LES SLAVOPHILES
un prince slave prêt k l'aider, lorsque le moment fat venu, h s'emparer de Constantinople et à planter la croix grecque sur la coupole de Sainte- Sophie.
Ce n'est un secret pour personne que notre diplomatie a fait plus que triste figure pendant la durée du congrès de Berlin. Elle a entassé à plaisir faute sur faute, mais la plus grande de ses erreurs à consisté dans son acquiescement à la candidature du prince Alexandre de Battenberg au trône de Bulgarie.
Celle candidature, qui a été l'œuvre de l'impératrice défunte, a détruit tout le prix de nos efforts' en Orient. Elle a été le coup le plus funeste porté à notre influence dans les Balkans. Elle a servi, non seulement à exalter l'ambition de la maison de Hesse, mais encore à lavoriser les secrets desseins du prince de Bismarck contre nous. Elle a substitué la prépondérance de l'Allemagne à celle^ delà Russie, dans tout cequise rapporte à la question slave. J- ■ Je me souviens que, peu de temps après le con-'
im LA SOCIÉTÉ DE SAlNT-PBTËItSBOURG. ■
grès de Berlin, je m'exprimais à peu près en ces termes à propos de la constitution de la Bulgarie, dans une lettre à l'un de mes collègues, qui me l'a souvent rappelée depuis. « La Bulgarie, disais-je, va devenir notre plus dangereuse ennemie; le prince Alexandre, qui convoite déjà, à l'heure qu'il est, une couronne royale, n'aura rien de plus pressé, lorsqu'il sera installé à Sofia, que de se soustraire à l'influence russe. 11 cherchera un appui auprès de l'Angleterre et de l'Allemagne, et au bout de quelques années, il se fera, avec l'aide de ces deux puissances, proclamer roi de Bulgarie, après quoi il appellera des officiers prussiens pour instruire son armée, se débarrassera de tous les Busses qui l'entourent, et transformera son pays en une succursale de l'Allemagne. Il nous faudra alors recommencer de nouveau tout ce que nous avons déjà fait, ce qui ne sera pas facile. Nous nous lamenterons encore bien des fois sur l'imprudence que nous avons commise en consentant à l'élévation du prince Alexandre, et nous reconnaîtrons, mais trop tard, que c'est un ambitieux,
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doublé d'un fourbe. » Ma prédiction s'est-elle assez réalisée? Notre position, vis-à-vis des peuples slaves des Balkans est, en ce moment, très critique, si critique que je désespère même qu'elle puisse s'améliorer.
La seule chose qui pourrait encore nous sauver serait d'adopter franchement la politique du parti slavophile, de jouer le tout pour le tout, d'avouer nos projets sur Constantinople.et de poursuivre le renversement du prince de Battenberg, quitte à nous brouiller avec M. de Bismarck. Ce serait la seule ligne de conduite loyale et en même temps habile de notre part, la seule compatible avec notre honneur et avec notre dignité, et, enfm, la seule qui puisse contenter le peuple russe, lequel s'intéresse plus qu'on ne le pense à ce qui se fait en Orient.
Mais il est fort douteux que notre gouvernement s'y décide, et c'est ce qui forcera un jour les comités slaves à se mettre encore une fois en mouvement afin d'essayer de réparer les fautes commises par notre diplomatie; c'est ce qui les obligera de prendre en main les ' intérêts de nos frères con-
doits à leur perle par !e joiig d'un AllemaDd el l'intluence des Anglais.
Si vous deviez habiter Moscou, je vous dépeindrais plusieurs chefs du parti panslaviste et je vous conseillerais d'éludier son organisation. Comme vousètesdestinéàhabiterPétersbourg, vous n'aurez guère l'occasion de fréquenter les slavophiles et il est même probable que vous en entendrez très peu parler. Notre capitale est essentiellement une ville cosmopolite. Elle s'intéresse aux affaires du monde entier et ne s'occupe que par hasard des grandes questions d'où dépend le sort de la Russie.
