‹ La société de Saint-PétersbourgChapitre 38 sur 49 · DIX-HUITIEME LETTRE · texte numérisé non relu

DIX-HUITIEME LETTRE

C'est UDe institution qui a toujours, plus ou moins, existé à Pétei-sbourg, mais sous une forme assez incolore. Ce n'est que dans les dernières années du règne de l'Empereur défunt que quelques femmes commencèrent de traosformer leur maison en lieu de rendc/.-vous, pour les ))ersonnes ayant les mêmes opinions qu'elles. Elles voulurent se faire les Égéries des hommes entre les mains desquels reposait le sort de la Russie, et, à force de le vouloir, elles finirent par conquérir une importance qui se changea en regrets, aussitôt que les

instrumenls de leur grandeur furent brisés par les événements.

Pendant le règne éphémère du comte Loris Melikow, le grand courant libéral qui le signala eut ses impulsions premières chez deux dames, toutes les deux femmes d'esprit, M"° Nélidow et la comtesse Kleinmicbel.

M"' Nélidow, sœur de la vicomtesse de Vogué et du général Annènkow, le conslructeur du fameux chemin de fer de l'Asie Centrale, dont on a tant parlé lors du conflit afghan, est une personne extrêmement intelligente, qui eiU été tout à fait remarquable, si elle s'était appliquée à développer ses qualités personnelles, et se fût moins occupée des autres, dans le but de créer un centre à ses idées. Est-elle si libérale qu'elle le parait? J'imagine qu'en cela encore elle est malheureusement impersonnelle et que, soutenir ses amis au pouvoir pendant qu'ils y étaient, les défendre depuis qu'ils n'y sont plus, tient plus de place dans son esprit que ses convictions propres. Le comte Loris et M. Abaza, ses fldèles amis, se sont souvent servis

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d'elle et lui (émoignent une confiance qu'elle est faite pour mériter.

M"' Nélidow est une amie sflre, dévoué, qui s'enthousiasme pour les œuvres, pour les idées, pour les actions de ceux qu'elle aime. C'est dans son salon que s'est élaborée la fameuse constitution que le comte Loris était parvenu à faire accepter par Alexandre II, et c'est elle qui en a rédigé quelques articles. Lorsque survint la chute du ministère libéral, M°" Nélidow perdit de son influence; on ne se demanda plus dans la société de Pétersbourg, lors d'un nouvel arrête ou d'une nouvelle mesure du Gouvernement : a Qu'en dit-on chez M°" Nélidow? » ainsi qu'on le faisait auparavant; mais elle a toujours conservé autour d'elle un noyau de fidèles et fait de l'opposition au régime que patronne le comte Tolstoï. On peut rencontrer dans son salon, réunis autour de plusieurs tables de jeu, les principaux personnages du parti des disgraciés ou des mécontents. Le comte Valouïew, les deux messieurs Abaza, sont ses commensaux assidus. Le comte Loris, lorsqu'il se

trouve dans la capitale, se joint au nonibre de ses habitués. Le salon de M"' Nélidow passe pour être très bien informé sur toutes les nouvelles du jour et sur les projets du Gouvernement. Je crois que, s'il cessait d'avoir cette réputation, M" Nélidow en serait au désespoir. Quelques personnes se sont étonnées de ce que le comte Tolstoï ne fil pas plus attention aux propos qui s'y tiennent; mais, outre que la liberté de langage, qui distingue presque tous les cercles de notre société, ne parait pas autrement dangereuse au ministre, il sait au fond que le mécontentement de M" Nélidow et de son cercle, en se faisant jour, est plutôt une soupape de silreté qu'un danger.

Personnellement, M"" NcUflow est une femme un peu forte, aux manières brusques. Sa conversation serait extrêmement intéressante si elle était spontanée, mais elle y mêle des préoccupations constantes de secrets d'État, qui l'obligent à raille restrictions, et rendent sa causerie confuse, quand elle pourrait être si claire et d'allure si vive. C'est une femme de cœur, aimable, honnête dans

tous les sens élevés du mot. Elle n'a jamais fait de mal à personne qu'à elle-même, lorsqu'elle s'est mise avec trop de vaillance en avant, dans certaines questions où il s'agissait des intérêts du pays.

