DIXIÈME LETTRE
Un écrivain russe, dont j'ai oublié !e nom, a émis, une fois, le paradoxe suivant ; « Je ne puis comprendre pourquoi on réclame avec tant d'acharnement une constitution pour la Russie. Ne s'aperçoit-on pas qu'elle en possède déjà la partie essentielle, c'est-à-dire une douzaine de nuances différentes dans l'opinion publique ? »
Je me suis souvent rappelé celte boutade lorsque j'ai eu l'occasion d'entendre discuter à Pétersbourg les actes du Gouvernement, lorsque j'ai assisté à certains conflits d'idées et, surtout, lors-
que je me suis trouvé en présence d'hommes appartenant aux principaux partis qui voudraient se disputer le pouvoir et faire régner leurs principes. Je me te suis toujours rappelé et me suis dit que, si nous étions gouvernés par un régime parlementaire, nous assisterions à des scènes qui se rapprocheraient de celles de l'Assemblée constituante en France et qui pourraient peut-être avoir les mêmes conséquences.
Il n'y a pas de ville, excepté Paris, où oo parle cl où on s'occupe plus de politique qu'à Pétersbourg. Tout le monde s'y intéresse, chacun veut y prendre part. Plus d'une personne a un programme tout tracé qu'elle désirerait voir adopter. Il règne, dans la société, une activité fiévreuse, un désir passionné d'être au courant de ce qui s'est fait, de ce qui se fait, de ce qui se fera. On ne parle que de réformes, on ne pense qu'à la direction des affaires publiques, et chacun se croit compétent pour les juger. Il est vrai que tout commence et finit par des discussions oiseuses; peu de personnes passent des paroles aux faits.
Les chefs de parti manquent chez nous ; nous sommes d'excellenls soldats, mais nous n'avons pas le sang-froid nécessaire aux habiles généraux.
Il existe, à l'heure qu'il est, en Russie, quatre grands partis; ce sont les conservateurs, les libéraux, les nihilistes et le parti allemand.
Le premier est actuellement au pouvoir dans la personne du comte Tolstoï et de ses deux associés, le procureur du saint-synode, M. Pobedonostzew, et le réâadeuT du Messager de Moscou, M. Katkow. Il possède toutes les sympathies de l'Empereur, dont il représente les opinions, il a un nombre infini d'adhérents dans le monde des fonctionnaires; enfin il jouit de l'avantage d'être, même par les gens les plus bornés, facile à embrasser. Il sufïit de prôner l'efficacité de la répression pour être considéré comme un conservateur.
Plaisanterie à part, le mot conservateur signifie chez nous tout autre chose qu'à l'étranger. Il représente, bien plus un système de terrorisation que des opinions fondées sur l'amour de l'ordre. Tous les gens qui se sont mal trouvés des réformes in-
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troduites sous le règne précédent, tous les ministres qui ne sont pas venus à bout de leur besogne, tous les employés qui ont eu à lutter contre les progrès du nihilisme et qui l'ont fait sans succès, se considèrent comme des conservateurs et se disent tels; demandez-leur de vous expliquer quel est le sens de ce mol, vous les embarrasserez fort et ils ne sortiront pas de quelques affirmations banales : il faut se rallier autour du souverain, soutenir le trône, el autres mots vagues du même genre. Ils se lanceront dans une longue tirade contre le mat causé par l'introduction d'un élément libéral dans le Gouvernement, contre l'impossibilité de gouverner ta Russie autrement que d'une manière absolue, et enfin contre la coupable faiblesse à l'égard des nihilistes qu'on aurait dû pendre tous en bloc. Ce que je viens de vous dire contient en son entier l'explication, la raison d'être, le programme du parti conservateur.
Il ne faut cependant pas vous décourager; après avoir mis de côté tous les vieux généraux et conseillers d'État qui s'imaginent que ce sont leurs
idées qui triomphent et gouvernent acluellement la Russie, vous pourrez, si, par exemple, vous observez le parti conservateur, dans la personne du comte Tolstoï, faire de curieuses observations sur son organisation et sur ses convictions ; seulement il ne faut pas chercher vos sujets d'études parmi la foule des satellites qui entourent les rares planètes du parti.
Vous savez que, quoique franchement libéral dans mes idées et dans mes opinions concernant d'autres pays, je ne puis m'empêcher de trouver que les libéraux sont une classe de gens inutiles en Russie. Ce qu'il nous faudrait, ce seraient des conservateurs avec des idées libérales, car eux seuls seraient capables de mener à bonne fin la difficile œuvre de réorganisation sociale qui est encore à accomplir chez nous.
Malheureusement, des gens semblables nous font absolument défaut; nous sommes toujours lancés dans les deux extrêmes. Ou bien nous voulons introduire d'emblée tous les usages ainsi que les mœurs de l'Occident chez nous, ou bien nous es-
sayons d'entraver le développement intellectuel du pays, d'empêcher toute lumière de parvenir jusqu'à lui. d'étouffer jusqu'à ses moindres velléités de révolte ou simplement d'insoumission au régime de fer sous lequel nous voudrions le tenir.
