LE PARTI LIBÉRAL
Il y a uti momenl où les libéraux ont tenu le haut du pavé à Péterslwurg, pendant l'adrainislration du comte Loris Melikow. Leurs idées ont même presque obtenu gain de cause, el il s'en est fallu de bien peu qu'ils n'aient doté la Russie d'une constitution plus ou moins bien rédigée.
Depuis l'avènement d'Alexandre III, le parti libéra!, poursuivi et traqué presque à l'égal des nihilistes, a considérablement perdu de son importance. Il a vu sensiblement diminuer le nombre de ses adhérents. Je crois que cet épuisement, qui
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s'est produit dans ses rangs, lui sera fort salutaire pour son existence à venir; il le laissera amoindri quant à la quantité, mais rortifié quant à la qualité de ceux qui servent sous son drapeau.
Pendant le règne de celui qu'on a qualifié de czar libérateur*, le libéralisme a été chez nous d'abord une question de mode, puis ensuite le produit d'un grand nombre de réformes mal comprises et encore plus mal appliquées. Il n'a pas été le fruit spontané d'un désir de la nation de s'instruire, d'améliorer sa condition sociale matérielle.
Il ne faut pas se le dissimuler, les Husses ont en eux le germe de l'anarchisme. Ils ne possèdent pas cette graine de bon sens qui se nomme le libéralisme éclairé et bien entendu; ceux qui. à force de vivre dans le pays, enfermés à la campagne, sont parvenus à se rendre bien compte des conditions d'existence qui sont l'apanage du peuple, ne comprennent pas qu'on puisse changer ces conditions et sont d'avis que le paysan doit, à toute force, être maintenu dans sa situation actuelle, sans quoi il se révoltera et refusera ses services à
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ceux qui sont au-dessus de lui, aux propriétaires dans lesquels il voit des ennemis naturels. Les autres, ceux qui ont vécu à l'étranger, qui ont étudié l'organisation de la vie sociale ailleurs qu'en Russie, reviennent le cerveau rempli de projets de réforme, les uns plus irréalisables que les autres, te cœur brûlant de l'envie d'appliquer à leur patrie le système libéral des gouvernements occidentaux; seulement ils oublient qu'en France et en Angleterre, par exemple, l'état de choses qu'ils envient s'est institué et développé peu h peu, tandis qu'en Russie il faut auparavant en jeter les fondements, en préparer les assises.
On ne civilise pas une nation du jour au lendemmn ; il faut l'amener par degrés à comprendre les vérités dont on veut lui appliquer le sens afin de lui permettre d'en jouir. On dit qu'on vit à la vapeur dans notre siècle, c'est surtout à propos de la Russie que cette expression peut être employée. Depuis la mort de l'empereur Nicolas, nous avons assisté à un tel bouleversement dans toute notre organisation sociale, que nous pourrions nous
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imaginer facilemenl que cent années se sont écoulées ati lieu de trente. Nous avons vu l'affranchissement des serfs s'accomplir, puis successivement s'organiser les Zerastwos ou assemblées provinciales, les tribunaux locaux, les justices de paix, le jury enfin, cette institution si mal comprise par le peuple.
Eh bien, toutes ces soi-disant libertés, octroyées h la nation par un souverain animé des meilleures intentions, sont restées en réalité des lettres mortes, et cela seulement parce qu'on s'est trop pressé de les promulguer, parce qu'on n'a pas attendu que les unes aient eu le temps de mArir avant de donner les autres.
Sous beaucoup de rapports, les Russes, même dans les classes élevées et instruites, sont de grands enfants. Ils en ont l'impatience, l'impétuosité et désirent dix choses à la fois. Ils veulent se mettre immédiatement sur le même plan que les peuples de l'Occident, et s'imaginent que, pour gouverner constitutionnellement , il suffît d'une constitution; ils ne réfléchissent pas que
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la première et la plus indispensable condiUon du régime parlemenlaire consiste dans une coopéra* iion de toutes les forces et surtout de toutes les intellige nées de la Dation avec ceux qui en conduisent les destinées, et qu'il est impossible d'exiger cette coopération de gens qui n'ont jamais entendu'dlscuter, et qui ne se sont jamais appliqués à connaître le mécanisme gouvernemental.
Lorsque, peu après l'avènement de l'empereur défunt, on commença à parler de réformes, la noblesse fut la première à embrasser les idées nouvelles, et s'y jeta avec cette ardeur excessive que déploient les Russes en général lorsqu'ils commencent quelque chose. Elle se mit à discuter les différents projets présentés par le gouvernement, se disputa l'honneur de faire partie des Zemstwos et travailla tant qu'elle put h la civilisation des paysans et des classes inférieures. Malheureusement, ses efforts dépassèrent souvent le but proposé, et, dans d'autres cas, effrayèrent le Gouvernement, qui, au fond, s'était fait illusion sur ta valeur des concessions qu'il avait accordées, ou qui
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du moins n'en avait pas mesuré les conséquences.
