DIX-SEPTIEME LETTRE
Le grand monde de Pétersbourg est bien différent de celui de Berlin, de Vienne, de Londres et de Madrid. Vous n'y rencontrerez ni la licence de mœurs qui règne dans la première, ni l'exclusivisme qui domine dans la seconde, ni l'activité mondaine qui distingue la troisième, ni la seule passion des fèfes qu'on trouve dans la dernière. Pétersbourg est une ville originale, qui participe de toutes les capitales et ne ressemble à aucune. C'est un endroit à la fois grave et léger, où l'on passe du plaisant au sévère avec une souplesse
LE GRAND MUNDU. iOo
merveilleuse. On peut s'y amuser à la folie ou mener l'exisleoce la plus sérieuse de la lerre. Les contrastes abondent partout. Vous y verrez le luxe le plus effréné côtoyer la misère la plus noire, l'esprit s'associer à la bêtise, l'intelligence tendre la main à la nullité. Vous y serez surtout frappé par l'indépendance absolue dont on jouit, et par la facilité avec laquelle on choisit ses relations. On y mène la vie que l'on aime, sans crainte de voir des regards indiscrets essayer d'en approfondir les mystères.
La société de Félersbourg est subdivisée en un nombre infini de coteries. Pour la bien connaître, il faut parvenir à se glisser dans plusieurs; alors on peut réellement juger de ses ressources, apprécier les charmes qu'elle offre à ceux qui ont eu le bonheur d'être bien accueillis par elle. Les premiers débuts des étrangers dans le grand monde ne sont pas toujours faciles, on se méfie d'eux, et, depuis quelques années, il s'est établi à leur égard, surtout s'ils appartiennent à la diplomatie, un sentiment de défiance qui fait qu'on ne les accueille
plus avec l'empressement d'autrefois. Si toutefois on parvient à se faire connaître et apprécier, et si surtout on a la chance d'obtenir, par un moyen ou par un autre, une entrée dans ce que j'appelle vraiment le bon monde, alors on est certain d'avoir une existence charmante.
Pétersbourg est, par excellence, le lieu des engouements et des antipathies. La position officielle de quelqu'un est absolument sans influence sur sa position personnelle; sous ce rapport il n'y a pas une société au monde plus indépendante que la nôtre. Lorsque quelqu'un lui plaît, il lui plaît; lorsqu'il lui déplaît, il lui déplaît. Elle l'avoue franchement et le met à l'index sans se soucier s'il est ou non un prophète ailleurs, s'il vient chez elle en qualitéd'ambassadeurou de simple touriste. Chacun vit pour soi et pour ses amis, et, quoiqu'oa s'occupe de son prochain, on ne se livre cependant pas au plaisir de l'espionner ainsi qu'on le fait à Berlin, et on ne lui demande pas combien il a de quartiers de noblesse comme on le fait à Vienne.
Je ne connais pas de société plus intelligente
que celle de Pétersbourg, je n'en connais pas surtout oà la femme jone un rôle plus grand, où elle soit plus aimable, plus gracieuse, plus spirituelle, plus instruite, plus sérieuse de goilts et plus apte à s'intéressera toute espèce de questions, soit littéraires, soit du domaine politique.
La femme russe est une cliarmeresse, cela est un fait connu et avéré; mais ce qui l'est moins, c'est que son charme consiste bien plus dans ses qualités intellectuelles que dans ses qualités physiques, qu'elle séduit principalement parla façon avec laquelle elle sait tenir tète aux hommes, les guider ou les influencer. Nous élevons sérieusement nos filles, nous nous appHquons à leur donner une instruction solide, à en faire en un mot nos égales; notre admirable organisation slave facilite notre tâche et nous permet de mener à bonne lin et de livrer à la société ce modèle de grâce et d'esprit qu'on appelle la femme russe. L'influence féminine joue donc chez nous un très grand rôle, un rôle trop grand même. £Ue nous amollit, elle nous enlève parfois toute initiative, et elle nous pousse
aussi à des intrigues auxquelles nous ne nous livrerions peul-êlre pas de nous-mêmes.
