restés vraiment Busses. Jecomprends qu'ils aillent étudier nos ciels d'Orient, nos populations asia-
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tiques nouvellement annexées, qui ont tant, de caractère, nos steppes, nos forêts, Teau d'or où bouillonne de la glace au printemps. Nous avons encore des costumes, des guerres, des coutumes; nous avons encore une histoire qui n'a pas été peinte. Je ne crois pas que l'Italie soit favorable à la formation de notre École. Les Polonais Siemeradsky, qui est un beau talent, Paul Swedomsky Kotarbinski trouvent ici probablement, dans leur idéal catholique, plus d'inspiration que nous, car ils ont une valeur incontestable.
En résumé, voilà ce que font à Rome les artistes des diverses nations représentées, les peintres et, par suite, les sculpteurs et les graveurs. Les musiciens et les architectes y viennent chercher des inspirations ou y trouvent des modèles qui classent leurs travaux et leurs études à part.
Maintenant qu'y font les Français ? Je vous dirai à la fin — et peut-être aurais-je dû commencer par là — ce qu'y font les Italiens. — Pas grand'chose de bon, entre nous.
Dans cette villa Médicis dont le bosco de chênes
verts est si propre à la méditation, d'où la vue
sur cette grande Rome est si diversement belle
à chaque heure du jour, où planent tant de grands
souvenirs, dans ce fier palais florentin élevé par le luxe éclairé des Médicis, on s'ennuie!
Les jeunes prix de Rome y arrivent aujourd'hui poursuivis par les bruits de Paris, inquiets de ce qu'on y fait, de ce qu on y dit, de ce qu'on y vend. Us ont comme une fausse honte d'un titre qu'ils ont cherché et désiré à l'école. On m'a conté qu'un de vos peintres, parmi les plus malins de ce qu'on appelle à Paris la jeune École, voyageant l'an dernier en Italie, fut reçu à l'Académie par ses anciens camarades d'atelier avec des airs contrits, qui ressemblaient si fort à des excuses, qu'il se vit obligé de prendre la défense de Rome contre ces pauvres Romains.
Je crois le récit exagéré, car si quelques-uns ont l'air de faire à l'Académie leur volontariat avec résignation, il suffira quelque jour d'un esprit supérieur qu'enflammera la grande pensée des maîtres pour prouver que le feu sacré n'est pas éteint.
€'est aussi une afifaire de chance ; il n'y a pas de génie à heure fixe, pas plus à la villa Médicis qu'au palais de l'Industrie. Un peu de patience ; la vieille Académie est plus solide qu'on ne pense et verra revivre la foi.
En ce moment, la foi est malade, c'est certain. Pourquoi? Il y a bien des raisons à cela, de
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bonnes et de mauvaises. Parmi les mauvaises il y a d'abord la jalousie contre un titre, une situation qui, jusqu'à nos jours, a conduit aux succès, aux privilèges, aux honneurs, à Tlnstitut. On me dit que cela diminue, donne une étiquette surannée, qu'il sera plus avantageux bientôt d'être un simple impressionniste et de ne rien savoir du tout. C'est la mode, affichéechez vous par quelques artistes et imitée dans le monde des amateurs, de dénigrer tout ce qui rappelle l'éducation des maîtres, le bon et solide savoir enseigné. — Voilà les mauvaises raisons, et l'Académie n'a pas à les redouter.
Les bonnes raisons qui expliquent le doute sur la valeur de l'enseignement académique, c'est l'entôtement de l'Ecole à ne pas vouloir tenir compte des idées de son temps, de ce qu'elles ont de légitime, et de croire trop fermement défendre des traditions eu défendant des conventions. En cela la directeur peut et doit avoir une influence sur les pensionnaires, sur le sens de leurs travaux.
Je ne sais si le directeur qui a précédé M. Hébert, l'excellent M. Cabat, songeait beaucoup à cela. M. Hébert, tout en étant un passionné de Home, a l'esprit ouvert et l'œil délicat. On dit qu'avant de le nommer pour la seconde fois à TAcadémie de France, l'Institut avait pensé un mo-
ment à charger Gounod de cette mission, et que GouQod avait envie de ce poste de combat. Je ne sais s'il eût réussi ; il était d'ailleurs sans précédent de nommer à cette direction un musicien. Pourquoi ? Personne n'en sait rien à Tlnstitut. Peul^^ être, l'esprit séduisant et enthousiaste de l'auteur de Faust eût-il ramené ces jeunes gens à l'état admiratif. Je n'en suis pas très convaincu, mais il eût sans doute, par sa grande situation européenne, rendu à la villa Médicis 1 éclat qu'elle ne connut qu'une fois, sous la direction d'Horace Vérnet, où elle était la véritable ambassade de France à Rome.
