QUATORZIÈME LETTRE
LES 8LAV0PHILES
J'avais presque envie de ne pas vous en parler, tellement je crains de m'enthousiasmer avec exagération sur ce sujet. Je suis moi-même un slavophile si enragé, que je me sens incapable de juger d'une manière impartiale ce parti si décrié, si honni à l'étranger, si souvent mal compris et encore plus mal apprécié en Russie même.
Cependant, comme le parti slavophile joue un rôle considérable, et comme il est appelé à en jouer un plus important encore dans l'avenir, je n'ai pas cru possible de me dispenser de vous en dire un
LES SLWOPHILES. IS9
mot, d'autant plus que les récents événements, dont la Bulgarie a été le théâtre, eu font une question d'actualité.
Les slavophiles, mon jeune ami, ne sont pas les intrigants que l'on se platt à représenter dans tes feuilles allemandes et anglaises, ce sont au contraire des gens très honnêtes, très sûrs comme relations ; mais ce sont aussi des hommes convaincus, des patriotes ardents et, je suis forcé de l'avouer, des fanatiques pour tout ce qui concerne la politique el la religion. Ils ont, sur tous les autres partis qui se partagent l'opinion publique, en Russie, l'avantage de savoir parfaitement ce qu'ils veulent, de se rendre compte du but auquel ils tendent, et ils ont aussi la chance, si toutefois je puis me servir de ce mot, de représenter les secrets désirs de la plus grande partie de la nation, laquelle, quoi qu'on dise, a très à cœur le sort de ses frères slaves. La dernière guerre de Turquie, en dépit des assurances de messieurs les Anglais, a été une guerre populaire et nationale. La politique s'en est mêlée plus lard, mais ce n'est pas elle qui
a envoyé de simples soldats mourir en héros sur le sol ingrat de la Bulgarie, sous les murailles de Plewoa. Elle leur a ordonné de marcher, il est vrai, mais ce n'est pas elle qui leur a inspiré la joie, que tous les mourants exprimèrent, de succomber pour délivrer leurs coreligionnaires du joug lurc.
La guerre de 1877 est née d'un instinct enthousiaste du peuple russe. Les comités slaves de Moscou, malgré leur autorité, ne seraient jamais parvenus à la provoquer, s'ils ne s'étaient appuyés sur les vœux de la nation tout entière. Que la politique s'en soit mêlée ensuite, il n'y a là rien d'étonnant, et l'Europe se montre passablement niaise lorsqu'elle nous le reproche. Il serait par trop ridicule que la Russie ait versé son sang, dépensé son argent pour le seul bien des Bulgares, des Serbes et des Roumains. 11 lui fallait une compensation, et la seule critique que je me permette de lui fairec'est que, précisément, elle ne se soitpoint réservé assez de compensations. Elle se devait à elle-même, à l'importance de ses sacrifices, de créer un État slave dans les Balkans, gouverné par