DIX-NEUVIEME LETTRE
LA COTERIE ËLËQANTE
Il y en a deux. La première comprend les îem~ mes (le trente à quarante ans, encore belles ou qui vivent sur leur réputation; la seconde est composée d'un essaim de jeunes mariées qui essaient de marcher sur les traces de leurs aînées et de conquérir, à leur tour, un brevet d'élégance. Ces deux, coteries, malgré le désir qu'elles ont de se fondre l'une dans l'autre, de se réunir, n'en sont pas moins parfaitement distinctes et ne doivent pas plus être confondues que les enfants de deux lits.
Chacune des deux coteries r son existence par-
ticulière, tout en portant la même étiquette. La seconde est plus bon enfant que la première, laquelle, de son côté, l'emporte par d'autres qualités qui la font peul-ètre paraître plus agréable, surtout aux yeux des étrangers.
De même que chaque institution doit être patronnée par un protecteur ostensible, de même k crème du grand monde de Sainl-Pélersbourg a une protectrice, une mère noble, qui y fait la pluie et le beau temps, qui préside à sa destinée et qui prononce des arrêts définitifs relativement au sort de ceux qui aspirent à en faire partie.
La princesse Elisabeth Barialinsky, connue de tous, même des cochers de fiacre, sous le nom de la princesse Betsy, est cet arbitre suprême de la société. C'est sous son patronage que bien des réputations se sont établies, sous son égide que bien des gens inconnus ont percé l'obscurité qui aurait dû être leur partage et se sont conquis une position mondaine bien établie; son salon a été, pendant de longues années, et est encore le rendezvous de toutes les élégances. Y être admis a
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toujours été considéré comme une Taveurexlrême, et celui que cette fortune favorisait voyait de suite son avenir assuré, en ce qui concernait sa situation dans la société.
La princesse Betsy est une de ces femmes dont la vie entière est consacrée aux soins de sa puissance mondaine. Elle sait attirer tout ce qui brille parla beauté, l'esprit, la naissance, la fortune ou l'élégance. On vient chez elle, parce qu'il est de bon ton d'affirmer ainsi son droit à faire partie du cercle de ses amis. On la fréquente aussi parce qu'on est sflr de rencontrer à ses réceptions quelques membres de la famille impériale et beaucoup de personnages plus ou moins influents, parce qu'on espère y échanger des paroles et peut-êlre des promesses avec des gens qu'on n'a pas l'occasion de voir ailleurs dans l'intimité.
Chez la princesse Bariatinsky, tout se passe pour ainsi dire en famille; on n'y médit que des siens, on ne s'occupe que de ceux qui y viennent; ses soirées sont, parmi toutes celles qui se donnent à Fétersbourg, celles où l'on parle peut-être le plus
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el OÙ l'on cause le moins. Elle-même ne leur accorde pas le nom de soirées, mais essaie de soutenir la Ihèse que ce sont des réunions intimes. Depuis son veuvage, elle y préside en simple robe du malin, ce qui n'empêche pas les femmes qui s'y trouvent d'y paraître avec une élégance extrême. En cela, comme en tout, elle suit un plan, n'agit qu'après avoir mûi"emenl réfléchi.
Après avoir été une reine de la mode, elle aspire à devenir une souveraine de la société, à rendre des arrêls contre lesquels personne ne soit en état de s'opposer. La princesse avait encore une autre ambition, celle d'obtenir un poste élevé à la cour; ayant échoué, elle a un peu perdu de son activité d'autrefois; de récents chagrins de famille l'ont également assombrie, mais je ne crois pas me tromper en affirmant que cet abandon n'est que momentané, et que, bientôt, on la verra reprendre ses anciennes habitudes, ne fût-ce que par fierté. ■ Elle est une de ces femmes qui ne plient jamais, ne renoncent à un projet qu'en apparence, et le poursuivent d'autant plus résolument en secret.
La princesse Bariatinsky n'est pas ce qu'on peut appeler une femme d'esprit, mais elle est tellement experte en fait de science mondaine, qu'elle a tous les à-propos, tous les pétillements de la conversation, et qu'il est impossible d'analyser ce qui est une recherche ou un artifice. Elle sait admirablement exploiter à son profit les faiblesses de son prochain, elle possède à un degré merveilleux l'art des nuances. Sa vie s'est écoulée à aller au bal, &se préparer à en donner un, à désirer y retourner. Elle a mené à outrance l'existence si laborieusement oisive d'une femme àla mode, et, maintenant que l'âge est venu enrayer son ardeur, elle voudrait l'inculquer aux autres.