Cela en aurait fait trois à la fois dans la Ville éterneUe, et c'eût été le cas de réaliser un des projets favoris de M. Decrais, hier encore ambassadeur de France auprès du Quirinal, et du ministère français d'alors, projet qui consistait à utiliser les grands terrains voisins de la villa Médicis et appartenant à la France, pour y construire à côté du palais des artistes les deux ambassades françaises près du Saint-père et près du roi d'Italie, faisant ainsi un coin de ville toute française et réunissant tous les éléments de vie et d'attrait que la colonie française eût pu trouver à Rome.
Quoi qu'il en soit, Gounod, dit-on, ne pensa plus
à celle idée et s'inclina devanl le droit cl le désir de son ancien camarade de retourner à Rome, Hébert fut nommé; mais une difficulté subsistait, du moins en apparence : M"° Hébert était d'origine allemande, et la situation pouvait être délicate. Tout s'est arrangé dans la pratique, et, qui a pu voir M"" Hébert à l'Académie, grande, noble, dans sa belle prestance de blonde opulente, recevoir avec une simplicité exempte de toute coquetterie et une bonne grâce toute française, peut dire que si les salons de l'Académie de France ont quelque chance de garder leur aimable tenue et leur haute influence, c'est à M"" Hébert autant qu'à la haute personnalité de son mari que le mérite en revient. La directrice de l'École exprime avec une douce fierté l'admiration que lui inspire son illustre mari. Elle est parfaite pour les élèves et facilite de son mieux les relations avec le maître ; elle peint elle-même agréablement, copie en disciple amoureux les œuvres de son époux et peut causer d'art avec les jeunes gens, en confrère. Le séjour h Rome n'est pas gai pour les pensionnaires de l'Académie; sauf les théâtres pendant une courf;e^ saison, les amis de passage, et les rares invitations dans le monde romain, c'est encore à l'Académie qu'ils s'ennuient le moins.
Dans le jour, ils ont un jardin délicieux, dV gréables ateliers disséminés dans les chênes verts et les charmilles, des chambres d'où la vue est partout admirable sur la Ville éternelle. Le soir, ils se réunissent entre bons camarades — ils sont environ une vingtaine — dans la salle à manger commune ou dans le salon qui leur est réservé, à moins qu'ils n'aillent voir, dans Tintimité, le directeur toujours accueillant et aimable causeur, ou qu'ils ne se rendent chez le plus parisien des Romains, le très aimable comte Joseph Primoli, arrière-petil-fils de Lucien Bonaparte, neveu du cardinal Bonaparte actuel et de la princesse Mathilde. Le comte habite, via Tordinona, un palais tranquille et hospitalier à tous les Français. Son cabinet de travail, intime, plein de livres précieux, de bibelots de grand goût, s'ouvre toujours aux artistes avec la plus charmante cordialité. C'est un des rares coins de liome où l'on puisse causer, le soir, d'art, de littérature et d'amitié.
Le dimanche soir, les salons de la villa sont ouverts aux amis de Rome, aux Français de passage ; Thabit noir est de rigueur, et tous les pensionnaires l'endossent correctement, sauf un jeune et beau musicien qui n'en a plus, paralt-il. Les étrangers admirent Home et les maîtres, les pensionnaires
se gardent de toute louange semblable coramo d'un péché.
Vers minuit, quand le monde officiel a quitté ce beau salon, à la fois élégant et sérieux, d'un si bel air, avec ses murs couverts de tapisseries du xvuï* siècle, alors le maître offre familièrement des cigarettes aux jeunes gens, les musiciens de la maison se mettent au piano, et le Wagner commence pour durer fort avant dans la nuit, avec les petits cris d'admiration et les discussions psychologiques et nuageuses que cette musique provoque habituellement chez ses malades ordinaires. Les musiciens français à Rome ont la maladie wagnérienne. Les peintres y ont la leur : le mal du pays, celui de Paris, qui annihile même, pour les meilleurs d'entre eux, tout le bien que Rome leur pourrait faire, car leur hésitation làbas est pire qu'un choix déclaré pour Tune des deux doctrines artistiques qui divisent l'École française : modernisme à outrance ou tradition académique.
En résumé, la situation des pensionnaires français à Rome est plus complexe qu'on ne croit, assez ébranlée pour ceux qui ne regardent que la surface et les courants d'opinion passagers, plus utile, phis indispensable à maintenir pour l'art
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français que ne s'en doutent même amis et ennemis. Nous autres étrangers, nous voyons mieux votre situation que vous-mêmes.
