‹ La société de Saint-PétersbourgChapitre 36 sur 49 · SEIZIEME LETTRE · texte numérisé non relu

SEIZIEME LETTRE

Un mauvais plaisant a écrit que le conseil de l'Empire n'était qu'une remise destinée à abriter, soit les inutilités, soit les épaves de la politique. Le mot était cruel et injuste, car, s'il est vrai que le conseil de l'Empire devient, pour beaucoup d'hommes plus ou moins remarquables, un lieu de retraite honorable, il est indiscutable qu'il renferme dans son sein un grand nombre d'esprits distingués, qui prennent au sérieux leur situation, et qui examinent avec grand soin les nombreuses et difficiles questions qui leur sont soumises.

A son origine, le conseil de l'Empire fut institué pour revoir, corriger et discuter en dernier lieu les projets de loi élaborés par les ministres, avant que ceux-ci les soumissent à la sanction de l'Empereur. Comme, en Russie, il n'existe pas de ministère homogène, les différents départements sont indépendants l'un de l'autre, et placés sous la ■ seule responsabilité de leurs chefs respectifs. Ceuxci, cependant, ne peuvent prendre de décision, en fait de matières législatives, sans en référer au conseil de l'Empire. Ce conseil corrige, ou du moins doit corriger les fautes et l^s erreurs inévitables dans un gouvernement qui n'a pas de cabinet solidaire. C"est, en un mot, une assemblée législative, qui, si elle était bien composée, pourrait rendre de réels services au pays et favoriser ses progrès, ainsi que son développemeni dans la voie de la civilisation ; malheureusemenl, elle a subi le sort de toutes nos institutions excellentes; elle est tombée dans une sorte de discrédit parce qu'on a trop voulu en tirer un parti extraordinaire, et qu'au lieu de lui conserver son caractère primitif,

on s'est attaché à transformer des situations utiles en distinctions honorifiques.

Sous le règne d'Alexandre II, l'entrée au conseil de l'Empire avait été érigée en faveur. Lorsqu'on ne savait plus quelle grâce accorder à quelqu'un, on le fourrait au conseil de l'Empire; c'était aussi, bien souvent, une compensation à un poste qu'on enlevait à un fonctionnaire important. Grâce à ce système, ledit conseil Hnit par devenir une maison de retraite, non seulement pour les invalides de la vie politique, mais aussi pour ceux qui, en fait de batailles, n'avaient assisté qu'à celles qu'on livre dans la bousculade d'un bal de cour.

Ministres en mal de portefeuille, hauts fonctionnaires incapables de continuer à remplir leurs fonctions, vieux généraux usés sous l'uniforme, ambassadeurs en disgrâce et courtisans en faveur, tous les personnages divers y trouvèrent un refuge. Le conseil de l'Empire, s'il n'est k celle heure un hôpital, est au moins une infirmerie. Parmi ses membres, il n'y en a qu'une très petite partie qui se rende compte des devoirs qui lui

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incombent et une partie plus minime encore qui les remplisse. Les autres se bornent à faire constater, par leurs amis et connaissances, leur dignité, en l'imprimant sur leurs cartes, et se soucient médiocrement de s'acquitter des obligations qu'elle leur impose.

Il résulte de cet état de choses que les membres actifs de l'assemblée sont parfois réellement accablés de besogne, qu'ils ne peuvent pas y suffire et que nombre d'affaires importantes sont, pour ces raisons, en souffrance ; ce qui ne contribue pas, bien entendu, à améliorer et à faciliter les affaires du gouvernement de l'Empire.

On dit que l'Empereur actuel a le dessein de réformer peu à peu le conseil en y introduisant des éléments nouveaux, jeunes et actifs, pris dans toutes les classes de la société. L'idée est parfaite et pourra avoir d'excellents résultats, mais il se passera encore un certain temps avant qu'elle puisse être mise à exécution, et, d'ici là, les choses continueront à marcher du petit train-train d'à présent. Cependant, les choix faits par Alexandre III

depuis son avènement ont déjà apporté une modification dans la constitution de l'assemblée. Ils l'ont vivifiée en faisant pénétrer des bouffées d'air frais dans cette atmosphère de serre chaude ; ils ont prouvé aussi que notre souverain a un réel désir de s'assurer, par le conseil de l'Empire, un collaborateur sérieux et habile, mais ce désir ne s'affaiblira-t-il pas avec le temps? Il est facile de gâter une bonne chose, mais il est bien difticile d'en régénérer une mauvaise : or, celle dont il s'agit est plus que mauvaise, elle est vermoulue.