C'est afin d'atteindre ce but, et aussi pour se concilier les bonnes grâces de l'archiduchesse Vladimir, qu'elle a introduit chez elle le jeu de la roulette, lequel est l'amusement favori de cette princesse, au grand scandale des douairières et des gens bien pensants. Tout ce qui est jeunesse s'est jeté avec acharnement sur celte distraction, qui, si elle n'avait pas été patronnée par la princesse
Betsy, n'aurait jamais pénétré dans tes salons de Pétersbourg.
La princesse est moins indulgente qu'elle ne le parait. Elle ne dit du mal de personne, mais elle en laisse volontiers dire en souriant.
Il est arrivé à sa protection de ressembler parfois à ces paratonnerres msd construits qui attirent la foudre. Les lèvres minces, fines et serrées de la princesse Betsy donnent à l'observateur des indices sur son caractère; elles sont des révélations. C'est une nature faite pour régner, bien plus solide que frivole, qui a calculé d'avance la moindre de ses actions et qui a réussi surtout parce qu'elle a pris la peine de réussir. Nul ne conteste aujourd'hui une royauté à l'abri des révolutions, puisque ses sujets sont volontaires.
La princesse Bariatiusky est secondée, dans son rôle de maltresse de maison, par ses deux filles et sa belle-fille. Cette dernière, Nelly, ainsi qu'on la nomme dans l'intimité, est une superbe créature aux formes plantureuses, à ta physionomie fine et intelligente, et aux manières sans façon. Ses
allures sont celles que l'on serait désolé de voir adopter par sa femme; mais, comme il faut être juste avant tout, je dois dire que ce sont les tristes circonstances de sa vie qui ont jeté la princesse Nelly dans la voie où elle chemine à présent, et qu'on lui reproche si fréquemment. Elle a connu bien des chagrins, et, comme elle n'était pas de force à les porter dédaigneusement, il n'est pas étonnant qu'elle essaye de les oublier et de s'en consoler; c'est une personne qui pouvait être remarquable et qui a cependant réussi à étouffer son intelligence sous le poids de la futilité de son existence.
La princesse Nelly a dans la société de Saint- Pétersbourg un nombre à peu près égal d'amis et d'ennemis. Elle y a une situation tellement en vue qu'on y suit chacune de ses actions et qu'on yobserve ses faits et gestes avec une persistance qui n'est nullement dans les mœurs pétersbourgeoises. Elle en a pris bravement son parti et s'inquiète peu du qu'en dira-t-on, ce qui est une manière comme une autre de fermer la bouche à la médisance. Je ne
sais pas si la princesse Nelly vous plaira. Quant à moi, tout ce que je puis vous en dire c'est que les hommes la trouvent irrésistible.
Du reste, J'ai un certaio dédain pour les Temmes qui ont toujours une cigarette à la bouche et des cartes en mains ; même lorsque je trouve du plaisir à causer avec elles, je me sens agacé par ces deux habitudes de corps de garde.
Je ne crois pas que vous ayez l'occasion de rencontrer le mari de la princesse Nelly chez elle. Le prince .\lexandre Barialinsky se montre rarement dans la capitale, depuis une de ses fugues qui l'a obligé à quitter le service militaire. Il est un de ces hommes qui, à force d'avoir été gâtés par la fortune, le monde et les circonstances, en sont arrivés à se croire tout permis et à s'étonner de ce que les personnes, sur les pieds desquelles ils marchent, s'avisent de crier; c'est le héros de l'impertinence. Il ne manque pas d'intelligence et a les manières d'un gentleman; par malheur, esprit, intelligence, manières sont noyés dans une vanité telle, que, non seulement il s'imagine être un dieu,
mais qu'encore il lui arrive de menacer, nouveau Promélliée, de frapper ses semblables du feu du ciel qu'il n'a pas encore dérobé. On est toujours tenté de voir en lui un Jupiter des opérettes d'Offenbach avec des foudres en fer-blanc. Un tel homme devait recevoir une leçon de la vie; elle ne lui a pas manqué, cl pas non plus profilé. 11 vil maintenant à l'étranger, où il se donne les apparences d'une victime du courroux impérial. Son amour-propre ne lui a jamais permis de reconnaître qu'il avait eu tort et l'empêchera toujours de retroirver la position qu'il a perdue.
