‹ La société de Saint-PétersbourgChapitre 21 sur 49 · LE COHTE IGNATIEW ET LE COMTE TOLSTOÏ · texte numérisé non relu

LE COHTE IGNATIEW ET LE COMTE TOLSTOÏ

A peine enlré en fonctions, la première pensée du comte Ignaliew fut de tout changer, tout améliorer, tout réformer. Il voulut ménager la chèvre, le chou et même le loup; satisfaire à la fois les libéraux et les conservateurs, désarmer les nihilistes, bercer les premiers avec l'espoir d'une constitution , endormir les seconds avec les promesses d'introduire, à la place du chaos qui avait régné jusque-là dans le Gonvernemenl, un régime d'ordre et de vigueur. Il essaya secrètement plusieurs moyens de diviser les influences nihilistes.

Il commença par déployer une activité extraordinaire, réunit des commissions chargées de discuter différentes questions locales d'administration; fit entendre qu'il allait donneraux Zemstwos, ou assemblées provinciales une part plus grande dans la direction des affaires; en un mot, il parla beaucoup, se démena encore plus et, n'ayant ni suite dans les idées, ni force de volonté, ni sincère amour du travail, il laissa les choses aller à la dérive, souleva une foule de question qu'il était hors d'état de résoudre puis, gi'âce à sa faiblesse,

à sa manière de ne rien refuser à personne et d'être toujours de l'avis de celui avec lequel il se trouvait, déconsidéra l'autorité, laissa les paysans massacrer les juifs, et, peu à peu, permit. fi l'anarchie de s'introduire dans le pays, à la loi de devenir lettre morte, au désordre et à la violence de se substituer au respect dû au gouvernement. Lorsqu'il se vit envahi par la marée montante de ces complications diverses, il perdit la tète, chercha son salut dans les intrigues et, finalement, sévit démasquer devant l'Empereur par un ennemi, le général Tchéréwine, de telle sorte qu'il tomba pour ne plus se relever.

- Eh bien, je suis sûr que, pendant qu'il flottait indécis, emporté par les vagues de sa fluctuante politique, il était, ou du moins il se croyait sincère. Ne vous y trompez point, le comte Ignatiew, quelles qu'aient été ses fautes, est un grand patriote. II adore son pays. Ce qui lui manque, c'est l'esprit de conduite; il n'est pas conséquent, il se nourrit d'illusions sur son propre compte et sur celui des autres, ainsi que je vous l'ai déjà dit. 11 ne croit pas

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à SCS erreurs. De même qu'il n'a pas cru à sa chute, il n'en mesure pas encore aujourd'hui la profondeur. Cel homme, est à la fois, un fataliste et un fanfaron. Il compte sur son étoile et il se console des misères du présent , certain qu'il est de l'avenir. Parfois, lorsque j'aperçois, dans un salon, le comte Ignatiew avec sa ligure souriante el épanouie, il m'est venu à l'idée qu'il croyait à la réalité future de quelque grand rêve.

Je doute du retour du comte Ignatiew au pouvoir. L'Empereur a perdu en lui toute confiance et ne lui pardonnera jamais de l'avoir trompé; mais il peut encore avoir une heure de triomphe, si le travail de toute sa vie vient à être reconnu et couronné par la création d'un grand empire slave qui s'étendra jusqu'au delà des Balkans. Alors, on rendra justice au général, mais trop tard, cur l'œuvre commencée par lui s'achèvera au profit d'un autre pays que la Russie.

Ces derniers temps, l'opinion publique lui a été plus douce. Ou a vu en lui surtout l'auteur du traité de San Stefano et le créateur de la Grande

Bulgarie ; ses prévisions se sont à tel point réalisées qu'il a bien fallu reconnaître que, parmi les incarnations de cet esprit, il y en avait eu au moins une prophétique. La mode, depuis sa chute jusqu'aux affaires bulgares, avait été à Pétersbourg de faire mine de mépriser te comte Ignatiew. 11 n'est aimé que par un petit nombre de personnes. Mais, ce que ne lui ont point enlevé les revers de fortune, c'est son imperturbable belle humeur et la sérénité d'un homme certain que son heure sonnera de nouveau un jour.

Les uns taxent sa manière d'être de cynisme, les autres de grandeur d'âme. Je vous répète que c'est simplement de l'égoïsme. Le comte Ignatiew se moque de l'humanité comme de CoUn-Tampon, il ne tient qu'à ses conforts personnels. II est trop inconsistant pour se soucier de ce qu'on dit de lui, et il a trop d'insouciance pour se figurer, qu'en perdant sa situation, il a aussi perdu cet avenir dont il se croit si assuré.

Sa femme ne partage pas cet aveuglement et souffre cruellement de sa déchéance. Je ne pense

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pas qu'il existe, sur la terre entière, une femme plus ambitieuse que ta comtesse Ignatiew. Elle a poussé l'amour du pouvoir jusqu'à l'avidité. Cette nature orgueilleuse, qui a connu toutes les grandeurs, qui, à Constantinople a joué le rôle d'une reine, n'a pas su descendre fièrement du trône, et ses pieds inquiets en cherchent encore instinctivement les gradins. Il doit y avoir des abîmes de désespoir dans l'âme de la comtesse, dont toute la vie s'est passée à pousser son mari en avant, à l'encourager dans la voie où il marchait, à essayer de l'éleverptushaut, tous les jour s plus haut. Devinera-t-on jamais les rêves qui ont germé dans ce cerveau féminin? L'un d'eux a été certainement une couronne, et, pendant un moment, il a paru se réaliser. Dieu seul sait ce que la comtesse Ignatiew a projeté, souhaité, ce à quoi elle a aspiré. Il lui a fallu renoncer à tous ces rêves dorés, déposer le diadème entrevu, descendre au lieu de monter. Réveil pénible et dont personne ne peut mesurer l'amertume, à moins d'en avoir eu un semblable.

