DOUZIEME LETTRE
Il faul bien que je vous en dise un mot, ae fûtce que pour vous expliquer pourquoi vous en en ■ tendrez si peu parler à Pétersbourg. Bien entendu, je me garderai de vous faire un cours de physiologie contemporaine à propos de cette maladie universelle, dont le nom varie suivant les pays sur lesquels elle s'abat, mais dont les symptômes sont partout les mêmes. Je me bornerai h vous en indiquer les symptômes principaux en tant qu'ils se rapportent à son développement en Russie.
Tout d'abord, je vais beaucoup vous étonner en
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VOUS disant que, non seulement, je ne crois pas à une nouvelle explosion de nihilisme, mais encore que je suis pei-suadé qu'il est moins dangereux chez nous que ne l'est le socialisme en Allemagne, le fenianisme en Angleterre. S'il a eu des suites plus effrayantes, si ses exploits ont été plus terrifiants, cela tient à ce qu'Us ont visé directement une personne, et que cette personne était celle du souverain .
En revanche, nous n'avons pas vu en Russie d'atteintes à la vie de centaines de gens innocents, ni d'attaques h des édifices publics comme dans les fameuses explosions de dynamite à Londres. Bien mieux, le nihilisme a été souvent, en Russie, un manteau derrière lequel se sont cachées des haines, des jalousies et des rancunes paiiîculières, et voilà pourquoi, tout en étant peut-être moins sanglant, il a été plus féroce, plus meurtrier que dans d'autres pays.
Nous vivons dans un siècle où le monde entier est plus ou moins travaillé par l'intrigue sociale ; notre époque est h la tempête dans les crânes; il y a une lutte gigantesque entre les
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principes d'hier et ceux de demain. La tourmente pèse sur toutes choses et sur toutes gens ; un grand ouragan de liberté secoue notre vieille planète, fait tourbillonner les anciennes idées et les détache comme des feuilles mortes. La vieille aristocratie, pilier delà société d'autrefois, disparaît lentement, écrasée, anéantie par les qualités mêmes qui avaient constitué sa force et sa puissance. A sa place, tend à s'installer une nouvelle classe d'hommes imbus d'idées d'égalité, animés par un souffle de liberté qui, tôt ou lard, les poussera h s'emparer d'un suprématie absolue. Bientôt, ainsi que l'a dit le poète, « il faudra préférer un nom glorieux qui surgit à un vieux nom qui s'éteint ».
Ce n'est pas en vain que Jean-Jacques et tant d'autres écrivains illustres ont travaillé, écrit, combattu pour celte chose sacrée qui s'appelle liberté. Un jour viendra, et il n'est pas loin de nous, où ceux qui onl été les déshérités de ce monde prendront à leur tour place au banquet de la vie et partageront, avec les puissances de la veille, honneurs et dignités.
Notre société européenne a encore un trop long avenir devant elle pour ne pas le poursuivre. Or, elle ne peut aller au-devant de cet avenir, le rencontrer, qu'à l'aide de forces nouvelles, d'éléments jeunes et vigoureux qui l'aident à lutter contre les décrépitudes du passé.
L'égalité de toutes les conditions sociales est évidemment une chose impossible : on ne nivelle pas un monde, mais on peut aspirer, avec le temps, à l'abolition de tous ces préjugés qui refusent à l'intelligence la place à laquelle elle a droit. Bientôt, les grands hommes surgiront de la foule au lieu de sortir, comme ils l'on fait longtemps, presque exclusivement d'une seule caste.
Mais avant cette victoira définitive de l'esprit moderne sur l'esprit d'autrefois, il y aura encore bien des combats sanglants. L'anarchisme, ce fantôme rouge que toutes les nations redoutent, est le produit, la conséquence de cette lutte qui se soutient dans tous les pays et qui est d'autant plus violente que les idées avancées rencontrent plus de résistance.
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Les manifestations de cette lutte varient dans chaque contrée de la terre, suivant le caractère des peuples et des individus qui la tentent. En Russie, elles sont cruelles, passionnées, ardentes comme l'est la nature slave elle-même. Elles ne pourront pas longtemps durer ainsi, parce que leur violence même les épuisera.
Le nihilisme russe est plus farouche, plus mélancolique que le socialisme allemand ou français. Il se ressent de rincrédulité, en matière de foi, qui est la note dominante de notre caractère. Il a cet enthousiasme qui, dans certaines occasions, dirige notre cœur et nos actes. Quoi qu'on en ait dit, il a eu plus de martyrs que d'adeptes ; il a fourni plus d'exaltés que de convaincus. Beaucoup de ceux qui sont morts, par amour pour ses doctrines, auraient été incapables de vivre pour en suivre les préceptes, pour en imposer le gouvernement, plus incapables encore de travailler consciencieusement, méthodiquement et avec succès, à les propager.