Des deux soeurs du prince Alexandre Bariatinsky, l'atnée est parfaitement bonne et insignitîante ; la seconde, nommée Betsy comme sa mère, est mariée au comte Schouwalow, un cousin de l'ancien ambassadeur à Londres. La comtesse Schouwalow mérite que je vous en parle longuement, car c'est une personne tellement originale qu'elle ne peut manquer de vous frapper.
D'abord vous remarquerez qu'elle rit d'un de ces rires gais, sonores, qui ne sonnent pas creux
comme celui de tant de femmes, mais qui vient de ce qu'elle s'amuse sincèrement de tout et de chacun, et de ce qu'elle n'a jamais compris ni admis les défaillances, les tristesses, les désillusions de la vie. Elles l'ont pourtant, non seulement effleurée, mais frappée avecleur brutalité accoutumée; seulement la comtesse Betsy ne s'est pas laissé blesser par ces coups du destin. Elle repousse si loin d'elle l'idée du matbeur que le malheur hésite à la poursuivre, car il risquerait de se changer pour elle en demi-joie. Il ne serait point pris au sérieux; elle l'a déhé de l'atteindre et surtout de la faire souffrir. C'est une aimable personne, belle et affable; sa bienveillance provient souvent de son insouciance. Lacomtesse n'est pas une égoïste, dans la signification exacte que l'on attache à ce mot, c'est-à-dire exclusivement absorbée par ellemême et par ses intérêts, mais elle ne pense qu'à jouir de l'existence et l'idée ne lui viendrait pas de se priver, pour qui que ce soit, de ce qu'elle désire. Elle aime la toilette, le luxe, les fleurs, les bals où on l'admire, les fêtes dans lesquelles elle
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brille; elle ne fait du mal à personne, n'a jamais été mordue par le démon de l'envie et de la jalousie; elle ignore ce que c'est que la médisance. Elle est trop indolente pour se'donner la peine de nuire à quelqu'un. Je l'ai toujours aimée et je lui ai accordé mon estime, car, sous ses dehors légers, elle possède des qualités rares chez une femme. Son indifférence même est un charme à mes yeux, car j'apprécie beaucoup les gens qui savent se débarrasser de leurs chagrins et ne pas les imposer au monde. Et puis M°" Schouwalow est si franchement spirituelle, qu'elle platt à tous les rarfmés. De méchantes langues l'ont accusée de manquer de sens moral. Je déclare l'accusation calomnieuse! Me ne réfléchit peut-être pas journellement à la différence qui existe entre le bien et le mal, mais, en revanche, elle sait pratiquer l'un et repousser l'autre par la seule impulsion d'une nature saine. Son mari, après avoir été le héros d'une aventure semi-politique, à laquelle était mêlée une personne appartenant à la famille impériale ; après avoir été célèbre pour ses exploits autour du tapis vert des
tables de jeu du Yacht-Club ; après avoir eu la réputation d'Être l'un des plus beaux échantillons de la jeunesse dorée de Pétersbourg ; après avoir royalement dévoré sa magnifique fortune, a été atteint de morphinomanie et a dû momentanément disparaître de la scène du monde. C'était un bon garçon, qui paraissait un peu lourd , mais intelligent et non sans finesse malgré son apparence; du reste, un oisif dans la complète acception du mot.
Les hôtes les plus assidus du salon de la princesse Bariatinsky sont d'abord tous les membres de la famille Dolgorouki ; cette famille, qui forme à elle seule une petite coterie, se compose de quatre sœurs elde trois frères qui, tous et toutes, se sont distingués par leurs succès mondains, et qui, en possession d'honneurs, de dignités, de fortune, ainsi que de la faveur du souverain, comptent parmi les plus belles étoiles du firmament pétei'sbourgeois.