Je m'imagine que M" Ignaliew ne doit pas rendre ta vie facile à ceux qui l'entourent. Ses regrets, ses souffrances, refoulés en elle-même, son orgueil mortellement blessé, doivent influer sur son caractère. 11 faut avoir du génie ou du sang royal dans les veines, pour perdre une haute position sans se croire déchu. Ceux qui ne consentent pas à descendre du pouvoir en sont précipités et roulent dans la poussière. Cette chute de la comtesse a été d'autant plus terrible qu'elle en est en partie responsable et qu'elle le sait.

Personnellement, c'est une femme d'une haute intelligence, irrésistible pour les uns, antipathique pour les autres ; ses manières sont courtoises plus qu'affables, et elle ne sait que fort difficilement mettre chez elle les gens h leur aise. Elle a toujours eu beaucoup de goût pour les parasites, et encore maintenant, elle en a quelques-uns qui tournent autour d'elle. Elle vît très isolée, très enfermée, et, quoique toute sa manière d'être laisse deviner les larmes qu'elle dévore en secret, personne ne peut se vanter de lui en avoir vu

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verser, ou d'avoir remarqué chez elle des signes de défaillance. En public, son visage est impénétrable. Le comte Tolstoï seul, peut-être, a pu surprendre, dans les beaux yeux de M"° [gnatiew, un regard haineux lorsqu'il lui est arrivé de la croiser. Le comte Tolstoï est le rival, l'ennemi, dont tous les actes ont paru le contrepoids et, par conséquent, le blâine des actes du comte Ignatiew.

Je voudrais bien parvenir à vous faire apprécier à sa juste valeur le comte Tolstoï, à vous dépeindre fidèlementses qualités, tout en ne vous taisant pas ses défauts. La chose me sera d'autant plus facile que, bien que j'aie beaucoup d'admiration pour lui, je ne partage pas ses vues et ses opinions en matière de gouvernement, ou, pour parler plus net, je n'approuve pas la façon dont il les met à exécution.

Quoique aristocrate, je suis en même temps libéral, et je cherche à mettre mes principes d'accord avec mes actes, chose que fait rarement le premier ministre d'Alexandre III, lequel retire bien souvent d'une main ce qu'il donne de l'autre.

Le comte Tolstoï n'est pas de ces hommes qui saisissent de suite les conséquences possibles d'un fait, ni, surtout, un homme qui s'occupe de la manière dont on interprète ses intentions. U marche droit devant lui, sans regarder à droite ni a gauche. C'est ce que j'appelle un homme d'Étal k œillères. A force de fixer un but unique, il n'a plus aucune notion des lignes parallèles. Sa conduite est bien arrêtée, bien caractéristique, il sait ce qu'il veut, ou il va, et jamais ne dévie de la route qu'il a décidé de suivre. C'est une nature énergique, droite, honnête, mais en même temps étroite, remplie de préjugés, de partis pris, de routine, de chicane, en un mot une vraie nature de fonctionnaire qui n'a jamais pétri sous ses doigts la réalité des choses, qui croit que la plume peut les diriger et qu'elles se conforment aux exigences d'un décret ou d'un rapport.

En fait d'administration extérieure son entendement est nul s'il s'agit de pratique, remarquahle s'il s'agit de théorie. C'est un ministre en chambre qui ne voit rien au delfi des limites de son cabinet.

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Quant à la politique étrrangère, il a peu d'initiative et son esprit n'est pas assez hardi pour oser et soutenir ce qui est au fond sj conviction, c'est-àdire l'utilité d'une alliance française el la nécessité d'extirper l'élément allemand de l'empire.

Mais, tel qu'il est, le comte Tolstoï, malgré ses petitesses el en dépit de ses rancunes, lesquelles lui font souvent persécuter, sous le nom d'ennemis de l'État, ses adversaires personnels, n'en représente pas moins en Russie un principe d'ordre, d'autorité, de résolution, qui avait depuis longtemps disparu du Gouvernement. Très calme, toujours tranquille, ne perdant jamais son sang-froid, il sait se mettre au travail et achever ce qu'il a commencé. Il ne plie ni ne cède jamais. Son despotisme est excessif, parfois absurde, sa sévérité n'a pas de limites.

Il n'a ni vanité ni ambition; tout ce qu'il entreprend il l'accomplil par devoir, pour la gloire de Dieu et le bonheur de la nation. Il possède, <^ la fois, le fatalisme et la superstition qui sont la note dominante chez les peuples slaves, mais il en ignore

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l'enthousiasme, il n'en comprend pas l'exaltation. C'est un mathématicien greffé sur un tyran.

Lorsqu'il fut appelé au ministère de l'Intérieur, il y eut un cri d'indignation et de révolte dans la Russie entière. Pendant qu'il avait administré le département de l'Instruction publique, le comte Tolstoï s'était attiré des haines effroyables, h cause du système d'enseignement classique qu'il avait [introduit. Les universités, les gymnases, les lycées avaient gémi sous une main de fer; tout ce qui était jeunesse le maudissait, et il est certain que la rigueur extrême qu'il déploya à l'égard de toute manifestation de l'opinion publique, contribua beaucoup à l'extension du nihilisme, en faisant de nombreux désespérés, des révoltés. Le ministre n'était pas susceptible d'attendrissement ou de pitié. Il ne pouvait, en aucune façon, sympathiser avec les aspirations de la jeune génération. Comment eflt-il pu, lui, l'homme entier et méthodique, se rendre compte des idées qui bouleversent de folles têtes de vingt ans auxquelles un gouvernement inepte a promis de réaliser le Contrat

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