La plupart des ministres font partie du conseil de l'Empire et siègent à côté des différents membres des administrations qui se sont si rapidement succédé, au pouvoir, à la fin du dernier règne. On y voit le comte Loris iMélikow et le comte Ignatiew, ces deux représentants de deux systèmes si différents. Le comte Tolstoï y prend place à côté du comte Schouwalow, et ni l'un ni l'autre ne paraît se souvenir de l'inimitié qui les divise.

Je ne vous parlerai pas en détail des membres du conseil de l'Empire, dont vous connaissez déjà

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plusieurs. Je me bornerai à vous signaler les plus remarquables, et, en même temps, puisque nous parlons déjà de fonctionnaires, je vous nommerai quelques ministres, ainsi que leurs adjoints, et deux ou trois hommes qui jouent chez nous un rôle important dans la conduite des alTaires.

Tout d'abord, il y a le comte Constantin Pahlen, marié à une Allemande, la comtesse Sali, femme du reste très distinguée d'esprit et de manières. Le comte Pahlen est l'un de nos hommes publics qui ont le plus subi la séduction de l'influence allemande, dont il ne sait pas reconnaître les dangers, en dépit de son intelligence très supérieure.

Jadis ministre de la Justice, le comte Pahlen s'est fait un nombre incalculable d'ennemis ; Il est, en dépit de ses allures calmes, d'un caractère emporté, parfois vindicatif, maïs il sait se dominer, et, maître de ses émotions, lorsqu'il se venge, il le fait à froid . Malgré sa valeur personnelle, il o'a cependant jamais su apprécier certaines personnes, encore moins leur faire certaines concessions. Il voit les choses en noir ou en rose, non selon ce

le; conseil et les ministres. iso

qu'elles sont en elles-mêmes, mais selon le pied avec lequel il s'est levé. Inflexible dans ses idées, il est flottant dans ses opinions. 11 envisage les choses à un point de vue bureaucratique. Tout en ayant été un personnage important, il n'a jamais rien fait de remarquable ; mais ses allures de grand seigneur, ses belles façons, en ont toujours imposé à ceux avec lesquels il s'est trouvé en contact. C'est un honnête homme et, en même temps, un homme d'un commerce agréable. 11 appartient à cette classe de gens qui, même lorsqu'ils sont inactifs, savent rester au premier rang et s'y maintenir.

Personnellement, j'aime beaucoup le comte Pahlen et j'apprécie surtout la comtesse, dont la solide intelligence, le raisonnement clair et logique m'ont frappé? C'est une femme qui aurait pu, si elle l'avait voulu, devenir une puissance. Je suis fort aise qu'elle ne l'ait pas désiré, car son influence aurait, sans nul doute, penché en faveur de l'Allemagne qu'elle aime, avec toute l'énergie qu'une personne bien née sait mettre dans ses convictions.

Puisque nous en sommes au chapitre des convictions, je dois un peu m'élever contre celle qui attribue, à de honteuses complaisances pour l'Angleterre, le rôle joué par le comte Pierre Schouwalow, au moment du congrès de Berlin. Bien que les relations d'amitié qui m'avaient unies à lui pendant notre jeunesse fussent alors rompues, et qu'il ne m'ait pas été donné de connaître ses opinions à cette époque, je n'hésite pas à m'inscrire en Faux contre l'assertion qui fait de lui la dupe de lord Beaconsfield et du prince de Bismarck. Le comte Schouwalow a été, en 1878, le bouc émissaire, sur le dos duquel est venue tomber la colère de toute la Hussie. On l'a accusé, soupçonné, lapidé, non seulement sans lui permettre de dire un mot pour sa justification, mais encore sans admettre que les autres le défendissent. On l'a rendu responsable de l'affaiblissement menlal du prince Gortschakow, de l'incapacité de M. d'Oubril, des hésitations de l'Empereur, et des fautes milikùres dont s'était rendn coupable le grand-duc Nicolas. On n'a voulu

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comprendre ci les dimcullés de sa situation, ni l'impossibilité où il se trouvait d'agir autremeot qu'il ne l'a fait.

Je ne veux pas essayer ici l'apologie du comte Pierre Schouwalow, ni tenir tète à ses détracteurs, mais je ne puis m'empècher d'exprimer mon opinion sur son compte et de dire, en sa faveur, que puisqu'il avait reçu l'ordre de terminer d'une façon pacifique les négociations pendantes durant le congrès, il s'est encore merveilleusement bien tiré d'affaire.

