LE COMTE IGNATIEW ET LE COMTE TOLSTOL
social de Rousseau, et qui, ayant pris ces promesses au sérieux, s'imagioaient apporter le bonheur avec la perfection politique à ce peuple qui n'a pas encore bégayé le nom de liberté. 11 n'eut pas la sagesse de laisser la bourrasque passer d'elle-même. Il frappa quand il eût fallu se borner à réprimander en souriant. Il tapa si fort qu'il convertit la bourrasque en tempête et qu'il tomba sous le poids des haines qu'il s'était attirées, des imprécations qui, de toute part, s'élevaient contre lui. Jamais homme n'a été plus impopulaire dans son pays que le comte Tolstoï, jamais homme n'a été plus redouté, plus exécré. La partie intelligente de la nation le considérait comme un ennemi public, les libéraux l'accusaient de vouloir remettre en pratique le despotisme de Ivan le Terrible, les nihilistes l'avaient inscrit sur leurs listes de proscription. Tous les partis avait voué son nom à la vindicte publique, tous s'étaient réjouis comme d'un bonheur personnel lors de sa chute, tous furent frappés de stupeur en apprenant son retour au pouvoir. Une telle consternation s'empara des esprits
qu'on ne trouva même plus la force de protester. Un grand silence se fit partout, le silence du désespoir et de la mort. On s'attendait presque à \oir le gibet établi en permanence sur une place publique de Pétersbourg.
Le comte Tolstoï avait parfaitement conscience de la manière dont sa nomination serait accueillie. Il n'hésila point cependant à accepter le poste périlleux auquel l'appelait la confiance de son souverain. Trop homme de devoir et trop bon patriote pour songer un instant à se soustraire à un danger ou à reculer devant l'impopularité, il consentit immédiatement à recueillir la lourde succession du général Ignatiew.
Lorsque le comte Tolstoï prit en mains les affaires, il trouva la Russie déconsidérée à l'étranger, désorganisée à l'intérieur, allant à la dérive, agitée tout entière par la terreur du nihilisme, l'impression causée par les massacres des juifs qui avaient eu lieu dans le Midi, la crainte que ces massacres ne devinssent généraux et ne s'étendissent au pays entier.
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~ Un sentiment universel d'inquiétude dominait foutes les classes de la société ; la noblesse redoutait une révolte des paysans, les paysans attendaient le moment de se révolter contre la noblesse, et espéraient un nouveau partage de terres en leur faveur. L'incurie, que le général Ignatiew avait laissée s'introduire dans l'administration, avait porté ses fruits ; le respect dû à l'autorité était atteint, parfois affaibli ; tout l'Empire paraissait en ruinés, en décomposition ; le désordre s'était frayé un chemin dans tous les départements; le chaos régnait en maître.
Le comte Tolstoï ne se laissa point décourager par cet état de choses. Entré en fonction avec un plan de conduite bien tracé, il n'hésita pas à le mettre en pratique. Peu à peu, il parvint à rassurer les esprits timorés , à faire revenir la confiance dans les âmes. Il fit parler de lui le moins possible et s'efforça de' réaliser son progi'amme, lequel avait pour but le relèvement de la noblesse, si opprimée, sous le règne précédent/Trop perspicace pour ne pas trouver la nétessité d'élever une autre digue^
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contre l'extension du nihilisme que celle de la répression à outrance, il voulut que le trône s'appuyât sur l'élite de la nation, sur l'aristocratie, en un mot.
Le projet avait de la grandeur et, lorsqu'il fut connu, il provoqua un mouvement d'enthousiasme ; mais, et c'est en cela que réside le grand tort du comte Tolstoï, ledit projet fut prôné en public, inscrit dans les actes offîciels, demeurant, malgré tout, lettre morte. La noblesse continua à être opprimée par les fonctionnaires dans les provinces, sa voix ne fut entendue nulle part lorsqu'elle s'éleva contre les abus de l'administration. L'employé eut toujours plus de chance d'être écouté par le ministre que le propriétaire. Le comte Tolstoï se méfie trop de la partie intelligente de la nation et il est trop porté à attribuer, aux influences d'un libéralisme poussé à outrance, la moindre plainte contre son gouvernement. C'est un homme qui voit en rouge, même son ombre.
Cependant, il a rendu de grands services à son pays et sa venue au pouvoii" a été opportune ; per-
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sonne n'aurait pu, en aussi peu de temps, pacifier les esprits, redonner de la confiance à ceux qui l'avaient perdue. Sous ce rapport, on ne peut que s'Incliner devant son habileté, mais il serait à désirer qu'il pût se pénétrer mieux des vrais besoins du pays, qu'il ne crût pas si facilement ses sousordres et qu'il examinât plus à fond les choses.
11 serait surtout à souhaiter que le despotisme ne fût plus de mode, au xix* siècle. Lorsqu'on redoute un danger imaginaire, on s'expose quelquefois à ne pas voir celui qui vous menace directement.
Je compte étudier en détail, avec vous, les principales mesures prises par le comte Tolstoï et vous en signaler les côtés faibles. Ici, j'ai voulu vous donner seulement quelques indications sur l'homme et sur son caractère, vous montrer les sinuosités de cette nature si complexe, car, quoiqu'elle paraisse former une masse compacte, elle n'en est pas moins quelquefois diluée jusqu'à l'inBniment petit.
Ainsi que je vous l'ai dit au début de cette let-
(re, le comte Tolstoï a une valeur relative; c'est un grand pacificateur, ce n'est pas un homme d'État.
Pourtant, il est à désirer qu'il reste au pouvoir, parce que sa retraite ou sa mort livrerait de nouveau le pays à l'influence allemande. Il n'y a personne en Russie qui puisse actuellement le remplacer, personne capable de faire une politique franchement russe, n'ayant en vue que nos intérêts nationaux, non suhordonnés aux intérêts de l'étranger.
Quelles que soient les fautes du comte Tolstoï, il a au moins le courage de ses opinions et le talent de les faire accepter. Dévoué k son pays, il se rend compte des dangers extérieurs qu'il court et il essaie d'y faire face dans la mesure où sa nature se prête à l'action. S'il se trompe, c'est qu'il est homme, mais on peut être certain qu'il est sincère dans ses erreurs et qu'elles sont respectables. Le trône a, dans sa personne, un bouclier qui n'en est pas moins utile, quoiqu'il ne soit pas fait d'airain de Corinthe.