Si vous parvenez à vous introduire cliez elle, ce qui ne vous sera pas facile, je vous en préviens, vous vous sentirez tout d'abord dépaysé dans un salon où chacun a sa place marquée et trouve son partenaire au jeu, l'attendant avec des cartes on main. Il est probable que vous vous amuserez peu à voir tous ces gens, assis autour d'une table et ne paraissant s'occuper en apparence que du nombre de points qui leur échoit en partage; plus tard cependant, quand vous connaîtrez mieux les personnes, vous arriverez à comprendre et à apprécier la valeur des monosyllabes qui tombent de leurs lèvres, puis, un jour, quelque éclat d'indignation, contre une mesure anti- libérale, vous montrera les passions qui grondent dans les âmes. Est-ce M"' Nélidow qui est l'amie de la comtesse Kleinmicbel, ou est-ce la comtesse Kleinmichel qui

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esl l'amie de M"" NtJlidow? Voilà une question «[iie je me suis déjà maintes fois adressée et que je ne suis jamais parvenu à résoudre d'une façon satisfaisante.

La comtesse Kleinmictiel est, pour ainsi dire, la sosie de M"": Nélidow, du salon de laquelle son salon ne se distingue que par le nombre de diplomates qui le fréquentent. La comtesse, étant veuve, n'a personne à consulter quant au choix des gens qu'elle reçoit, et, comme elle pousse l'amour de la politique jusqu'à la passion, elle attire dans sa maison tous ceux qui s'y intéressent avec elle. C'est une petite femme à l'œil interrogateur, qui furette dans les actions et la conscience de son prochain, avec une habileté incroyable. Elle connaît tout le monde, est bien avec tous les personnages importants de l'Europe, a allumé sa cigarette à celle de tous les ministres et ambassadeurs de la terre. Hemplie d'esprit, amusante au possible, jadis très jolie, ayant les manières tapageuses d'un collégien en vacances et la prudence d'un homme d'État, elle est une précieuse res-

source pour tous ceux qui la connaissent. Sa maîsoD n'est pas précisément un centre politique, mais elle rappelle, sous certains rapports, la chancellerie d'un ministère. Je l'ai toujours beaucoup admirée, car je la trouve l'un des types les plus intéressants et les plus curieux que j'aie jamais rencontrés. Elle m'a été aussi extrêmement utile à cause des personnes qui la fréquentent, personnes parmi lesquelles plusieurs qu'il ne m'eflt pas été possible de voir ailleurs. Pour un diplomate, la comtesse Kleinmichel serait une femme idéale; car son esprit d'observation atteint un degré d'intensité extraordinaire. J'ai toujours regretté de voir cette intelligence supérieure s'user dans l'inaction ; je crois qu'elle-même est de mon avis ; je la soupçonne d'être tout aussi bien informée quant à sa valeur personnelle, qu'elle l'est au sujet des événements qui agitent le monde. M"' Kleinmichel est une personne qui n'a plus d'illusions. L'ambition, la soif de dominer sont aujourd'hui les seules passions qui puissent la séduire encore. Elle est responsable de tout ce qu'elle a fait dans sa

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vie, car elle l'a fait sciemment, froidemeot. Ce n'est pas une âme susceptible d'être égarée par l'entraînement.

A, Pétersbourg, elle recherche peu les femmes qui ne la fréqueolent guère, en quoi elles ont tort selon moi . La comtesse Kleinmichel est l'un de ces esprits qui peuvent toujours être un enseignement pour les autres.

Un autre salon politique, àPétershourg, est celui de la comtesse Krentz, mais celui-là ne vise pas à en avoir la réputation. On s'y réunit pour se voir et pour causer des questions du j'our. La comtesse n'appartient pas précisément à la crème du grand monde, mais c'est une personne si admirablement douée sous le rapport intellectuel, et dont l'esprit est si prodigieux comme élévation, qu'elle a su mettre et retenir sous son charme ceux qui l'ont une fois approchée; son jugement est juste, sain, et ses idées se tiennent à une hauteur invraisemblable pour une femme. Tout ce qu'il y a de remarquable à Pétersbourg a passé par son salon, beaucoup d'hommes ont été à ses pieds,

un nombre infini de gens l'ont haïe, calomniée, vilipeDdée; elle a su en Iriomplier el, sinon les réduire au silence, du moins les dominer de tout le poids de sa forte intelligence. Je suis sAr qu'elle vous plaira et que vous vous rangerez au nombre de ses admirateurs.

Si M"" Krenlz a été appréciée par son esprit, si son salon a eu son heure de célébrité, cela tient beaucoup à son tact et à l'art avec lequel elle sait . grouper les gens, réunir ses amis et éviter tout rapprochement fortuit entre ses ennemis ; aussi se sent-on à l'aise, dès qu'on entre chez elle. Elle a le talent de cimenter les attractions et de neutraliser les haines.

