LES FAVORIS DE L'EMPEHEUR DÉFUNT
mériter au moins une mention aujourd'hui, ne fût-ce que pour deviser avec vous sur la fragilité des grandeurs humaines.
Tout d'abord vient le comte Alexandre Adlerberg, ancien ministre de la maison de l'Empereur, qui a été, bien certainement, un des personnages les plus influents de son temps et l'ami intime d'Alexandre II, dont il a connu les secrets, protégé les fautes et encouragé les amours.
Le comte Adlerberg est un gros homme à l'aspect apoplectique. Il est pUitôt bon que méchant; lettré, intelligent, il possède l'esprit banal des salons. Le trait distinctifde son caractère est l'insouciance. Il l'a prouvé pour sa propre fortune à laquelle il n'a jamais songé. Son cœur n'est pas insensible; il a obligé souvent, mais sa générosité lui venait en partie de la facilité avec laquelle il a longtemps obtenu tout ce qu'il désirait, jeté l'argent par les fenêtres, et joui de la vie comme on peut le faire lorsqu'on a la douce certitude que l'addition des plaisirs sera soldée par une main bienveillante.
Le comte a toujours eu des dettes, il ne s'est
n LA SOCIÉTÉ DE SAINT-PÉTERSBOURG.
jamais préoccupé de son avenir et n'a pas prévu le jour où les créanciers viendraient lui apporter leurs comptes, au lieu d'aller les présenter à la chancellerie du ministère. La disgrâce ou, plutôt, le revirement qui s'est fait dans sa situation sociale, a été pour lui un coup de foudre. Ce changement si brusque a été aggravé par des embarras de fortune et par l'ingratitude de ceux qu'il avait aidés lorsqu'il en avait le pouvoir. Puis sont venus les chagrins de toutes sortes, l'amertume des calomnies dites et répétées; les petites choses ont achevé de briser le pauvre homme qui n'avait jusque-là jamaiseuàse préoccuper de la malignité humaine et' qui, maintenant, en mesure l'étendue. Les revers successifs qu'il a subis ont fait de cet être jovial un misanthrope. Il s'est renfermé chez lui, se montre à peine, et mène une existence inutile et désœuvrée, dont le cours monotone n'est interrompu que par les visites de quelques rares amis restés fidèles aux souvenirs du passé, et dont la tristesse découragée égale, si elle ne la surpasse, la sienne propre.
LES FAVOHIS DE 1,'EMPEIIEUR DÉFUNT. 73
Sa femme supporte plus impatiemment la déchéance. La comtesse Catherine Adlerberg n'est pas de ces natures qui demeurent à terre, après avoir été frappées et renversées par les coups du malheur. Elle appartient à la race des éternels révoltés, qui luttent, et qui, dans leur orgueil blessé, s'agitent, et poussent des plaintes aussi vulgaires qu'inutiles.
La comtesse a de l'esprit, mais ne le montre plus, tant elle est absorbée par la douleur de sa position perdue. Lorsqu'on la voit vêtue de noir, seule dans le silence de ses salons déserts, dans le vide d'une demeure, jadis animée par la présence de la foule des visiteurs empressés, on pense involontairement h l'épisode de Marius assis sur les ruines de Carthage. Le désespoir qui brille dans les yeux de cette femme, autrefois une des reines de la ville, est farouche. Ce qui doit ajouter à son cuisant chagrin, c'est l'oubli dont elle est enveloppée; on se souvient à peine de son nom. M"' Adlerberga essayé quelquefois défaire de l'opposition au régime actuel, entre autres au moment
du retour à Pétersbourg de son neveu, le général Skobelew, après le fameux discours qu'il prononça à Paris, et qui lui attira de la part de l'Empereur une sorte de disgrâce momentanée ; mais elle n'a pas assez d'énergie pour se poser franchement en frondeuse. Le découragement triomphe même de son dépit, de sa colère; elle a tant souffert qu'il ne lui reste plus que la force de récriminer; celle d'agir a disparu depuis longtemps, emportée parla tourmente qui a brisé sa vie.
En général, c'est une chose curieuse à observer que l'apathie qui s'est emparée de tous les puissants d'hier, découronnés aujourd'hui, et, à mon avis c'est une preuve de leur peu de valeur personnelle. Lorsqu'on se sent des capacités réelles, on nourrit toujours le ferme espoir de triompher de la mauvaise fortune, on ne sombre pas comme l'ont fait MM. Valouïew, Abaza et autres. On se met franchement à la tète d'un parti d'opposition, ou bien on se retire complètement et sincèrement de la vie publique, ainsi que l'a fait le général Milioutine. On ne se contente pas de jouer au