Les femmes russes, bien souvent plus intelligentes que les hommes, presque toujours plus fines d'esprit, plus observatrices de nature, ont de l'ambilion pour leurs maris et pour elles-mêmes à la fois. Elles sont toutes plus ou moins tourmentées par le désir de jouer un rôle quelconque, surtout un rôle politique, et souvent ce désir nuit à leur dignité aux yeux de ceux qui ne les connaissent pas très bien.
Mais elles sont charmantes avec tout cela; leur conversation est vive, spirituelle, enjouée ; leur vaste instruction leur permet d'aborder n'importe quelle discussion. Elles jugent les hommes, les choses el les événements de ce monde avec une décision, une railleuse sûreté de jugement, qui rappellent les grandes dames du xvin" siècle. Elles ont d'ailleurs avec elles plus d'un trait de ressemblance; vous rencontrerez à Pétersbourg plus d'une M"" Du Deffanl, et vous pourrez y admirer souvent une M"' de Sévigné.
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On a beaucoup médit des mœurs de la société do l'élcrsbourg h l'étranger. On les a jugées d'après l'échantillon des mœurs de quelqvies Russes établies à Paris ou h Bade et qui ne faisaient plus partie du monde dans leur propre pays.
Je ne crois pas que notre société soit plus dépravée que celle des autres capitales de l'Europe. Toul au contraire. Je ne nie pas que des scandales y arrivent, mais ils sont relativement moins nombreux qu'ailleurs. En outre on ne s'empresse pas de les signaler ainsi qu'on le fait h Berlin, par exemple, et il existe dans le monde une espèce de solidarité qui lui fait jeter un voile sur les actions de ceux qui en font partie. On n'y soupçonne pas ce qui n'est pas avéré; on respecte les secrets d'autrui. L'adultère est une cbosç dont on se cache, qu'on s'efforce de dérober au public. Il est rare, je ne crains pas de l'affirmer.
Dans le nombre des jeunes femmes qui font, en ce moment, l'admiration de notre société, je ne pourrais pas vous en signaler une sur le compte de laquelle il ait couru quelque histoire. Celles dont
la chronique scandaleuse s'esl occupée sont, à l'heure qu'il est, des chevaux de retour, je ne veux donc troubler ni leur retraite ni leur impénilence. Les plus endurcies, parmi ces Madeleines de bonne ou de mauvaise volonté, sont encore parées de tant de séduction , qu'on leur pardonne parce qu'on les a beaucoup aimées.
Ce qui frappe surtout dans le grand monde de Pétersbourg, outre la bonté, l'esprit, l'originalité, l'élégance des femmes, outre le luxe des réceptions, c'est d'abord le charme des réunions intimes, ensuite la façon générale avec laquelle on s'occupe de politique et dont on discute les nouvelles du jour, les actes et la conduite du Gouvernement. Dans cet empire, gouverné par un système d'autocratie absolue, dans cette ville où l'on s'imagine que chaque personne est soumise au contrôle de la police, il règne une liberté de langage inconnue ailleurs.
Tout le monde s'intéresse à la moindre des affaires pubUques et en suit le développement; nul ne s'avise de modérer ses paroles ou de taire ses
pensées. Od juge, on émel son~opinion, on critique telle ou telle chose, et jamais on ne s'imagine que cela puisse avoir des conséquences désagréables. En un mot on ne se méfie pas de son prochain comme à Vienne et à Berlin.
Cependant, et ceci est une remarque à faire, la plupart des salons, où ont lieu des discussions politiques, n'ouvrent que difficilement leurs portes aux étrangers; par contre les salons vraiment politiques, dont j'aurai plus lard à vous entretenir, s'efforcent de les attirer. Je ne vous conseille pas de fréquenter assidilment ces derniers, quoiqu'il soit nécessaire que vous vous y introduisiez ; mais je vous recommande de tâcher d'être reçu dans quelques-uns des meilleurs, car ce n'est que Ik, dans des causeries familières, que vousapprendrezàconnattre l'état exact de l'opinion publique, que vous pourrez vous renseigner sur ses fluctuations, et en outre passer quelques heures vraiment agréables. Vous trouverez, dans la plupart de ces salons, une maltresse de maison jolie ou aimable, et souvent aimable et jolie à la fois, qui sait admi-
râblemenl donner une tournure à la conversation et animer les entretiens qui ont lieu autour de sa table il Itié.