La plus grande faute qu'il ait commise a été d'accepter le poste d'ambassadeur à Londres et d'entrer dans la diplomatie. Le comte n'est pas l'homme des situations prolongées et difliciles. S'il a réussi dans quelques-unes, cela tient à son tact et à son esprit, mais nullement à son savoirfaire. C'est un gentilhomme accompli, ce n'est pas un diplomate. Il a tous les défauts el toutes les qualités de la race slave : de l'esprit, de la hardiesse, du courage, de l'insolence mêlée k de la politesse, de l'orgueil sans fierté, et, en même

temps, de l'insouciance, du laisser-aller, une aimable désinvolture, qui, sans être de la bonhomie, s'en rapproche. C'est essentiellement un homme du monde, mais ce n'est pas un courtisan. Il a de la valeur, il en a même beaucoup ; mais la flamme de son existence s'est élevée trop haut et n'a été, en somme, que celle d'un feu de paille. Il expie en ce moment sa faveur, son autorité, sa puissance de jadis, et l'opinion publique, tout en disant qu'elle attaque le signataire de Berlin, condamne en réalité l'ancien chef de la trop célèbre troisième section, le directeur de la police secrète de l'Empire. Sa conduite, en 1878, a servi de prétexte à ses nombreux ennemis pour assouvir leur haine et leur vengeance, et le comte Schouwalow paie pour les actions des gendarmes qu'il a commandés. N'estce pas, grâceàces gendarmes, qu'il a été, pendant quelques années, l'homme le plus redouté de toute la Russie ?

Maintenant son existence active, de même que sa carrière, est terminée. Il vit, tantôt à Pétersbourg, tantôt à l'étranger, assez isolé, abandonné

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par presque tous ses anciens amis et dépourvu d'influence. Son caractère aimable, sa conversation charmante de jadis ont subi le contrecoup de celte chute morale et matérielle; sa galté, son entrain d'autrefois, ont disparu. Il est devenu triste, morose; il laisse deviner, par son accablement, que la fortune rebelle a maîtrisé sa vie.

Le comte Schouwalow, tout en faisant des efforts pour dérober son découragement, souffre cruellement de l'injustice qui pèse sur lui, et qui le rend responsable des fautes commises par d'autres. 11 en veut au monde, àlui-même, et n'est pas assez fataliste pour accepter les arrêts du destin. C'est un homme brisé quin'accepte pas de l'être, parcequ'il se croit brisé à tort.

Son frère, le comte Paul Schouwalow, compte, en revanche, parmi les favorisés de la fortune. Brillant militaire, d'une bravoure à toute épreuve, généreux et chevaleresque de nature, il a fait une carrière, rapide et, après avoir commandé le corps de la garde, est, en ce moment, ambassadeur à Berlin. Comme vous n'aurez pas, à moins d'un ha-

sard, l'occasion de le rencootrer à Pétersbourg, je me bornerai h vous dire de lui que c'est un de nos meilleurs généraux, etque, si nous avions à nouveau une guerre à soutenir, il y jouerait certainement l'un des premiers rôles. C'est un de ces hommes sur l'avenir desquels on ne peut avoir de doutes, qui j sont destinés à réussir, tant à cause de leurs qualités personnelles, que de l'heureuse étoile sous laquelle ils sont nés.

J'ai entendu quelquefois comparer le comte Paul Schouwalow au prince Dondoukow-Korsakow ; mais, sauf que l'un et l'autre ont eu une carrière extraordinairement favorisée par les circonstances, j'avoue ne pas trouver entre eux de ressemblances. Leprince Dondoukow-Korsakow est essentiellement un homme irrésistible; ce n'est pas un homme d'État. Ses succès s'expliquent par sa grande beauté, sa fière allure de vainqueur, ses manières charmantes, son assiduité auprès des femmes et des têtes couronnées, sa réputation de don Juan et son esprit, qui est extraordinaire. Il a des à-propos, des répliques étincelantes, qu'on a souvent com-

parées à un feu d'artifice. Je trouve, moi-même, que ses mots jetés partent comme un bouchon de Champagne, que la mousse déborde dessus, qu'ils sont capiteux et montent à la tête, pareils au vin français. C'est un viveur, qui tient à avoir la réputation d'un sage le jour, el d'un dissipé la nuit.