Les peintres et les musiciens sont ceux que les diverses et récentes révolutions artistiques ont le plus touchés, ébranlés, désorientés; les plus heureux encore et les moins in([uiets sont les sculpteurs et les architectes ; les sculpteurs que les conditions mêmes de leur art, de leur métier, sauvent de foute maladie intempestive de réalisme ou d'impressionisme ignorant, et qui ont trouvé d'ailleurs, dans la renaissance tlorentine, une voie qui mène à une véritable renaissance française. Les architectes qui n'ont qu'à apprendre en Italie, voire en Grèce, les plus belles, peut-être les seules lois de la construction, et qui reviendront du moins fort instruits, sauf à apprendre h Paris les besoins de la vie moderne qu'ils n'ont guère connus et le goût moderne aussi qu'ils méprisent parfois un peu trop.
Home sera toujours une admirable éducatrice pour les esprits qui y chercheront la loi des grandes œuvres, non les imitations; mais il faut bien dire à la décharge de ces jeunes gens que ce n'est pas leur faute si on leur demande de rapporter d'Italie l'éternel tableau d'histoire (|ue les maîtres, du
reste, n'ont jamais fait, an lien de s'y recneillir, de s'y chercher enx-inêmes, d'y tronver senlemenl lenrs propres idées en y tronvant le calme des cellnles, le repos d'un grand couvent d'art, à l'abri du labeur hfttif, de la fièvre de la vie parisienne rtu moment de Téclosion de leur personnalité.
Ce n'est donc pas leur faute si on exige d'eux qu'ils aiment tel ou tel maître, qu'ils composent tel ou tel sujet bien réglé, selon les coutumes de l'Ecole, au lieu d'apprendre seulement comment les maîtres aimaient et pensaient.
Sous prétexte de traditions, on impose à ces esprits souvent incertains, tel tableau à date fixe, dans tel ordre d'idées, au lieu de les laisser à leur libre impression dans ce pays admirable. Dès l'arrivée, on les enferme dans deux ou trois admirations convenues, au lieu de les laisser découvrir Rome après tant d'autres et du même coup leur propre nature. Comment s'en tirent-ils? En évitant de regarder ces maîtres dont ils ont peur, ils ne rencontrent pas davantage leur temps ni leur pays où ils ne vivent plus. Ils ont peur du style et sont esclaves de la fantaisie ou de l'habileté acquise; ils savent tous admirablement leur métier, on les empêche d'apprendre leur art. Ils voient tous dans le ciel bleu de l'Italie la fumée du train qui
l'etourne en France; les esprits prennent le chemin (le fer comme les individus, sans compter ceux qui viennent à Paris avec un billet pour Florence ou pour Naples. On est si vite revenu par l'express !
Aussi bien Rome n'est plus dans Rome, c'est bien la seconde excuse à donner du malaise qui règne dans la villa Médicis, il faut le dire. Rome, la grande Rome des penseurs, des croyants, des artistes, est perdue, nous ne la verrons plus, saluons-la. Le gouvernement italien a certes gûté le vieux temple de Tart, en voulant faire de Rome une capitale moderne au lieu de la ville incomparable, unique qu'elle était. Le Gouvernement veut bien agir, il fait bien pour l'Italie et mal pour Rome, en faisant des voies neuves et trop larges autour des vieux monuments. 11 nettoie les ruines et met des étiquettes à des débris tout-puissants.
Qu'est-ce que c'étîiit que Rome? Une bibliothèque. On a fait passer un beau jour un boulevard au milieu des lecteurs paisibles. Le charme est rompu, la grandeur antique, le mystère chrétien ont disparu ; les maisons neuves, des casernes à 5 étages, masquent les vieilles coupoles: les belles villas aux jardins pleins d'ombres sont béantes, éventrées par des tracés de rues parai-
lèles qu'on n'habitera jamais. Les constructions neuves, bâties à la hftte en boue et en crachats, par des société financières véreuses, s'effritent en chancelant et tomberont aux premières pluies ; les veilles terres remuées rendent Tair malsain, et la fièvre suit les démolisseurs. Il fallait brûler Rome pour la recommencer, comme Néron, ou n'y pas toucher et la conserver comme un incomparable bibelot sacré.
Cela fait une ville triste, mais non de sa vieille beauté mélancolique et religieuse, irrégulière et difforme dans son pittoresque passé. Une ville moderne sans la foule, la fièvre, la vie, c'est lamentable.
Voilà ce qui, plus que toute autre chose, a déplacé l'esprit et le travail des artistes; et l'Académie de France, comme la vieille cité qu'aimaient les rêveurs et les poètes est perdue, si Ton ne réussit à en rajeunir l'esprit et les méthodes. Qu'on laisse les jeunes hommes qui arrivent tout neufs à Kome libres de leurs idées, de leurs promenades à travers l'Italie, du choix de leurs sujets, au lieu de les menacer des foudres de Tlnstitut s'ils abandonnent les Grecs et les Romains; mais surtout qu'on fasse de l'Académie une école d'art plus large, plus synthétique, plus décoratif, plus mural.
