‹ La société de Saint-PétersbourgChapitre 35 sur 49 · QUINZIEME LETTRE · texte numérisé non relu

QUINZIEME LETTRE

Il y a un proverbe anglais qui dit que chacun de nous a un chagrin caché, une épine dans sa vie, qui en empoisonne toutes les joies. Les nations n'échappent pas plus que les individus à' cette loi commune de l'existence humaine, seulement, chez elles, l'épine se montre aux yeux de tous et ne blesse pas en secret, comme c'est le cas pour les pauvres mortels. Cela n'empêche pas que la piqûre ne soit cruelle et quelquefois même n'ait~ une somme de venin proportionnelle à la surface et àla profondeur -que peut affecter la blessure^ '

L'Irlande et la Pologne sont les deux skeleton in the cupboard de l'Angleterre et de la Russie. Dans mes lettres sur Londres, je vous ai longuement parlé de la question irlandaise; à présent, je vous parlerai de la question polonaise, l'une de celles qui jouent le plus grand rôle dans l'existence de l'empire de nos czars.

Je ne crois pas qu'avec le caractère que je leur connais, les Polonais se fussent jamais réconciliés avec la domination russe. On ne peut même pas l'exiger d'eux. Un peuple, lorsqu'il a été, non pas seulement indépendant, mais encore considéré comme un des plus puissants de l'Europe, ne se soumet pas facilement à devenir la propriété d'autrui, à cesser de jouer un rôle dans les affaires du monde; si on ajoute à ce sentiment l'esprit fier, querelleur, ambitieux qui a toujours distingué la nation polonaise, il ne faut pas s'étonner des efforts qu'eilea faits pour se soustraire au joug russe ni de la haine inoubliable qu'asile lui a vouée.

Cependant, je ne puis m'empêcher de penser que, si on avait su s'y prendre, on aurait pu considéra-

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blemenl affaiblir cette haine et même, peut-être, parvenir à se concilier les Polonais dans une certaine mesure. Lorsqu'on veut se mêler de faire de la grande politique, il faut savoir dominer toutes ses répugnances et ses préventions, et même sacrifier ses préjugés. Jusqu'ici les persécutions et les violences ont toujours nui à ceux qui s'en sont servis, elles n'ont jamais eu d'autre résultat que de transformer en convictions les opinions de ceux qgi en étaient les victimes.

Qui osera dire que la Saint-Barlhélemy n'a point contribué au développement du protestantisme en France, dans ce pays essentiellement catholique?

Depuis la grande Catherine, tous les souverains ont travaillé, plus ou moins, à la russification de la Pologne; seuls, Alexandre V" et surtout Nicolas étaient disposés à lui faire d'importantes concessions, et même à lui accorder un simulacre d'indépendance,lorsque la révolutioodel830 vint couper court à ces bonnes intentions et inaugura une ère nouvelle de tracasseries etde sévérités. L'empereur Nicolas, furieux de ce qu'ilappelait l'ingratitude de

la nation polonaise, inquiet de l'esprit révolutionnaire de toute l'Europe, résolut de punir sans pilié la révolte de ses sujets. Il se montra dur, impitoyable, je ne crois pas cependant qu'il fut injuste.

Ce sort était réservé à son Bis Alexandre II. Il introduisit un système de gouvernement inique, dans ce malheureux pays qui avait tenté de se soustraire à sa domination; alors commencèrent des persécutions de la pire espèce, alors furent promulguées certaines lois arbitraires qui, non seulement ruinèrent les familles, mais encore et surtout atteignirent jusque dans ses bases la prospérité de toute une partie de la Russie.

Jamais l'ineptie, l'insuflisaDce de nos fonctionnaires ne s'est révélée d'une façon plus éclatante que dans la question de l'administration des provinces polonaises. Ils n'ont réfléchi ni à l'op- ■ probre qui rejaillirait sur eux par l'application des mesures rigoureuses qu'ils avaient prises à tort et à travers, ni au tort que ces mesures devaient faire à la Russie elle-même. Au lieu de lui gagner les

sympathies qu'elle avait perdues, au lieu de traiter les Polonais de façon qu'avec le temps ils en arrivassent à se confondre avec les Russes, on en a fait des espèces de parias et on les a encouragés, par là même, à resserrer leurs rangs. On les amis hors laloi, onleurainlerdit le droilde vente et d'achat, on a essayé de tyranniser leurs consciences de même que leurs personnes; et le seul résultat qu'on ait logiquement obtenu de tout cela a été que leur patriotisme s'est surexcité, qu'ils sont devenus, par la force même des choses, des conspirateurs, et que la haine des premiers temps s'est transformée en «ne méfiance, en une aversion insurmontable pour tout ce qui est russe.