On a reproché aux Dolgorouki de vouloir capter les meilleures places dans l'Empire et les plus brillantes situations à la cour. Je ne sais jusqu'à quel
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point cette accusation est aussi fondée qu'elle semble l'être, mais il est à remarquer effectivement qu'ils se poussent les uns les autres, et essayent de se faire mutuellement du bien ; il est certain aussi que tous les membres de cette famille sont extrêmement unis, et il n'est pas nouveau, dans le monde, que l'union fasse la force. Outre cette force relative, ils ont encore d'autres avantages parmi lesquels il faut compter la beauté physique, ainsi que le charme personnel irrésistible qu'ils exercent tous, sur ceux qui les approchent. M"" Albedynski, la princesse Marie Dolgorouki, la comtesse Stcinbach et surtout la princesse Soltykow ont eu leur heure de célébrité; de même le prince .\lexandre et le prince Nicolas Dolgorouki ont obtenu, grâce à leur superbe prestance, de nombreux succès de salon. La princesse Soltykow, dont la beauté a été fameuse, est, à l'heure qu'il est, une femme qui vit sur les souvenirs du passé; taudis que la princesse Marie Dolgorouki, sans doute à cause de son veuvage, qui lui a permis de conserver ses illusions sur le monde et la vie, a
encore un présent duquel ne sont point exclues les surprises agréables. Ces deux dames sont très recherchées, très admirées et le temps les a oubliées pour les épargner. En revanche, la comtesse Sleinbach, très souffreteuse et très languissante, a adopté tout à fait les allures d'une vieille femme qui se distrait en regardant les faits et gestes d'une génération nouvelle et qui y sourit avec une douce bienveillance. Quant à M"° Albedynski, c'est une personne de beaucoup d'esprit, parfaitement aimable et qui a contribué, plus que tout autre, à l'avancement et à la fortune de sa famille, grâce à l'influence qu'elle a exercée sur l'empereur Alexandre II. Je l'ai beaucoup fréquentée, et je dois dire que j'ai été souvent frappé par la sûreté intelligente de ses jugements. Malheureusement, elle est timide, ce qui, joint à une myopie qui tient du fantastique, l'embarrasse dans le monde et l'empêche d'être appréciée autant qu'elle le mérite.
Sur les trois princes Dolgorouki. deux exigent surtout une mention spéciale. L'atné, le prince Alexandre, dont j'ai déjà eu l'occasion de vous
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parler et qui remplit, à la cour, les fonctions de grand maître des cérémonies, est un très aimable et galant homme, un peu gâté par les femmes, légèrement absorbé par sa belle figure, mais de caractère chevaleresque, d'instincts nobles, ayant de l'intelligence et de l'esprit. Il a épousé une très jolie personne, très élégante, mais passablement dédaigneuse, et dont la hauteur ne fléchit qu'en faveur des gens qu'elle considère comme faisant partie de son milieu spécial.
Le frère cadet du prince Alexandre, Nicolas Dolgorouki, a été un don Juan, et un ambitieux; il a réussi d'une manière extraordinaire dans tout ce qu'il a entrepris, sauf à la guerre; malgré tous ses succès, ce sera un grand homme incompris. En ce moment, il est attaché à la personne de l'empereur d'Allemagne et, sous le couvert de sa position militaire, il se livre au plaisir de faire de la diplomatie d'amateur. Le prince Nicolas Dolgorouki m'est antipathique à cause de sa façon de traiter les hommes en imbéciles.
Les deux comtes Benckendorw, M. et M"' Balas-
chow, le prince Valérien Obolinsky, font aussi partie de la pléiade des habitués de la princesse Bariatiosky, ainsi que le prince et la princesse Belosselsky. M"" Balaschow est la sœur de la comtesse Woronzow Daschkow et l'une des plus délicieuses créatures du monde.
Le prince Valérien Obolinsky, une des liiraières de notre ministère des Affaires étrangères, est un homme que je vous recommande tout spécialement, à cause de son esprit et de ses grandes capacités. Quant au prince Belosselsky, c'est le 6Is de la princesse Hélène Kotschoubey, et, comme tel, il a une certaine position dans la société, que ses mérites personnels ne lui auraient jamais value. Il a épousé une sœur du général Skobelew et de la comtesse de Beaubarnais, personne très respectable, et dont la bonté atteint parfois la limite où elle se métamorphose en faiblesse.
Tout le monde que je viens de vous nommer forme la coterie arcbi-élégante de Pétersbourg. qui tient ses grandes assises chez la princesse Betsy Bariatinsky. Elle a encore un autre lieu
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de réunion, mais celui-là plus intime, plus resserré, et oi'i on la voit plus à son avantage, car elle s'y montre sous l'égide d'une personne d'élite, M"* Dournow.
M" Marie Douniow est la sœur du prince Belosselsky, de la célèbre princesse Lise Troubetskoï et la fille de la princesse Hélène Kotschoubey. C'est une mignonne personne avec de grands yeux noirs expressifs, doux et spirituels, et dont la figure, tout en n'étant pas absolument jolie, a une séduction particulière. Elle a beaucoup d'esprit, encore plus de tact, une grande distinction, et un caractère aussi aimable que sftr, aussi solide qu'enjoué. Le ravissement est l'expression qui vient aux lèvres, lorsqu'on la regarde ; elle fascine les hommes, mais d'une manière platonique, comme elle charme les femmes. Jamais elle n'inspirera de désirs, toujours elle éveillera l'envie de la connaître davantage.