Comme militaire, ses capacités sont discutables; comme administrateur, il a le talent de savoir choisir ceux qui l'entourent, et c'est ce qui lui a permis de remplir avec éclat les différentes fonctions qui lui ont été confiées. Gouverneur du Caucase, on a dit de lui : « Ce que Dondoukow promet, Korsakow le refuse, » mais en somme il a satisfait par sa manière d'agir. Le prince Dondoukow a beaucoup de tact : qualité qui a parfois tenu lieu de génie et rend celui-ci incomplet lorsqu'il manque k l'homme public. Je ne le crois pas très sûr comme relations, mais je recherche toujours sa société. Il m'amuse, et souvent il m'intéresse. Pour un observateur de la nature humaine, il est un excellent sujet d'étude; pour ceux qui aiment à brûler la vie par les deux bouts, ce doit être

un compagnon idéal. Bref, c'est un de ces hommes qui inspirent de grandes passions, qui en éprouvent peu, qui plaisent à tout le monde par leur souplesse, l'indifférence avec laquelle ils embrassent les idées de leurs interlocuteurs du moment, ainsi que le peu d'entêtement qu'ils mettent à soutenir les leurs. On peut être sûr qu'il marchera de succès en succès, de réussite en réussite, et qu'il donnera un démenti au proverbe des anciens, que « nul ne peut être considéré heureux avant la mort ».

Le comte Ileyden, gouverneur général de Finlande, et le général Gourko, gouverneur du royaume de Pologne, font aussi partie du conseil de l'Empire. Le premier, déjà assez avancé en âge, est un homme très distingué, qui, sans être brillant, possède cependant beaucoup de bon sens et une grande sûreté de jugement. C'est un administrateur habile et honnête, un caractère loyal et franc; ses opinions sont libérales, son esprit éclairé, son intelligence au-dessus de la moyenne. C'est un travailleur qui n'a jamais ni recherché ni obtenu des succès de salon; ses mérites sont plu-

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tôt solides qu'apparents. Je ne crois pas que le comte Heyden se soit, dans tout le cours de sa longue carrière, rendu coupable d'une injustice quelconque; homme intègre, il a toujours plané au-dessus des mesquines rancunes qui hantent si souvent l'esprit des gens haut placés.

S'il était plus jeune, je verrais chez lui un des piliers de la régénération future de la Russie entreprise par l'Empereur.

Malheureusement, le chiffre de ses années ne donne guère l'espoir qu'il puisse être appelé un jour à des fonctions plus hautes que celles qu'il remplit aujourd'hui et dont il s'acquitte si bien.

Quantau général Gourko, c'est un type bien différent de celui du comte Heyden. Je ne veux pas dire par là qu'il ait moins de valeur, mais c'est l'une de celles qui demandent à ne jamais être déplacées, arrachées au milieu dans lequel elles ont commencé à briller. Soldat par instinct, par goût, par vocation, général habile, hardi et heureux, stratégiste de premier ordre, Gourko aurait dû être laissé à la tète d'une administration purement mili-

taire, et jamais chargé du fardeau d'un gouvernement civil, aussi difficile que celui du royaume de Pologne. Il n'a pas réussi dans ce poste, à ce qu'on m'a raconté, et je n'en ai pas été surpris, car je connais son caractère exagérément énergique dans toute affaire civile, et dont les aspérités sont encore accusées par une brusquerie militaire. Le général est un homme de vrai mérite; son courage et la bravoure audacieuse qu'il a déployée, pendant la campagne de Turquie, lui ont valu une grande réputation, laquelle réputation ne ferait que grandir et se confirmer au cas d'une nouvelle guerre. Sa position actuelle, fort difficile et embarrassante, use ses facultés et émousse son énergie en lui donnant une direction qui ne lui convient pas.

On a besoin, à Varsovie, plutôt d'un diplomate que d'un soldat, d'un homme expérimenté dans l'art de la perfidie humaine, et sachant la deviner, mais non d'un militaire qui ne connaît, en fait d'honneur, que celui qui s'incarne dans son épée.

