TREIZIEME LETTRE
Si les conservateurs ne sont pas assez souples dans leurs idées, les libéraux pas assez calmes ni assez pratiques dans leur programme, si les nihi-listes sont impuissants, en revanche le parti allemand possède les qualités qui leur font défaut à tous et sait profiler de leurs faiblesses. Admirablement organisé , encore mieux discipliné , il constitue pour la Russie l'un des plus redoutables dangers auxquels son existence soit exposée. Ce danger est d'autant plus grand qu'il n'y a aucun moyen de se garer contre lui.
Les Allemands nous ont envahis de toutes les façons possibles; ils se sont installés presque en maîtres dans notre pays, l'ont inondé d'ouvriers, de fabricants, de marchands, de journalistes, de fonctionnaires de tout genre et de toute espèce. Ils se sont faufilés dans l'administration, dans l'armée, dans la marine, de même que dans le commerce, dans la presse et dans les salons ; ils se sont introduits dans toutes les classes de la société, dans les palais comme dans les chaumières, el leurinlluence est même parvenue à dominer le trône impérial au moyen des princesses qu'ils lui ont fournies.
J'ai toujours été d'avis que le prince de Bismarck médite notre ruine depuis qu'il a consomme celle de la France. Il travaille maintenant notre pays de même qu'il a travaillé celle-ci; il le couvre d'espions, d'agents provocateurs et observateurs ; pardessus tout il s'attache, non seulement à être bien renseigné sur nos faits et gestes, mais encore à rester en communication constante avec les habitants de nos provinces balliqucs qu'il convoite, à attiser leur patriotisme et à s'assurer leur concours
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énergique dans le cas d'une guerre avec nous; guerre qu'il prévoit el qu'il appelle même peutêtre de ses vœux.
L'Allemaod possède une particularité qui le rend extrêmement dangereux , sauf, affirme-t-on en Amérique,, c'est celle de ne jamais s'identifier avec les intérêts du pays qu'il habile el d'où il tire ses moyens de subsistance. Il s'habituera peut-être aux mœurs de ce pays, il l'aimera même quelquefois, mais il le méprisera toujours et le regardera constamment du haut de sa grandeur; cela ne l'empêchera pas d'y faire fortune, de profiter de tout ce qu'il y a de bon, d'en user et d'en abuser, mais il ne se croira jamais la moindre obligation envers lui; il le vendra, le trahira sans hésiter, en faveur des intérêts de la patrie allemande.
L'Allemand ne comprend pas la reconnaissance et éprouve le besoin de se venger des bienfaits dont il a été comblé, lorsqu'il ne les considère pas comme une chose à laquelle il a droit. En un mot, il y a en lui toute l'étoffe d'un exploiteur. Il est féroce, vindicatif, patient. Il tient à bien affir-
mer sa supériorité sur l'univers entier, ne renonce jamais à un de ses projets, sait faire triompher ses idées, ses opinions, ses principes, ne se décourage pas s'il éprouve des insuccès, et, lentement, parvient au but qu'il s'était fixé d'avance.
Le tempérament seul de l'Allemand le rendrait notre ennemi, s'il n'y avait pas en outre mille autres raisons pour en faire notre adversaire irréconciliable. Noire nature ardente, généreuse et passionnée, est incapable de comprendre le caractère froidement calculateur et impassible de nos voisins germaniques. Il y a là une antipathie de race qui ne s'éteindra jamais et qui augmentera tous les jours.
Malheureusement cette antipathie ne suffit pas pour nous éclairer, pour nous convaincre du péril qui nous menace. Malgré que nous ne les ayons jamais aimés, nous avons fait de beaucoup d'Allemands nos frères; nous les avons laissés s'introduire à nos foyers, vivre de notre'vie, observer nos fautes et nos défaillances; nous ne nous sommes pas souvenus que, sous leur prétendue
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amitié, se dissimule la perfidie d'un Iscariote.
Il ne faul pas se faire d'illusions, l'Allemagne, en sa politique, poursuit l'annexion de nos provinces baltiques, ainsi que l'amoindrissement de notre influence dans les Balkans, ni plus ni moins. Lorsqu'elle aura atteint ces deux buts, elle nous laissera tranquilles et ne s'occupera plus de nous, sauf pour nous empêcher de lui reprendre ce qu'elle nous aura volé.
Cette politique est de plus fraîche date qu'on ne le croit; pendant la vie d'Alexandre U elle n'était qu'ébauchée. Alors on espérait faire de la Russie une très humble servante des ambitions de la Prusse, et l'amener à consentir d'elle-même les sacrifices qu'on essaiera maintenant de lui imposer.