Il s'éleva des différends plus ou moins graves, des querelles entre les employés de l'État et les volontaires qui avaient voulu concourir à leur besogne. Peu h peu le mécontentement augmenta, la noblesse se ficha, bouda et finit par se désintéresser de l'œuvre qu'elle avait entreprise ' et qu'elle abandonna, à moitié achevée, à des gens qui ne s'en emparèrent que pour la dénaturer.
Alors commencèrent partout des discussions oiseuses et acharnées sur les actes du Gouvernement. On se mit à les critiquer, à s'en moquer, et, au lieu de souhaiter qu'une direction intelligente vint réparer les fautes commises, on se mit à réclamer des libertés nouvelles, sans remarquer qu'on n'utilisait pas celles dont on était déjà doté.
Ce fut alors que s'organisa le parti soi-disant libéral qui a fait à la Russie plus de mal que le parti nihiliste, car c'est à lui que nous sommes redevables du système de tâtonnements, d'incertitudes et d'hésitations qui a désorganisé notre administration depuis une dizaine d'années. Tout
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le monde attendait, voulait, désirait quelque chose, mais personne' ne se rendait compte de la nature de ce quelque chose ; chacun sentait qu'un changement était nécessaire dans la marche des affaires, mais nul n'était capable d'indiquer en quoi ce changement devait consister; oa ne trouvait pas de remède au mal, parce qu'on n'en avait pas étudié les causes.
Cependant, on n'en discuta pas moins les moyens de faire triompher des idées qu'on avait prises un peu partout, qu'on ne s'était pas donné la peine d'analyser et que, la plupart du temps, on comprenait à peine.
Tout le monde s'occupa de politique et se crut des droits à y prendre part. Cette fièvre de se plaindre à tort et h travers, de réclamer des choses dont on n'appréciait pas la vdeur, gagna toutes Ips classes de la société : hommes et femmes en furent atteints. Ces dernières surtout, se laissèrent entraîner avec frénésie par la manie de prêcher une doctrine dont elles se firent les adeptes, seulement parce qu'elles imaginaient y gagner de l'importance.
Alors se formèrent ces salons politiques qui constituent une des plus agréables ressources de Fétersbourg, mais qui ont Tait à la Russie autant de mal que les soupers de M" Du Deffant h la France, car ils ont donné aux étrangers qui s'y sont introduits l'idée que tout était à transformel' chez nous, que personne n'était satisfait de l'état de choses existant, et que si le nihilisme n'était pas précisément l'opinion dirigeante des classes élevées de la société il y rencontrait cependant de nombreuses sympathies.
Notre soi-disant parti libéral n'a été et n'est, à très peu d'exceptions, qu'un parti de beaux parleurs, j'allais presque dire de blagueurs.
Car il y a de la blague dans ces soi-disant manifestations de l'opinion publique, de la blague et de l'irréflexion, mêlées à un patriotisme mal entendu. Le comte Tolstoï, dont les libéraux se plaignent si amèrement, a bien compris ce qu'il y avait de naïf dans toutes ces réclamations, dont' les auteurs n'ont pu encore se définir à euxmêmes le sens exact. En refusant de les écouter,
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en reslanl sourd, il a rendu peut-être, quoique à son insu, un immense service au parti libéral, qui, s'il est doué, dans la personne de ses chefs, de quelque intelligence, ce qu'il est impossible de contester, mettra à profit son heure actuelle d'éclipsé, pour s'instruire, étudier les moyens de reprendre le pouvoir des mains qui le détiennent en ce moment et de s'en servir plus tard pour le bien réel du pays.
La Russie s'est livrée, ces derniers temps, h. un travail volcanique ; elle a été agitée par des convulsions intérieures qui ont obscurci l'entendementde beaucoup de gens. Il est bon qu'elle se repose maintenant et retrouve le calme nécessaire à ceux qui aspirent à gouverner le monde.
Le régime despotique, qui pèse à présent sur elle, anéantira les faibles, aura raison des indécis, mais il mûrira ceux qui ont en partage la force, la résolution, l'énergie dans le patriotisme, toutes les vertus, enfin, qui sont l'apanage des grandes nations et des grands hommes.
L'heure des libéraux sonnera plus tôt qu'ils ne
se l'imaginent eux-mêmes. C'est à eux qu'incombera la tâche de relever le prestige de la Russie, de régulariser les conditions de son existence ; mais il faut auparavant qu'ils comprennent ces conditions, ce que ne font pas la plupart de ceux qui pensent connaître et pratiquer le libéralisme. La récolte vaudrait cependant la peine qu'on l'assurât par une culture habile, et cette culture serait d'autant plus facile que le comte Tolstoï la prépare avec ce qu'il enterre : elle deviendra la semence de l'avenir.