Je vous ai déjà dit que la société de Péiersbourg se subdivise en un nombre infini de coteries. Je dois ajouter que ces coteries se regardent mutuellement du haut de leur grandeur, et voient de très mauvais œil celui qui se méprend sur leur valeur respective. La remarque que je vous ai faite à propos des étrangers peut s'appliquer de même aux Pélersbourgeois : la position officielle d'une personne n'influe en rien sur sa position personnelle, on peut être général, ministre, conseiller privé, membre du conseil de l'Empire, si on n'appartient pas par sa naissance ou par ses relations à un certain noyau de société, qui constitue ce que nous nommons la bonne, on est sflr de s'en voir repoussé. Cet exclusivisme, souvent très dur pour ceux qui en sont les victimes, a l'avantage de donner aux rapports mondains un caractère de sûreté, qui constitue un des plus grands charmes de notre grand monde ; mais d'un autre
côté, comme il en refuse l'entrée aux profanes, il les oblige à chercher des distracUons dans un milieu moins rigoriste et par là même accrédite souvent sur notre compte des bruits complètement faux.
Pour vous donner une idée de l'ostracisme exercé par la crème de notre société, je vous dirai par exemple que jamais le comte Ignatiew, tout ministre qu'il fût, n'a pu s'y faire admettre, el le baron Mohrenheim, notre ambassadeur à Paris, est un homme tout à fait inconnu dans nos salons élégants.
— Mais, me direz-vous, ceci ne s'accorde pas avec ce que vous me disiez au commencement, en m'écrivant que je ne rencontrerais pas, à Pélei'sbourg, l'exclusivisme qui est la note dominante de la société de Vienne. — Eh bien, oui, cela s'accorde avec mon affirmation tout en ne s'accordant pas. A Vienne, pour être admis dans les salons de la haute aristocratie autrichienne, il faut pouvoir certifier de la possession d'un certain nombre de quartiers de noblesse, sans quoi on est exposé îi
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n'être reçu que par nécessité offîcielle. A Pétersbourg,il suffît de plaire et on voit aussitôt toutes les barrières tomber devant soi. Il suffit de prouver que l'on partage les opinions courantes dans telle ou telle coterie, qu'on est un homme bien élevé, el surtout qu'on a de l'esprit ; celle dernière qualité est indispensable.
Mais il faut une certaine dose de tact pour pouvoir se reconnaître au milieu de toutes ces coteries, el surtout il Faut résolument faire son choix, quant à celle à laquelle on veut appartenir. Une fois qu'on est bien établi dans le sein de l'une d'elles, alors on peut se risquer dans les autres; mais il faul avoir soin de faire remarquer à la sienne qu'on ne s'aventure ailleurs que par poli- (csse ou par curiosité.
Je vous conseille de ne pas trop fréquenter la société des diplomates, qui font* sauf quelques exceptions, généralement bande à part, mais de tâcher franchement et ouvertement de vous immiscer dans le monde exclusivement russe, et de vous arranger de façon à avoir chaque soir une
maison où vous puissiez aller prendre une tasse de thé et passer une heure ou deux. Vous en apprendrez plus en une de ces soirées, sur l'état de la Russie, que dans une douzaine de livres.