La vie qu'on mène à Pétersbourg est trop bruyante, trop active, trop remplie par des devoirs mondains, pour qu'on trouve le loisir de suivre avec intérêt le mouvement slavophile. Ce n'est que dans les cas extraordinaires qu'on y fait sérieusement attention, après une de ses défaites ou bien à la veille d'une de ses victoires, .\lors oo le couvre d'injures ou de lleui-s, suivant l'occasion, puis on se hâte de l'oublier. La société de notre capitale est plutôt libérale dans ses conversa-
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tioDS, et, si vous y interrogez quelqu'un sur la constitution du panslavisme, vous courez le risque qu'il vous réponde que c'est une chose démodée. Malgré cela, je n'ai pas cru pouvoir me dispenser d'attirer votre attention sur les agissements de ce parti, dans lequel résident, à mon avisdu moins, toutes les espérances à venir de la Russie.
Il se peut que vous rencontriez dans le monde les deux messieurs Wassiltchikow. Dans ce cas, rappelez-vous qu'ils se sont beaucoup occupés tous les deux de l'organisation des comités slaves, et essayez de les faire causer là-dessus. Le cadet, Alexandre, est directeur du musée de l'Ermitage; c'est un noble cœur et un homme d'esprit. II est moins bouillant depuis quelques années, mais lorsqu'il secoue la fatigue qui semble l'accabler, il devient fort intéressant. Toujours homme du monde, c'est un ami s(lr, bienveillant, et actif, lorsqu'il s'agit d'être utile ou agréable aux autres. Son frère Pierre est doué d'une intelligence remarquable. C'est un homme tout à fait distingué, une forte tête, qui saisit de suite les conséquences -d'un
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événement, et qui, au besoin, saurait, par son énergie, dominerrinconstance de la fortune et la forcer à lui être favorable. Gendre du défunt comte Orlow Davydow, il est légèrement imbu de l'an^omanie qui était un des traits distinctifs de son beau-père, ce qui, d'ailleurs, ne l'a pas empêché de protester hautement contre la politique anglaise. Il est l'âme de nombreuses institutions de bienfaisance, dont il s'occupe sans bruit et avec un dévouement qui lui faille plusgrandhonneur.llaconcouru avec ardeur au mouvement slavophile, et peut-être que vous ne trouverez pas, dans tout Pélersbourg, un homme qui puisse vous renseigner aussi bi%n que lui sur l'origine et sur l'extension de ce mouvement.
Je vous parlerai, dans le chapitre de la Presse, d'Akssakow et de Katkow, mais je oe veux pas finir cettelettre, sans vous dire un mot d'une femme qui, il y a une dizaine d'années, a joué un rôle considérable dans la société russe de Pétersbourg; son influencesurl'împératrice défunte a beaucoup profité aux slavophiles dont elle avait embrassé les opinions.
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La comtesse Antoinette Blandow est une des personnes les plus extraordinaires qu'il m'ait été donné de rencontrer durant le cours de ma vie. Esprit supérieur, elle a mis au service de la cause slave et de la religion orthodoxe toutes les forces de son intelligence d'élite. Nature passionnée, inspirée par un désir ardent de faire des prosélytes, elle a déployé un zèle incomparable, dans la poursuite du but auquel elle voulait atteindre. Après avoir été une puissance, pendant de longues années, elle a vu son importance diminuer depuis le commencement du règne actuel, mais cela n'a influé ni sur son activité politique, ni sur son hu> meur.
La comtesse Blandow est toujours demeurée la femme de bien par excellence et la plus aimable personne du monde; sa main continue à soulager en secret les infortunes qui s'adressent à elle; son cœur n'a jamais cessé de s'intéresser à ses amis, à son pays; son esprit enfin est resté, en dépit de l'âge et des désillusions, lumineux, transcendant, éclairant les points les plus
obscurs avec ses aperçus rapides et toujours justes. La comtesse Blandow est plus qu'une femme intelligente, c'est presque un homme d'Étal.