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et, en ce sens du moins, plus moderne. Car ce sont, au dire de tous ceux qui, chez nous comme à Paris, s'intéressent au mouvement contemporain, les vraies leçons, les seules que donne encore rifalic des primitifs, de Kaphaël et de Michel- Ange à Rome, jusqu'à Véronèse et Tiepolo à Venise ! 11 est vrai qu'il faudrait, pour cela, réformer un peu l'Ecole des beaux-arts du quai Malaquais, où règne encore le casque de Thémistocle et où le morceau prime Tidée.
Je crois qu'il y a quelque chose à faire et au plus tôt, car il est bien vite dit que l'Académie de France est mourante. Elle vit encore, si elle dort un peu. Elle représente trop de souvenirs et d'avenirs, trop d'intérêts aussi, pour disparaître sous le caprice d'une réaction réaliste qui elle-même n'a pas de mesure et qui a dépassé son but ; à Paris, par peur de la convention, vous versez dans la vulgarité, dans la gravure de mode, dans la laideur. A Rome, par peur de la poussée moderne, on moisit dans le convenu ; si l'Académie se faisait bravement la grande éducatrice moderne du style dans la vérité, du beau dans la forme de son temps, elle retrouverait, elle referait bientôt de grands artistes. Il ne faut qu'un garçon de génie pour prouver ce que j'avance. C'est la grâce
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qu'on souliaile, en Russie, à TÉcole française!
M- Hébert qui est un esprit éclairé, fin, plein de nuances modernes, doit sentir tout cela et, comme je vous le disais dans un ordre d'idées plus élevé, de Léon XIII, il pourrait mieux que personne, être un directeur de transition. Il n'est pas d'usage, il est vrai, que le directeur entre dans les ateliers des pensionnaires sans en être prié par eux ; mais sa personnalité, son tact, ses exemples, ses conversations peuvent exercer insensiblement une grande influence sur ces jeunes gens un peu jaloux de leur individualité naissante.
Le plus jeune des habitants de la villa Médicis est , je crois bien, le vieux maître, que les promeneurs; admis dans le jardin, peuvent rencontrer tous les soirs, drapé dans son antique manteau romain, quand il rentre, la palette àla main, du fond mystérieux du Bosco où il s'est installé une sorte d'ate- Ker en plein air qu'il affectionne et où il a peint quelque belle fille de la campagne dans la verdure ou quelque madone mélancolique digne de ses meilleures années. Il aime Rome comme on ne sait plus Taimer, aussi sa joie serait grande s'il trouvait, parmi les arrivants^ de chaque année Quelque jeune tête à qui il transmette cet amour obstiné. Quand cela arrivera-t-il?
11 faut bien reconnaître que Tart italien contemporain n'est pas fait pour enthousiasmer vos brillants élèves de France. Ce qu'à Rome on appelle pompeusement par avance la terza epoca s'annonce pauvrement. Un vieil art classique, académique, t^iétayV?/, comme on dit à Paris, qui correspond, avec infériorité même à la façon de Paul Delaroche, est représenté par quelques bons vieux peintres dont le doyen respectable est le professeur Podesti, qui a eu le courage imprudent de décorer de grandes fresques, sous Pie IX, la salle qui précède immédiatement les Stanze de Raphaël. Après lui viennent Guiseppe Ferrari, Jacovacci, qui sacrifient un peu au goût moderne dans leurs peintures cependant classiques. Entre cet art tout à fait vieilli, et rhabileté facile, factice, amusante et détestable des peintres de genre, descendance de Fortuny, dont. Michetti est le représentant le plus connu enFrance, il n y a pas de milieu. La peinture italienne actuelle est sans souffle, sans élévation, et le pays des grands décorateurs ne produit plus que d'aimables ou de dangereux prestidigitateurs du pinceau. Je ne parle pas des Italiens qui habitent Paris et qui font en quelque sorte partie de votre École. Le plus connu a beaucoup de talent, c'est Pasini, le peintre fin, précis, savant, de TOrient et de Venise.
Le peintre moderne italien le plus célèbre à Rome, quoique Napolitain, est Vertunni.
La sculpture s'est maintenue plus haut à Rome que la peinture. Monteverde a une réputation européenne ; Paris connaît son Jenner. Le député Ettore Ferrari est un maître qui grandit tous les jours, comme Maccagnani. Je n'oublie pas Rosa, un artiste original et convaincu. Toutefois, il semble à tout étranger impartial qu'à côté des magnifiques productions de TÉcole de sculpture française, celte branche de Tart italien, oublieuse de ses puissants ancêtres, et ne demandant plus le succès qu'à l'habileté exclusive du praticien et à la perfection servile des procédés, est dans une décadence attristante. Elle n'a plus Tesprit qui vivifie, et s'attache à la lettre qui tue !