VINGTIEME LETTRE
QUELOUES FIGURES ORIGINALES
La société de Pétersbourg est si nombreuse, elle est composée d'éléments si divers, si disparates, que je ne puis, malgré la meilleure volonté du monde, vous les décrire tous et vous initier à tous ses secrets. Chez nous, plus que partout ailleurs, l'étranger est forcé de se créer, sur les hommes et les choses, une opinion personnelle, fondée sur son propre jugement. L'appréciation d'autrui ne peut lui venir en aide dans cette tâche si laborieuse, car, malheureusement, cette appréciation est presque toujours partiale. La Russie n'est
généralement envisagée que de deux manières : avec un parti pris de tout trouver mauvais en elle de la part des étrangers, et avec un fanatisme qui n'admet pas la discussion de la part des Russes, sauf de très rares exceptions.
La société de Pétersbourg, de même que le gouvernement, la nation et les mœurs russes, a été jugée jusqu'ici par des amis trop zélés ou par des détracteurs passionnés, souvent aussi par des gens qui n'avaient pas eu l'occasion de la connaître autrement que de la façon- la plus superncielle, et qui ont cru que ses habitudes intimes ressemblaient au chant des bohémiennes qu'elle aime à entendre le soii*.
J'espère que vous ne ferez pas partie de l'une de mes catégories et qu'après plusieurs années de séjour chez nous, vous rendrez justice à nos bonnes qualités. Vous parviendrez, j'en suis certain, à éprouver de la vraie sympathie pour nous, tout en reconnaissant que nos côtés faibles sont en grande partie la conséquence de la période de transition sociale que nous traversons en ce moment.
Je ne vous demande certes pas de fermer les yeux sur nos défauts, mais je compte que vous ne leur attribuerez pas une valeur fausse ni exagérée, et, surtout, que vous apprendrez à apprécier les côtés solides, élevés, de notre large nature slave, si différente du tempérament froid, gouailleur et vaniteux qui est l'apanage de rAllcmand; c'est dans ce but que je me suis efforcé de vous dépeindre, aussi fidèlement que possible, le caractère, ainsi que les traits distinctifs de nombre de personnes avec lesquelles vous serez forcément obligé de vous mettre en rapport; seulement, il ne m'est pas possible de pousser ce travail au delà de certaines limites et j'ai dîl laisser dans l'ombre bien des figures que j'aurais nimé à vous |>eindre. Cependant avant d'en finir avec la description du grand monde de Pétersbourg, il m'a paru utile de noter pour vous, au courant de ma plume, quelques traits de physionomies, remarquables on originales. L'une d'elles appartient à la société cosmopolite plutôt qu'à la nôtre, mais il est impossible de la détacher de la société de Pétersbourg.
En première ligne, il convient donc de placer la princesse Lise Troubetskoï, l'amie de M. Thiers. " Vous aurez sans doute rencontré, soit à Paris, soit ailleurs, cette petite femme au type calmouk, si séduisante dans son originalité, à l'esprit extraordinaire, fantastique. Vous en aurez, dans tous les cas, fréquemment entendu parler, toujours en bien à l'étranger, et c'est le contraire, à Pétersbourg, où elle n'est pas aimée dans ce qu'on est convenu d'appeler le grand monde. On prétend craindre ses indiscrétions; je crois plutôt qu'on redoute sa grande pénétration féminine, et que ceux qui crient contre elle sont des gens qui ont des secrets à découvrir.
J'ai toujours eu de la tendresse pour la princesse Lise, et je ne vois pas la nécessité de m'en cacher. Je la trouve une créature merveilleuse comme intelligence. Son esprit a un peu perdu dans la vie mondaine, comme tous les nôtres. C'est un cerveau passionné, ce n'est pas un cerveau brûlé, comme on l'a dit quelquefois. Elle n'a pas le goût de l'intrigue, ce dont pourtant on l'accuse.
et elle est proFondémenl bonne, quoique ^s ennemis la déclarent méchante. Elle a les idées d'un homme d'État, jointes à l'insouciance de la femme du monde, et, comme l'amour du chiffon l'emporte parfois chez elle sur celui de la politique, il en résulte, pour ceux qui ne causent que superficiellement avec elle, un méli-mélo intellectuel et mondain, qui donne de la princesse Lise une idée fausse.