Je suis trop Russe moi-même, pour ressentir une grande affection pour les Polonais. Je crois leur caractère faussé par le malheur, je les crois dénués de tout sens politique. Mon opinion est. que, si on leur accordait aujourd'hui leur indépendance, ils la compromettraient demain par leurs luttes intestines. C'est un peuple brave, courageux, héroïque même. Quoiqu'il possède des

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défauts qui m'irritent, je ne puis admettre la férocité dont on a fait preuve à son égard, ni approuver surtout la manière dont on l'a poursuivi, traqué dans sa religion, ses convictions, son patriotisme, dans la dignité de ses individus, dans les droits de ses citoyens.

Je vous le répèle, aucune force au monde n'eût été capable de convertir les Polonais en Russes, et ceux qui se le sont imaginé ont fait preuve d'un enfantillage qui serait pardonnable s'il n'était ridicule ; mais ce à quoi on aurait pu parvenir, c'est à se créer, avec leur aide, un puissant instrument de défense contre l'Allemagne. Si on les avait gouvernés d'une façon intelligente, si on se les élaît conciliés au point d'être en droit de compter sur leurs sympathies et, en cas de danger commun, sur leur concours, on aurait pu, en Russie, envisager avec plus de calme l'éventualité d'une guerre avec la Prusse.

Aujourd'hui encore, il n'est pas trop tard pour entreprendre celte œuvre, et il y aurait là une énorme idée politique à exploiter. La Russie, si

elle parvenait à écraser le puissant empire qu'elle alaissé se constituera ses côtés, deviendrait certainement la première nation de l'univers ; mais en est-elle capable?Je n'hésite pas à dire que non. Voilà pourquoi je lui voudrais des alliances, des amis. Se figurc-t-on les conséquences d'une guerre entreprise par nous, en commun avec la France, et appuyée sur une révolution dans les provinces polonaises de la Prusse ? Je crois que le résultat en serait moins douteux que si nous nous lancions seuls, sans autre appui que l'inimitié de l'Angleterre, affaiblie aujourd'hui, et la secrète satisfaction de l'Autriche.

Je voudrais en arriver, sinon à une réconciliation, du moins à un accommodement, ne dût-il être que passager et transitoire, entre la Kussie et la Pologne. En fait de politique, je suis de l'avis de Machiavel, que » quand on a besoin de vaincre un ennemi, on ne doit pas hésiter, pour y parvenir, à demander le concours d'un autre, si les circonstances l'exigent ».

Le comte Tolstoï a fait preuve, dans la façon

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dont il a envisagé la question polonaise, du manque de prévoyance que je lui reproche si souvent. Au lieu d'essayer d'apaiser les esprits, au lieu de profiter du changement de règne pour inaugurer une politique de clémence, il a jugé bon de se servir, sans la moindre raison, du système de pressuralion qui fut introduit après l'insurrection de 1863 ;.il a ranimé toutes les vieilles haines, fait revivre toules les anciennes rancunes, assoupies ou tombées dans l'oubli. Par la confirmation du célèbre ukase du iO décembre, concernant le droit de propriété relatif aux Polonais, qu'il a obtenu de l'Empereur, il a donné une consécration solennelle à l'une des plus criantes injustices dont le gouvernement russe se soit rendu coupable, à la spoliation légale du droit le plus sacré de l'homme, celui d'acquérir et de posséder le sol. Celte façon d'agir, fondée sur les préjugés les plus étroits, est plus qu'un crime, c'est une faute, qui est d'autant plus incompréhensible de la part de celui qui l'a commise, que c'est un homme intelligent, un patriote sincère. Il est h regretter seulement que son

patriotisme n'aille pas jusqu'à lui enseigner que, ou bien il faut traiter les gens en compatriotes, ou bien il ne faut pas les obliger à se considérer comme les sujets d'un empire, des lois duquel ils ne peuvent espérer aucune protection.

Je me résume. Les Polonais, dont nous aurions pu nous faire des amis, seraient, à l'heure qu'il est, sans la brutalité des expulsions de M. de Bismarck, un danger tout aussi grand que celui dont nous sommes menacés par la constitution de la Bulgarie en royaume et l'ambition dominatrice de l'Allemagne. Ne nous le dissimulons plus, nous sommes entourés d'ennemis, que nous nous sommes créés Uuus-mêmes pour la plus grande part. Les Polonais peuvent nous nuire inHuimenl plus que les Irlandais ne sont capables de le faire à la Grande-Bretagne, car ils sont sûrs d'être encouragés, à un moment donné, par l'Autriche et par la Prusse, lesquelles seront toujours enchantées de nous susciter des embarras extérieurs. Il est vrai qu'à présent M. de Bismarcii semble nous dépasser dans la voie de la sévérité, mais

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c'est parce qu'il est bien sûr que nous n'exploiterons pas en sa défaveur ses expulsions des Polonais, et que, peut-être même, il compte nous en faire endosser la responsabilité.

Je désirerais donc voir notre gouvernement revenir à des idées plus sages et plus politiques en ce qui concerne la question polonaise. Je voudrais surtout qu'il renonçât à faire des martyrs, qu'il essayât plutôt d'ajouter au nombre des défenseurs de l'Empires Tuer est facile ; trouver des gens qui se fassent tuer pour nous l'est moins.

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