El, le croi riez-vous? malgré cela, des deux systèmes je dois convenir que je préfère presque le second, qui possède à mes yeux un immense avantage, celui de favoriser l'instinct national, le patriotisme russe, lequel a toujours différé de celui des autres peuples. Voilà pourquoi je suis quelquefois porté, sinon à l'adopter, du moins à me rallier à certaines parties de son programme; voilà comment je pardonne au comte Tolstoï son esprit étroit et son terrorisme vis-à-vis de la presse et des universités.
Le comte Tolstoï n'a pas assez de génie pour savoir qu'il pourrait créer à l'aide de la presse et des universités deux forces auxiliaires puissantes, s'il parvenait à mettre d'accord leurs idées avec les siennes. Il y a en lui un sentiment inné de sa patrie qui te pousse à vouloir rallier autour du trône ceux
qui, soit par leur position, soit par leurforluoe, soit par leur naissance, seraient à même de le soutenir en cas de danger. Par malheur, son intelligence n'est pas encore parvenue à comprendre que les moyens qu'il emploie pour atteindre ce but sont souvent insuffisants, el parfois même dangereux. Le programme du comte Tolstoï et de son parti peut se résumer ainsi : nécessité de relever et de soutenir le prestige de la noblesse , nécessité d 'affirmer en toute occasion le principe de l'autocratie, nécessité de combattre et de repousser hors de la Russie tout élément étranger, toute influence d'une autre nationalité. En un mot, le programme tend à revivifier la Russie, à la forcer de chercher el de trouver en elle-même ses ressources. Cela seul suffit pour que j'excuse les erreurs dont il fourmille, pour que je lui pardonne même certaines aberrations. Nous avons trop souffert, depuis vingtcinq ans, de la prépondérance des idées allemandes dans nos sphères gouvernementales pour que je ne me réjouisse pas de voir enfin ladirection de nos iiffaires politiques entre des mains vraiment russes .
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J'en suis si heureux que je ne pense plus à critiquer les actes d'une administration qui, hélas I a, elle aussi, bien des fautes à son actif.
Le plus grand malheur de la Russie c'est qu'elle possède une quantité de bonnes lois, d'excellentes mesures d'ordre public, mais que lois et mesures n'existent que sur le papier et ne s'exécutent jamais. Si le comte Tolstoï, au lieu de travailler à de nouveaux plans pour le relèvement de la noblesse, exigeait que le peuple et les tribunaux respectassent mieux les droits qu'elle possède déjà, il ferait plus en sa faveur que par tous ses projets irréalisables. On ne rend pas du jour au lendemain à une caste la prépondérance qu'elle a perdue d'elle-même ou qu'on lui a fait perdre.
La noblesse a été déconsidérée avec intention sous le règne de l'empereur défunt, qui aspirait à gouverner avec la seule aide du peuple. 11 lui faut maintenant du temps pour regagner sa suprématie d'autrefois, et on ne la lui fera pas retrouver en obligeant l'élément intellectuel de la nation à plier bagage et à se retirer. Il faudrait, au con-
traire, assimiler ces éléments avec la noblesse et, à l'aide de fous les deux, former une aristocratie.
La plus grande œuvre du comte Tolstoï a été, sans contredit, la fondation de la Banque foncière de la noblesse, destinée à venir en aide aux propriétaires dans le besoin. Cette institution n'ayant pas encore commencé à fonctionner, je m'abstiens de la juger, mais je dois constater que le principe qui a présidé à sa fondation est des meilleurs. Reste à savoir s'il ne sera pas gâté par la façon dont on le mettra à exécution. En somme, le parti conservateur, ainsi que vous l'aurez sans doute remarqué, possède toutes mes sympathies, malgré les nombreux reproches que je suis à chaque instant tenté de lui adresser. Si la masse qui le compose est ignorante de SCS Uns et de ses moyens, ses chefs supérieurs savent ce qu'ils veulent et ce qu'ils désirent ; ils se rendent compte du but auquel ils tendent.
U est fort regrettable que le parti conservateur se soit discrédité par les violences de langage et d'actions qui ont jeté un voile épais sur ses t>on$ côtés, llestfâcheuxqu'ilaitoublié que, s'il travaille
pour le bien de ta seule Russie, tl est, en revanche, jugé par le monde entier, et que la prospérité d'un pays dépend un peu du jugement qu'on porte à rélranger sur les gens qui le gouvernent.
Cependant, et en dépit de tout cela, il est à désirer qu'il garde encore pendant quelque temps le pouvoir sous son égide; l'opinion publique qui, jusqu'ici, a toujours été flottante et indécise, aura le temps de se former, de se consolider, de prendre une direction quelconque, surtout de se rendre compte des vrais besoins du peuple, et de comprendre enfin que le salut de la nation entière dépend du dévouement qu'elle manifestera pour la personne de son souverain, dans les moments de crise et de danger national.
Quand ce but aura été atteint, alors on pourra se passer du comte Tolstoï et de ses amis, on pourra essayer de gouverner d'une façon libérale. Pour le moment, il faut encore à la Russie un guide énergique, même despote et brutal, afm de la dérober à l'influence allemande, devenue si puissante pendant les dernières années du règne d'Alexandre U.