Ceux qui la connaissent bien sont seuls en état de se faire une image exacte de ce caractère multiple qui a souvent atteint la vraie grandeur. Les jaloux ont prétendu qu'elle battait la grosse caisse, là où elle faisait retentir plutôt les trompettes de la Renommée.
Malgré tant de bruit, son cceur est demeuré bon, et son esprit, dans le brouhaha de la célébrité, s'est constamment maintenu à une hauteur de premier ordre. L'influence qu'elle a possédée, elle l'a due à ses rares qualités d'intelligence , à sa sûreté dans l'amitié. Son esprit lui aurait toujours assigné une place h part dans la société , de même qu'il lui
aurait toujours valu des ennemis et des enthousiastes. Quant à moi, je ne me suis jamais rangé ni parmi les uns ni parmi les autres, je me suis contenté d'être son admirateur sincère, son ami respectueux, et, la seule chose que j'aie regrettée, lorsque je me suis trouvé auprès de la princesse Lise, c'est que les circonstances de sa vie l'aient souvent détournée de sa véritable voie, et aient empêché que cette femme supérieure ne devienne une femme unique. La princesse Lise a plusieurs filles, dont l'une, Hélène, était mariée au prince Paul Demidoff, mort récemment.
J'aurais à dire beaucoup de choses intéressantes sur la hauteur de sentiments, le sens, les vertus 4lc la princesse Hélène ; je respecte son deuil et me lais. Une autre fille de la princesse Lise, Alexandrine, — Nini, comme on l'appelle dans l'intimité, — s'est mariée il y a quelques semaines, prèsqu'au moment où sa sœur Odette s'éteignait après une longue maladie. Je m'étonnerais que la princesse Alcxandrine ne devint pas une femme excepr lionnelle.
QUELQUES EIGURES ORIGINALES. 259
Une autre personne, qui a' joué et qui joue, encore dans le grand monde de Saint-Pétersbourg le rôle d'amie des têtes couronnées, mérite bien sa réputation d'originale : c'est M"' Baratinsky, veuve d'un général, dame de l'Ordre de Sainte-, Catherine et en relation intime avec tous les souverains de l'univers. Elle a pris, comme objectif de ses efforts, une position à part dans la société, différente de celle des autres, une position qui facilite la distribution de cette denrée si appréciée des imbéciles : l'eau bénite de cour. Elle ne se mêle pas de politique, ne s'y intéresse même pas, et n'en parle que pour avoir l'air d'être bien informée sur ce sujet comme sur tous les autres.
Bonne femme en somme, mais âme de courtisan; incapable de faire du mal à qui que ce soit, elle est aimable, bienveillante; mais M"' Baratinsky, à l'exception de ceux qui figurent dans VAlmanack de Gotha, traite l'humanité entière avec une condescendance qui, tout en n'étant pas du mépris, en a les allures et en donne l'illusion. Elle appartient au monde de ces dames russes
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qui, à Bade, font un cortège d'honneur à !a vieillesse de l'empereur Guillaume, et elle professe pour l'octogénaire souverain un culte qui n'est égalé que par celui qu'elle porte aux membres de notre famille impériale.
Type des plus curieux, elle est une de ces vieilles femmes qui devraient laisser des mémoires et léguer à la postérité le récit de leurs impressions, à défaut de celui de leurs souvenirs. Ses soirées, que quelques personnes qualifient d'ennuyeuses, sont un précieux terrain d'observation pour un homme attentif aux mesquineries et aux petitesses humaines. On ne sait ce qu'on doit y admirer le plus, de la modeste suffisance de la maltresse de maison, ou de la lassitude mêlée de respect qui se fait Jour à travers les sourires polis de ses invités. Fréquenter le salon de M" Baratinsky est presque un titre de noblesse; c'est, dans tous les cas, une preuve de bon goût.