Le nihihsme, tout en étant la glorification du néant, est aussi celle du désespoir, ce désespoir
sombre et profond des hommes qui cherchent une foi qu'ils ont perdue et qu'ils voudraient retrouver.
Cependant, malgré ces traits distinctifs qui établissent une ligne de démarcation si nette et si tranchée entre ses principes et ceux de l'anarchisme, tel qu'il est compris par les peuples de l'Occident, le nihilisme n'aurait jamais atteint en Russie la puissance qu'il a conquise un instant, si la guerre d'Orient n'était venue lui donner des forces qui lui auraient fait défaut à toute autre époque.
Le mécontentement généra!, qui régnait avant les événements de 1877 dans toutes les classes de la société, se serait probablement fait jour de la même manière dont il se manifeste dans les autres pays. Nous aurions eu des tentatives d'assassinat contre des fonctionnaires, quelques révoltes par-ci par-là, nous n'aurions pas assisté au développement de ce drame du meurtre dont le premier acte a ét^ le coup de pistolet de Solowiew et le dénouement la bombe de Ryssakow.
Il ne faut pas se le dissimuler, c'est le traité de
Berlin qui a tué Alexandre II. L'Empereur a succombé sous le poids de son impopularité, ainsi que sous celui de l'indignation générale, du désappointement de chacun, bien plus que sous les obus des nihilistes. Ces obus ont été les conséquences des sacrifices faits en vain, du sang répandu inutilement, des victimes mortes en pure perte sur le sol ingrat de cette Bulgarie que l'on n'a pas su même conserver à l'influence russe. La nation entière, comme chaque individu, a senti qu'il y avait un crime à expier. L'Empereur a été le bouc émissaire de toute une race. Il est tombé et l'univers a été si terrifié par sa fin tragique, qu'il a crié au nihilisme, sans réfléchir que le forfait qui l'avait tant épouvanté était bien plus l'œuvre d'un peuple qui se venge que d'un parti qui se révolte. Ce qui prouve qu'on en voulait davantage à l'homme qu'au système qu'il représentait, c'est que, depuis la catastrophe du 13 mars, la force du . nihilisme n'a fait que diminuer; malgré l'énergie avec laquelle l'empereur actuel a affirmé son intention de gouverner aulocratiquement, on ne
s'est pas attaqué à lui, et les quelques assassinats de fonctionnaires qui ont eu lieu depuis son avènement, n'ont été que des tentatives isolées, les derniers jets de flamme d'un feu qui s'éteint. Ce résultat n'est pas di) à la fermeté ou au despotisme du comte Tolstoï. On a été bien autrement sévère que lui sous le règne d'Alexandre 11. II tient seulement au changement de souverain. Quoi qu'on en pense à l'étranger, la Russie n'est pas encore lasse du régime absolu avec lequel on la gouverne. Elle ne se révoltera pas contre le principe du pouvoir, mais elle punira son représentant s'il lui déplaît ou l'irrite. De tout temps, la nation a écarté ceux de ses souverains qui n'ont pas compris ses aspirations, mais jamais elle n*a refusé d'obéir à leurs successeurs. Après l'orage, il est toujours survenu un grand calme. C'est ce calme qui est tombé sur l'empire aujourd'hui et qui, avec le temps, aura raison du nihilisme, et le nihilisme, à la fin, ne se distinguera plus du socialisme universel, dont les doctrines modifiées, corrigées et adaptées aux vrais ■ besoins de l'humanité, finiront par triompher.
Déjà, maiolcnautfOn s'occupe bien plus des nihilistes à l'étranger que chez nous, oi!i l'on ne pense à eux qu'accidentellement et où on commence même à les oublier. Quelques personnes attribuent ce manque d'intérêt à de l'insouciance, mais je ne partage pas cette opinion; je suis plutôt d'avis que la Russie comprend, sans se l'avouer, que le nihilisme n'a plus de raison d'être et qu'il doit disparaître de lui-même; qu'après avoir accompli son œuvre de justicier, de vengeur, il n'a plus de motif d'exister.
Si vous étiez à Pétersbourg, vous seriez étonné de l'indifférence que provoque te nihilisme et combien peu on le redoute. Le nihilisme se démode, ce qui est pour lui le pire des enterrements; à moins que des évéoemeots imprévus ne le ressuscitent, il est bien réellement enterré. Je sais qu'on s'en occupe encore beaucoup à l'étranger, mais, dans l'intérieur de l'empire, on croit qu'il est vainco, et, à Pétersbourg, on ne se donne plus la peine de réfléchir à ce qu'il est devenu.