Je pense que vous ferez partie de notre Yachl- Club, qui est àpeu près le seul cercle fréquenté par les diplomates ; mais je voudrais aussi vous voir reçu au Club Anglais où vous rencontreriez plus de gens sérieux et jouant un rôle qu'au Yacht-Club. Ce dernier, beaucoup plus élégant que le Club Anglais, a un nombre de membres fort limité. Il est l'endroit par excellence oi'i notre jeunesse dorée éparpille ses roubles. On y joue fort gros jeu, on peut y apprendre tous les cancans de la ville, et on acquiert un brevet d'élégance et de chic lorsqu'on en fait partie. On y conquiert le droit de se montrer capricieux, excentrique et, sous prétexte d*" s'intéresser à la composition du cercle, on peu blackbouler les candidats contre lesquels on a une rancune personnelle.
Le Yacht-Club est une puissance dans la société de Pétersbourg, j'allais presque dire une tyrannie ;
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je me suissouveatindigné contre son omnipotence, el [loiirtant, je suis forcé de l'avouer à ma honte, j'ai élè forl content d'en faire partie.
Après votre séjour à Londres, vous ne vous étonnerez pas du mouvement mondain de Pétersbourg, ni des ipianlités d'obligations, de visites, d'engagements dont on est surchargé; mais vous serez forcé de convenir que nulle part les bals et les réceptions n'ont l'élégance qu'ils ont chez nous ; nulle part on ne s'amuse plus dans l'intimilé, on ne trouve l'occasion d'avoir plus d'amis; nulle part enfin on ne peut faire de meilleures études et des observations plus instructives sur les bons el les mauvais côtés de la nature humaine, en remarquer les petitesses, en admirer les grandeurs.
Un plaisir auquel on vous conviera certainement, est celui d'aller écouter chanter les bohémiennes dans quelque cabaret situé hors de la ville. Je suis sûr qu'après les avoir entendues une ou deux fois, vous partagerez notre enthousiasme pour ces mélodies sauvages, plaintives, gaies et tristes tout à la fois, s'échappant des lèvres
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(ie ces femmes et de ces filles an type si étrange, au regard fascinateur, au visage rénécliissant des passions inconnues aux peuples civilisés. Les bohémien nés de Pétersbourg jouent un rôle considérable dans sa vie mondaine. Elles sont une de ses attractions les plus singulières, une de ses séductions les plus irrésistibles, surtout pour les étraiïgers qui n'ont jamais eu l'occasion de goilter quelque chose d'approchant. La saveur, les parfums, l'éblouissement des yeux, les sensations de l'oreille, ne sont rien à côté de ce' qu'on ressent lorsqu'on voit les bohémiennes pour la première fois, et cependant ce qu'on éprouve résume tout cela. 11 y a là une volupté d'inconnu inexplicable; la fièvre vous prend de suite; on est près du rire, des larmes, le cœur bat, la folie vient, et l'on voudrait ressaisir, l'éentcndre chaque phrase, revoir chaque éclair des yeux, retrouver chaque geste, de ces êtres étranges qui appartiennent à quelques débris de race et de caste sacrés, bien certainement, qui possèdent l'art magique de l'ensorcellement et de la surexcitation des impressions humaines.
2i« LA SOCIÉTÉ DE SAINT-PÉTERSBOURG.
Je termine. Noire grand monde civilisé, raffiné, élégant, spirituel ne peut manquer de vous plaire, de vous intéresser. J'espère que vous saurez, de votre côté, mériter ses bonnes grâces, et que quand les hasards de votre carrière vous porteront ailleurs, vous garderez de notre pays un reconnaissant souvenir. Nous ne sommes pas des sauvages tels qu'on nous représente; nous possédons des défauts il est vrai, mais ce sont des défauts aimables. La morgue et l'outrecuidance allemandes nous sont inconnues ; nous détestons nos ennemis, mais nous aimons nos amis, nous leur ouvrons nos cœurs el nos maisons; nous pratiquons, en un mot, cette grande et large hospitalité des temps antiques cl des peuples barbares qui a disparu chez les nations civilisées. Nous offrons à l'étranger le pain et le sel, et nous y joignons notre amitié, ainsi que le désir de lui faire trouver du charme à nous connaître, du plaisir à habiter notre pays, espérant qu'il éprouvera l'ennui de le quitter, qu'il fera le vœu d'y revenir et de nous retrouver.