Considération sociale et richesse sont deux choses qui souvent se tiennent de près, et que bien peu de gens parviennent à disjoindre. Parmi
ces derniers, il faut citer le prince Youssoupow, l'homme le plus riche, et en même temps le plus avare de la Russie. Ce que ce vieil harpagon possède de millions, nul ne le sait et ne le saura jamais. En dépit de sa fabuleuse fortune, il est malheureux, très malheureux, car il ne parvient pas à la dissimuler au public, à la faire disparaître, à effacer de la mémoire des hommes l'opulence dans laquelle il gémit au lieu de vivre.
Le masque du prince Youssoupow est à lui seul une révélation de son caractère. Ses lèvres minces, serrées, son visage impassible, ses yeux vivants et éteints à la fois : tout accuse en lui la rapacité de l'argent, la soif de la fortune. Il n'y a plus rien d'humain dans ce vieillard, qui n'est qu'un coffre-fort ambulant, une espèce de caisse de sûreté. Tout ce qui correspond aux mots dépense, sentiment, chanté, lui est inconnu. Il est ■ le sphinx de l'avidité.
Cette espèce de phénomène a une fille, seule héritière de ses biens immenses, laquelle est une des plus charmantes femmes de Pétersbourg, en
même temps qu'elle eh est une des plus jolies. La Goratesse Soumarakow ne corrige pas, c'est impossible, mais atlénue les défauts de son père; lequel serait, sans elle, considéré comme un homme insupportable.
Puisque je vous ai parlé du prince Youssoupow, il faut aussi que je vous dise quelques mots au sujet d'un autre millionnaire aussi prodigue, celui-là, que son rival est parcimonieux : M. Vetchaïew. Enrichi d'hier, mannequin à la mode aujourd'hui, peut-être mari d'une femme de grande maison demain, c'est un de ces hommes qu'on rencontre à peu près dans toutes tes capitales, qui se donnent la mission d'héberger, de nourrir et d'amuser des gens qui se moquent d'eux et de leuts efforts. C'est un parvenu qui en a tes manières, l'éducation et les allures, mais qui ne manque ni d'esprit, ni de bon sens, ni même d'une certaine Hnesse, laquelle lui a permis de résister avec avantage aux attaques des nombreuses mères de famille oïl veuves qui voulaient l'attraper, soit ponr leurcompte personnel, Soit pour celui de
kurs filles. M. Vetchaïew donne des fêtes splendides auxquelles on assiste en souriant, soit par envie, soit par dédain. Beaucoup de grandes dames mettent des gants pour lui donner la main, tout en regrettant en secret de ne pouvoir lui tendre la joue.
Vous rencontrerez sûrement dans le monde un jeune officier des hussards de la garde, le prince Lobanow. Brillant cavalier, favori de la grandeduchesse Marie Pawtowna, dont il possède l'amitié et dont il a su intéresser le cœur, le prince Lobanow est un exemple des tours de force qu'on peut accomplir avec beaucoup d'impertinence, immensément d'aplomb et la protection des femmes à la mode; c'est un des plus beaux spécimens de la jeunesse dorée de Pétersbourg. Vous le coudoierez partout, et je vous conseille fortement de lui marcher sur les pieds lorsque vous en trouverez l'occasion. Je ne vous aurais jamais parlé, du reste, de ce coureur d'aventures, n'était sa situation auprès de la grande-duchesse, qui lui assure peut-être un rôle dans l'avenir. On réussit
souvent à devenir quelque chose lorsque Ton est poussé par quelqu'un. Le prince Lobanow peut encore être un personnage, s'il parvient à persuader à ses créanciers d'attendre qu'il fasse fortune, et au monde d'accepter ses manières si pleines de fatuité hautaine.