A présent que la situation a changé, que notre gouvernement commence à reconnaître les périls de sa situation, le prince de Bismarck s'est dit que le moment d'agir cnergiquement était venu et il n'attend qu'une occasion favorable, telle que la mort de l'empereur Guillaume par exemple, pour nous frapper.
Le vieux chef des Hohenzollern est, en ce moment, le seul obstacle à une guerre entre l'Allemagne et nous. Son amitié pour la Russie a toujours été vraie et sincère, mais en même temps elle nous a fait le plus grand tort, car elle a endormi nos méfiances, nous a inspiré une confiance mal placée dans les promesses de la Prusse.
Alexandre II, qui aimait tendrement son oncle, dont toutes les sympathies, tous les goûts étaient allemands, qui, de plus, n'avait jamais pardonné à la France sa partialité pour la Pologne, ni le coup de pistolet de Berezowski, se dévoua corps et âme aux intérêts de la Prusse; il s'entoura de Prussiens, favorisa tous les fonctionnaires allemands, et ce fut sous son règne que l'influence germanique devint si puissante à Hétersbourg. Elle parvint à y tenir complètement le haut du pavé, jusqu'aux événements de 1877. Le congrès de Berlin ûl tomber les écailles qui voilaient les yeux d'un trop grand nombre de gens , et prouva à la Russie que l'amitié de l'empereur Guillaume n'avait rien de commun avec la ligne de con-
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duite politique que s'était tracée M. de Bismarck.
Alors survint une réaction générale, quelques hommes hardis se mirent à sonner le tocsin, jetèrent l'alarme et osèrent prêcher tout haut une croisade contre la prépondérance de l'élément allemand dans nos sphères administratives. Mais il était déjà trop tard! Pendant les longues années, durant lesquelles nous étions restés aveugles, les Allemands avaient eu le temps de nous observer, de s'introduire dans notre pays, de se mettre au courant de nos côtés faibles. A présent on aura beau sévir contre eux, on ne parviendra plus à neutraliser leurs secrets desseins. Ils savent déjà tout ce qu'ils désiraient connaître. Aussi n'essaient-ils même plus de dissimuler leurs intentions.
La presse de Berlin ne perd pas une occasion d'attaquer la Russie, de relever le ton de ses journaux, et, surtout, de s'occuper de la situation des provinces baltiques, de rechercher les griefs vrais ou faux de ses habitants. En outre, M. de Bismarck possède à Pétersbourg une myriade
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d'agents dispersés, disséminés dans toutes les classes de la société, qui le tiennent au courant des nombreux mouvements de'l'opinion publique.
Sans parler des membres de l'ambassade qui ne font qu'exercer leur profession, je pourrais vous citer une dizaine de personnes, qui sont aux gages du chancelier, et qui lui ramassent des atouts pour son jeu. Le Machiavel du xix* siècle se prépare silencieusement à la lutte, qu'il entreprendra contre nous le jour où son maître actuel sera descendu dans le tombeau de ses pères, et, en attendant, il nous enveloppe d'un réseau d'intrigues, dont personne chez, nous ne soupçonne la solidité ni la complication.
Cependant l'Empereur et le comte Tolstoï commencent à sentir très vaguement et très imparfaitement quelques mailles du filet qui les enlace. Ils comprennent qu'il faut faire une politique franchement russe, franchement nationale et vierge de toute influence étrangère. Ils ne savent pas trop quels moyens employer pour y parvenir ; à défaut d'autre chose, le comte Tolstoï a imaginé de russi-
lier les provinces baltiques par ud système de vexations qui ne peut aboutir qu'à élargir encore davantage l'abtme qui les sépare de nous. Ce n'est pas d'une façon aussi puérile qu'on sauve un État.
Nous ne parviendrons plus à réparer les fautes commises; ce à quoi nous devons nous appliquer c'est aies atténuer, à regagner le temps perdu, à chercher des alliances à l'étranger qui nous soient d'un secours quelconque, lorsque sonnera l'heure de la lutte, laquelle est plus proche qu'on ne le croit.
En parlant d'alliance, mes pensées s'envolent naturellement vers la France , cette nation amie dont une politique mal entendue nous a séparés, mais dans laquelle nous retrouverions facilement une sœur, et dont l'amitié nous permettrait d'accomplir en Orient la destinée qui nousest réservée.
Le moment actuel est grave, et l'avenir menaçant de complications, que le solitaire de Varzin a préparées de ses mains habiles. Pourtant il en est une qu'il ne veut point croire possible, c'est celle qui résulterait pour lui de ce qu'il redoute le
plus; une union de la Russie et de la France. Cette union est la seule force capable d'ébranler le colosse germanique. Elle est presque une nécessité qui s'impose aux deux nations, mais serontelles assez sages l'une et l'autre pour la vouloir , assez prévoyantes pour la consacrer? Importante question I