Le général Gourko est la victime de cette déplo-

rable erreur, si profondément enracinée chez nous, que, parce qu'un homme a bien rempli une place, il saura tout aussi parfaitement en occuper une autre, absolument différente delà première : sa situation le gêne, l'ennuie et le tourmente tout à la fois. Il y découvre mille côtés noirs qui ne seraient peut-être pas remarqués par d'autres, mais qui empoisonnent son existence, et dontle contre-coup le rend désagréable envers ses subordonnés. Il est peu aimé en étant populaire, peu apprécié en étant respecté, on le craint, on en médit, et on lui attribue souvent des intentions qu'il n'a jamais eues. Personne cependant ne s'est encore avisé de lui chercher querelle. Il y a, dans sa figure, quelque chose qui en impose, qui fait penser au juge et rappelle le héros.

Avant d'en finir avec le conseil de l'Empire, je veux vous signaler encore l'une de ses plus aimables inutilités, le général Timachew, ex-ministre de l'Intérieur, sculpteur en activité, dont les statuettes ont mille fois plus de valeur que n'en a eu son administration, qui a été heureuse pour lui et

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néfaste pour les aulrcs. Il n'y u pas de salons à Pétersbourg où vous ne puissiez le rencontrer. C'est l'hommele plus répandu de toute la société, demêmc qu'il en est l'un des plus charmants. J'ai rarement rencontré un causeur plus aimable que le général Timachew, dontl'esprit brillant et léger est de trente années plus jeune que lui ; ses manières courtoises ainsi que sa politesse exquise en font un modèle de galanterie. Les femmes l'apprécient beaucoup et le traitent en enfant gâté. C'est un vrai météore de salon. II n'a jamais su ce que c'était que les tristesses de la vie, en a peu recherché et compris les joies, et n'en a vraiment connu que les plaisirs. On le dit égoïste, je n'en crois rien. Il est seulement insouciant, de même que les papillons, dont il imite les moeurs et dont il possède les habitudes.

Un autre personnage, fort curieux et intéressant à observer, est M. Polovtsow,le secrétaire de l'Empire. C'est un petit homme à la iigure épanouie, à la conversation nourrie et recherchée. Il a épousé lu nile adoplive du fameux baron SUeglitz. notre

Rothschild. II lui doit l'immense fortune dont il jouit, sa position dans le monde, et, toutesles qualités qu'on apprécie en lui, qu'il possède réellement, mais que d'immenses richesses ont mises en relief.

M. Polovlsow est un homme très intelligent, il a de la valeur, il raisonne bien et juste; il juge avec impartialité les événements humains. Il est volontiers serviable. Je ne lui fais pas un mérite de son honnêteté. Si les vertus s'affirment en raison de la tentation à laquelle on résiste, M. Polovtsow ne peut savoir s'il est vertueux, quant à l'argent. On le jalouse et on cherche plus volontiers l'occasion d'en dire du mal que celle de relever le bien qu'il a fait.

M. Polovtsow a pourtant été plus utile à son pays que bien des gens qui l'ont amèrement critiqué. Je le crois appelé à exercer un jour de hautes fonctions et je suis certain qu'il triomphera, par ses actions et sa conduite, de ses détracteurs ; ceux-ci sont des mouches qui s'attaquent à un éléphant.

11 faudra bien reconnaître un jour que, sous ce

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visage bien rasé, se cache un hommed'une vraie capacité, quia remarquablemcnl rempli toutes les fonctions dont il a été chargé, et qui a consciencieusement travaillé pour son pays, au lieu de se décharger sur d'autres du poids delà besogne qui lui avait été confiée. Il aime le fasfe, c'est vrai, mais il est bien difficile d'accuser un homme d'être parvenu quand il sait aussi souvent se conduire en grand seigneur.

M"" Polovtsow a été extrêmement belle et l'est encore. C'est une femme du monde, du meilleur, qui vise à Tinflucnce. La réputation d'une princesse Liévcn serait son rêve. Elle a été l'Égérie de plusieurs personnages politiques. Très active par tempérament, très remuante par caractère, elle protège un grand nombre d'oeuvres de bienfaisance : elle visite les pauvres en robe de velours, avec des diamants de cent mille francs aux oreilles, disant que les malheureux valent la peine qu'on s'habille pour eux. Je croisqu'ellea raison, et que ses pauvres, qui l'adorent pour sa beauté et pour sa bonté, ne lui sauraient aucun gré de mettre

une robe de laine grossière. C'est une aimable personne, et c'est une incomparable maUresse de maison. Elle reçoit avec perfection, et ses fêtes ont un caractère particulier, qui n'appartient qu'à elle, de magnificence et de bon goilt. Sa table est la meilleure de Pétersbourg, on y a de l'esprit, car on n'y sent rien de guindé chez les hôtes.