M"' Dournow, grâce à sa position et à l'immense fortune de son mari, jouerait, si elle le voulait, dans la société de Pétersbourg, un autre rôle que
celui de femme élégante. Elle pourrait devenir une puissance, et son salon acquérir une énorme importance politique. Malheureusement, elle est trop dédaigneuse des succès mondains. Rien ne lui manque des facultés qu'il faut pour dominer de haut une société ; instruction, prévoyance, jugement. J'espère toujours que, lorsqu'elle sera plus âgée, elle dirigera son attention vers ce qui devrait l'attirer et où pourraient briller avec tant d'éclat ses qualités exceplionnellcs de largeur de vues et de finesse d'esprit. Nulle femme ne sait mieux qu'elle guider une conversation, redresser les opinions fausses, relever les courages qui faiblissent.
Ses réceptions intimes ont un caractère de dignité qui n'existe nulle part ailleurs à Saint-Pétersbourg. Elle est reine chez elle, et, quoiqu'elle n'ait pas laissé une austérité ridicule s'introduire dans sa maison, elle a pourtant réussi à bannir la désinvolture qui caractérise les soirées de la princesse Belsy Bariatinsky. Si M"' Dournow consentait à avoir plus d'initiative, elle serait la perfection en
personne. Comme elle est, elle peut servir de modèle à toutes les femmes et faire regretter qu'il ne s'en trouve pas plus qui lui ressemblent.
Je vous ai parlé du prince Belossclsky. Son nom me fait penser à une personne qui a joué un grand rôlp dans sa vie, de même que dans celle de beaucoup d'autres. M"' Catherine Tolstoï, après avoir vu sa merveilleuse beauté célébrée par tous les chroniqueurs de journaux, après l'avoir vue appréciée par les hommes les plus riches de son temps, est encore, cependant, en dépit de ses quarante ans, une des femmes les plus à la mode de Saint- Pétersbourg. Vous la rencontrerez partout ou presque partout, dans les ambassades ou dans les ministères, aux fêtes de cour et aux bals particuliers. Son ravissant visage, à l'expression de madone, vous apparaîtra dans tous les lieux ou vous porterez vos pas, et ses lignes suaves vous inspireront tous les jours plus d'admiration ; mais prenez bien garde à cette sirène, et, si vous avez le soin de vos propres intérêts, bornez-vous à l'admirer de loin. Cet ange ne mord pas, n'égra-
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ligne pas, ne fail de mal à personne, mais il dévore tous ceux qui l'approchent.
M°" Tolstoï est une ensorceleuse, et je De voudrais pas avoir ù compter le nombre des gens qu'a entraînés au fond de l'abtmc cette Circé du grand monde qui s'est fait accepter et recevoir par les gens les plus rigoristes, a désarmé les rancunes des femmes qui avaient à se plaindre d'elle, et, avec son sourire d'enfant, a même réussi à fasciner un vieux diplomate comme moi, qui suis pourtant au courant de toutes les roueries féminines et... angéliques.J'ai dû avouer, un jour, que M"' Tolstoï a des ailes, comme un chérubin ; mais j'ajoute que ces ailes sont dorées par les richesses qu'elles ont secouées.
Je ne vous ferai pas l'énumération de toutes les jolies femmes que vous rencontrerez dans le monde à Saint-Pétersbourg; je rae bornei'ai, si tant est qu'il en soit besoin, à recommander à votre attention l'essaim des jeunes mariées qui se disputent la palme de la beauté dans les salons, et qui, sans être les professional èeauties de
Londres, les valent par leur grâce et le charme de leurs personnes. Eq un mot, je vous donnerai le conseil de fermer parfois les yeux, afin de n'être pas trop ébloui. Ouvrez toujours les oreilles, car les statues s'animent et souvent font oublier la perfection de leur forme par celle de leur esprit. Nos ennemis ont accusé les femmes russes de manquer de principes; ils n'ont jamais osé soutenir que l'intelligence et la séduction leur faisaient défaut. Or, je trouve que lorsqu'on possède ces deux qualités, on peut hardiment, pour le reste, dire : « Honni soit qui mal y pense. »