Il y a encore, à Pétersbourg, deux maisons que je tiens à vous signaler, et qui, quoique ne pouvant nullement compter parmi celles où les discussions et les jugements politiques ont établi leurs assises, sont trop importantes, à cause de la personnalité des deux femmes qui en sont les maîtresses, pour être passées sous silence : ce sont celles de la princesse Paschkiewitch et delà princesse Menschikow.

La princesse Paschkiewilch est l'une de ces rares créatures, privilégiées entre toutes, devant lesquelles toute espèce de critique est forcée de se taire et de s'incliner.

Douée de toutes les qualités de l'esprit et du cœur qui peuvent être l'apanage d'une femme, elle ne possède que des amis. Toujours très calme, on devine, lorsqu'on la voit, qu'elle a bu à pleine coupe les amertumes de la vie, et qu'ainsi que le Psalmiste elle a compris le néant des joies et des vanités de ce monde. Sa vie studieuse, occupée, remplie moitié par des études, moitié par des œuvres de charité, pourrait être donnée en modèle à l'activité de la jeune . génération. Très intelligente, extrêmement instruite, elle a traduit en français d'une façon supérieure plusieurs des romand de Tolstoï. Ayant l'horreur des grandes fêles ainsi que des réceptions d'éclat, elle ne sort presque plus de chez elle. Elle mène une existence extrêmement retirée, ne voyant qu'un nombre fort restreint d'amis.

Pour ceux-là, sa porte demeure toujours ou-

verle, el chaque soir se rencontrent, autour de satable à thé, ceux qui ont la faveur d'être honorés de son affection. Comme salon où l'on cause et surtout où l'on réfléchit avant de parler, et où, tout en abordant des sujets qui délassent la pensée, on ne fait jamais la part de la cîtlomnie ou de la médisance, le salon de la princesse Paschkiewitch est unique.

Je vous adjure de faire tout au monde, même des bassesses, pour vous y introduire ; vous en sortirez ravi, émerveillé, ne sachant pas ce que vous devez admirer le plus chez cette femme, qui a le caractère d'un ange, et qui possède la science d'un vieux bénédictin.

Quant à la princesse Menschikow, c'est une femme bien différente. Elle a de l'esprit comme un démon et l'à-propos d'un diplomate vieilli sous le harnais ; elle offre à l'observateur tous les contrastes réunis. N'ayant jamais été jolie, elle en a pris bravement son parti et s'est dédommagée, par les succès qu'a obtenus son inteUigence, de ceux qui ont manqué à son visage; d'une vivacité

étincelante, elle a une des langues les mieux pendues qui aient élé données à une créature humaine. Elle ne tue pas son prochain, elle l'assassineavec des sarcasmes sanglants, qui ne jaillissent pas pourtant, chez cette femme étrange, d'un mauvais cœur, mais qui sont le produit d'une intempérance de langage que rien ne parvient à réprimer. Je Depuis comparer la princesse Menschikow qu'à un ballon trop chargé, qui a constamment besoin^^de se débarrasser d'une partie de son lesl, alin d'être en état de monter plus haut. Très gaie, très franche, souvent brusque, toujours bonne dans ses actions, en dépit de ses méchancetés de parole, elle n*a rien de la femme russe de Pétersbourg, mais elle est l'incarnation de ces étrangères, types un peu vulgaires, sans gêne et sans souci du qu'en dira-t-on, que l'on rencontre dans les villes d'eaux.

On voit au premier coup d'œil qu'elle a battu le pavé de Paris, et y a semé une partie de ses millions. La princesse sait pourtant, lorsque cela lui parait nécessaire, se comporter en grande dame;

mais je suis forcé d'avouer qu'elle aime passablement à dire des choses monstrueuses, faites pour effaroucher son monde. Elle a aussi l'insolente insouciance de la femme à qui rien n'a manqué des besoins matériels de la vie, et la gaieté fiévreuse de celle qui porte au cœur quelque blessure incurable ; c'est une amie sûre, dévouée, discrète. Ceux qui la critiquent le plus sont forcés eux-mêmes d'en convenir.

Lorsqu'elle est à Pélersbourg, la princesse Menschikow reçoit beaucoup, quoique d'une façon intime. On s'amuse toujours chez elle et on y cause avec entrain. Je ne sais pourquoi elle m'a fait quelquefois penseràM"DuDeffant,douée de la vie qui manquait à la marquise et incapable de s'assujettir' à la domination d'un président Hénault.

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