Très élégante. M"* Polovtsow a été un moment, dans la société de Pétersbourg, l'un des oracles de la mode ; cela peut-être lui a donné le désir d'être un oracle de lapolitique. Je vais vous dire une chose curieuse et très à la louange de M. et M"" Polovlsowc'estqu'ils auraient une plus grande situation, s'ils étaient moins riches ; on aurait moins de choses à leur envier et par conséquent à leur pardonner.

Vous ne rencontrerez pas souvent les ministres dans le monde ; très peu le fréquentent et d'ailleurs la plupart ne méritent pas une attention spéciale. Le ministre de la Guerre, le général Wannowski, est un bon administrateur, un brave et honnête homme, mais l'un de ceux dont la présence ou l'absence produisent exactement le même effet.

Le général Possiel, ministre des Voies et Communications, accomplilsa tachetant bien que mal, sans faire parler de lui. L'amiral Schestakow, ministre de la Marine, a peu d'initiative; il est d'ailleurs placé sous le contrôle absolu du grand-duc Alexis, qui, en saqualitédc grand amiral, ala haute main sur ses actions. M. de Bunge administre nos finances d'une manière exécrable. Tous ces messieurs sont des employés, mais non des fonctionnaires, le pouvoir étant, en réalité, exercé seulement par le comte Tolstoï et M. de Giers, lesquels avec l'Empereur, constituent la trinïté qui nous gouverne.

Je ne m'attache donc pas à vous faire le portrait de nos différents minisires, pas même celui de M. Nabokow, au nom duquel la justice est si mal rendue chez nous; ni celui de M. Delianow, qui, lui,'par exemple, a une vraie valeur. Il a été un instant, l'été dernier, le lion du jour à cause des fameux décrets universitaires qui ont mécontenté tout le monde, malgré qu'ils aientclé peu compris.

M. Delianow se dislingue cependant de ses col-

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lègues en ce qu'il possède une femme, dont le salon est le rendez-vous de tous les diplomates accrédités à Saint-Pétersbourg, et que vous prendrez plaisir à visiter souvent. M°" Delianow est une très aimable personne. Elle accueille les étrangers mieux qu'on ne le fait dans beaucoup de maisons russes; ses réceptions sont charmantes, quoiqu'on y étouffe un peu, vu l'affluence et le peu de hauteur de ses plafonds. Elles ne valent pas cependant celles de la femme de l'adjoint de son mari, la princesse VVolkhonski .

Les VVolkhonski font partie de la crème de la société de Saint-Pétersbourg, et l'Empereur honore leurs fêtes de sa présence. La princesse est unetrès grande dame, d'une haute intelligence — profonde autant que haute ; — elle a ce que j'appelle le vol de l'esprit. D'allures un peu masculine, loyale, sincère, elle est l'une des femmes qui ont laissé le plus de traces dans mon esprit. Je ne vous confesserai pas que je l'adore, comme je le diraispourun grand nombre d'autres, mais je l'honore et je l'aime. Elle pourrait jouer un très grand rôle, si

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elle n'avait pas deux qualités, qui semblent contradictoires, et qui font de son caractère la chose la plus intéressante du monde : de la hardiesse el de la modestie. Sa hardiesse est dans l'idée, qu'elle couQoil vile et qu'elle expose bravement; sa modestie est dans l'apprécialion qu'elle fait ellemême de ses idées exprimées. La princesse, lorsqu'elle roule une cigarette, en causant avec vous, et qu'elle vous regarde, à travers la fumée qu'elle lance d'un certain geste, a un ton, un air qui en font la plus grande princesse de Saint-Pétersbourg.

Le prince est un homme brave, intelligent, distingué, et il ne peut craindre que la médisance de ceux qui le jalousent.

Encore un mot sur un homme qui occupe une situation importante au ministère de l'Intérieur : le directeur du département des Cultes étrangers, le prince Cantacuzène. C'est l'un des hommes les plus remarquables, les plus intelligents de la Russie; il est aussi l'un des plus ambitieux et des plus perfides, car il y a en lui l'étofife d'un véritable homme d'État. Méfiez-vous-en, mais fréquen-

tez-le. Ne cherchez pas à le connaître ; il ne se livre jamais, tout en cherchant à pénétrer les secrets des autres. C'est un observateur de premier ordre. Dévoré du désir de parvenir, il sacrifiera n'importe quoi à ses visées personnelles. Je l'ai toujours admiré, mais je ue l'aime point.

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