Si le général Annenkow se trouve à Pétersbourg pendant le séjour que vous y ferez, vous ne devrez pas oublier de vous faire présenter h lui. C'est l'un de nos officiers les plus intelligents, et, quoiqu'il possède de nombreux ennemis, parmi lesquels se trouvent des gens qui nient jusqu'à l'existence de SCS remarquables capacités, c'est cependant un des hommes qui, soit par la seule force de leur valeur personnelle, soit par une fortune qu'ils devaient mériter un jour, sont parvenus à se faire une large place au soleil.
Le général Annenkow est un ingénieur distingué et c'est à son activité qu'on doit la construction du chemin de fer de l'Asie Centrale. Je le crois appelé h une brillante destinée, mais il faut qu'il réussisse, car les jaloux sont près de ses
talons et, au moindre faux pas, aideraient k le renverser.
En cas de guerre, le général Annenkow occupera tout de suite une situation importante. Il ne Faudra pas lui demander de monter à l'assaut de quoi que ce soit, mais ce sera un admirable organisateur, et, au besoin, il saurait diriger une retraite.
Puisque je vous parle de l'éventualité d'une guerre et des gens qui pourraient y jouer un grand rôle, je dois vous mentionner, parmi ces derniers, les généraux de Krudener et Dragomirow, le comte Ignatiew, frère du célèbre minislre et le prince Iwiatopolt-Mirski ; ce dernier compte parmi les plus braves officiers de notre armée, de même que parmi nos gentilshommes accomplis. C'est en outre l'un des esprits les plus brillants de notre noblesse. Il appartient, par sa courtoisie, à l'ancien régime, saurait mourir pour son souverain, pour ses principes, et mettre l'épée à la main pour défendre tout ce qu'il respecte. C'est un preux des temps légendaires, tout en ayant l'expérience des
hommes et des choses, qualité si oécessaïre à notre époque troublée. Il voit clair et juste; le soldat, chez lui, est doublé de l'homme d'État.
Quant au général Krudener, ses insuccès ont jeté sur lui une défaveur qu'il ne méritait pas, car c'est un stratégiste et il a été victime des circonstances et aussi un peu de l'opinâtreié de ses chefs. Lui et le général Dragomirow ont disparu de la scène du monde après avoir eu leur moment d'éclat. Je ne doute pas que cet instant ne revienne, car tous les deux sont des hommes qu'on peut reléguer en temps de paix, mais dont il est impossible de se passer quand le danger approche.
Je vous ai nommé le général Ignatiew, très aimé et très estimé à la cour et dans le monde de Pétersbourg; il a peu de ressemblance avec son frère. C'est un homme franc, loyal, qui lorsqu'il ment parfois, ne le fait que par habitude de famille. Il est incapable de tromper qui que ce soit, a de l'intelligence, de la persévérance, et, par-dessus tout, une aimable bonhomie qui lui permet de réussir là où d'autres ont échoué. Il
est gouverneur général de Sibérie, et c'est avec grand regret qu'on l'a vu s'éloigner de Pétersbourg.
Le comte Alexis Ignatiew est sûrement appelé à un grand avenir; c'est un excellent administrateur, probe et consciencieux. Il n'a contre lui que la réputation de son frère, ainsi que le nom qu'ils portent en commun.
Je vous ai parlé de nos généraux, je ne vous parlerai ni de notre armée ni de notre marine. J'ai pu dire, en bien ou en mal, ou mi-partie, tout ce qui me plaisait à dire ailleurs sur ces deux sujets. En Russie, dans ma patrie tant adorée, il me serait difficile d'être calme et impartial en dévoilant le compte de nos ressources et de nos forces. D'autres, à cet égard, ont fait et feront mieux que moi.
Vous avez souvent causé de notre armée avec t'homme qui la connaissait le mieux et l'appréciait le plus, le général Chanzy. Vous en savez donc aussi long que moi, et vous êtes certain de ne pas juger à travers les illusions d'un patriote.